Par Alé Abdalla,

À peine arrivé en Tunisie, je suis parti à Metlaoui. Je voulais comprendre ce qui s’était passé et éventuellement filmer des témoignages. Nous arrivons à midi dans une ville fantôme. Les magasins, cafés et restaurants sont fermés bien que le couvre feu ne commence qu’en fin d’après-midi. Un tank et deux camions de l’armée sont postés à l’entrée de la ville donnant l’impression de s’engouffrer dans une ville assiégée. Devant le lycée secondaire, encore un autre tank et des camions de l’armée, avec cette fois une fourgonnette de la police, quadrillent l’entrée. Les lycéens sont en train de passer l’épreuve du bac. Nous arrêtons au seul café ouvert et très vite j’engage la discussion avec le serveur qui n’a pas hésité à me relater des faits, mais quand j’ai demandé de le filmer, il a hésité et est allé me chercher quelqu’un qui pourrait accepter de témoigner devant une caméra.

Un jeune homme assez costaud mais trapu dans la trentaine sort du fond du café où il discutait avec des amis et vient s’installer à notre table. Il porte le maillot du club africain. Il prend une longue bouffée de cigarette et me dit : « Regarde, je vais t’expliquer ce qui s’est réellement passé. » Je l’interromps pour demander de le filmer en lui expliquant que je ne suis ni journaliste ni flic, que je suis un simple blogueur. Il ne comprend pas le mot blog expliqué en arabe et en français, je glisse le mot Facebook et là, il me dit qu’il a demandé un visa allemand et qu’il attend la réponse et ne veut donc pas que son témoignage compromette le processus d’octroi. Je n’insiste pas plus.

Il m’explique que la source du problème, c’est les Jridiya, la minorité qui constitue 10% de la population, qui est originaire de Tozeur et qui détient tous les postes clés dans les mines de

phosphate et pour cette raison, ceux-ci préfèrent engager leurs proches. Il m’explique qu’eux, les Ouled Bou Yahia qui sont autour de 45 000, vivaient bien avant l’arrivée des Jridiya, du temps où il y avait des Tunisois, Sfaxiens, Libyens, Algériens et Français. Mais depuis l’arrivée des voisins Jridiya, les choses ont changé. Ces derniers se sont accaparés de tout. Après, il me dit que c’est Tozeur qui a alimenté cette haine et ces affrontements parce que ses habitants, des Jridiya, ne veulent pas que la région de Metlaoui et de tout Gafsa se développe au détriment de la leur, étant donné que le chemin qui mène à Tozeur passe par Metlaoui. Je prends tout ce qu’il me dit avec des pincettes. Il insiste pour me dire que le RCD n’a rien à voir dans cette affaire, que ce sont les Jridiya qui les ont poussés à agir. À ma question sur le nombre de victimes dans chaque partie adverse, il me dit qu’il y a eu plus de morts du côté des Jridiya officiellement, mais qu’il ne faut pas s’arrêter là, qu’il y a eu quelques morts qui ne sont ni Jridiya ni Ouled Bou Yahia et que donc cela ramène le nombre de victimes à égalité dans les deux camps. Je me détache un peu de lui et je me tourne vers le jeune homme de 18 ans qui est assis derrière moi et qui écoutait tout. Le jeune, tout enflammé qu’il est, s’approche de moi et m’avoue à mivoix que n’eut été la présence des forces de l’ordre, ils auraient massacré les 4000 Jridiya. L’idée semble le réjouir. Il me dit que les Jridiya depuis ont très peur et se terrent chez eux. À ma question si oui il peut reconnaître un Jridi physiquement, il me répond spontanément : « Oui bien sûr, regarde, les Jridiya sont faciles à détecter. Ils ont les cheveux crépus, le teint foncé et les yeux marrons, alors que nous, nous sommes propres, nous avons la peau blanche, les yeux clairs et les cheveux lisses. » Les autres jeunes sont venus exhibés fièrement leurs trophées sur leurs portables où ils ont filmé des scènes de lynchage. Ils m’ont dit qu’ils ne veulent pas les mettre sur Facebook pour ne pas se faire repérer.

N’ayant pas pu interroger des Jridiya de Metlaoui, nous sommes allés à Tozeur et là la version change. Tout d’abord, des affiches avec une date passée sont postées à l’entrée d’un grand magasin pour organiser un bus de nourriture destiné aux Jridiya de Metlaoui qui ne peuvent pas sortir. On me dit que sur Facebook circule une vidéo qui montre le bus et dont le commentaire laisse croire que les gens de Tozeur se mobilisent pour aller faire la guerre aux Ouled Bou Yahia. Selon les quelques Jridiya que j’ai pu interroger, le problème n’est pas du tout ethnique. Après tout, me dit un employé d’hôtel de 45 ans, les familles sont mélangées et il n’y a jamais eu de rivalité. Il confirme que quelques directeurs de mines sont des Jridiya mais pas exclusivement et nie toute préférence à l’emploi en faveur des Jridiya. Selon lui, le problème a été alimenté par les anciens du régime qui veulent garder leurs richesses et la mainmise sur tous les secteurs. Il me dit que les Jridiya à Metlaoui n’ont pas peur et que les tueurs sont allés se réfugier dans les montagnes.

Décidément, pour bien comprendre ce qui s’est passé, et ce qui se passe encore, il faudrait mener une large enquête, ou un reportage d’investigation, aller dans les mines, voir les fiches des travailleurs, comparer, parler avec eux, interroger les directeurs, aller dans les quartiers brûlés des Jridiya de Metlaoui, etc. ou alors créer un camp militaire comme me l’a suggéré une amie et y mettre des Jridiya et des Ouled Bou Yahia pendant 6 mois pour qu’ils apprennent à vivre ensemble.

Malheureusement, je n’avais ni le temps ni la préparation pour effectuer ce genre d’investigation. J’ignore si des journalistes ont déjà mené ce genre d’enquête, mais une chose est certaine :

la haine est toujours là et le sentiment de vengeance est à son comble. Si une action politico-sociale n’est pas prise sur le champ, les affrontements reprendront de plus belle.