C’est pourquoi je dis que celui qui connaît son ennemi et se connaît lui-même mènera cent combats sans risque ; celui qui ne connaît pas son ennemi mais se connaît lui-même remportera une victoire pour une défaite ; celui qui ne connaît ni son ennemi ni lui-même sera en danger à chaque combat.Sun Tzu

La première chose avant d’entamer n’importe quelle action martiale est de savoir qui sont nos alliés et qui est l’ennemi. Depuis six mois maintenant le pouvoir s’acharne par tous les moyens à créer la division et à mettre en scène la fitna au sein de notre peuple. Si bien qu’alors qu’aux premières lueurs de ce que l’on pensait être une révolution tous étaient unis afin de se protéger mutuellement, cette période de restauration nous découvre tous ennemis les uns des autres, chacun tremblant des actes de l’autre. Chacun accusant l’autre de vouloir empiéter sur sa liberté.

Ne voyez vous pas la manipulation ? Ne sentez vous pas la trahison ? Ne comprenez vous pas la mystification ?

La guerre

C’est que dans cette guerre d’un genre très particulier que l’on pourrait presque qualifier d’inédite et de nouvelle, les camps ne jouent pas à armes égales. D’un côté du champ de bataille il y a les hommes de l’État, pour qui la seule chose qui compte par dessus tout, par dessus vous, moi, des enfants, des femmes, c’est l’État tout puissant et ce qu’Il leur apporte en échange de leurs services. De l’autre ? Et bien il y a un ensemble encore hétéroclite et pas réellement conscient de lui-même qui souhaite construire un nouveau modèle de société, de politique, de vivre ensemble ou en tout cas mettre à bas celui qui existe actuellement dans le but d’en inventer un autre.

Cette guerre a cela de nouveau qu’elle est l’aboutissement du système politique que conceptualise Hobbes et qui sera perfectionné jusqu’aux monstruosités absolues que seront les États Nations du XXème siècle. Cette guerre est le signe de la fin du Léviathan, les peuples s’éveillent enfin contre l’administrateur suprême de leurs heurs et malheurs. Après une domination de près de cinq cents ans, nous arrivons à la limite gestionnaire de ces entités supra humaines. Il est évident que pour le moment l’issue de la guerre est plus qu’incertaine. Mais le fait même qu’elle ait été déclarée annonce la faillite dernière et imminente de ces monstres froids et tout puissant. Ils ont été jugé mauvais et doivent périr, peu importe le temps que cela prendra et ce qui adviendra par la suite. Rien de pire ne peut advenir, parfois que le temps présent.

Les belligérants

D’un côté, donc, des hommes qui vivent par et pour l’État, qui ont passé leur vie à magouiller, à négocier, à comploter en vue d’un accroissement de pouvoir. Leur but, au départ, était certainement pur pour certains, mais le pouvoir corrompt et finit par faire perdre l’idéal à quiconque le fréquente de trop.

Ceux là, quoi qu’ils se détestent et s’entretueraient volontiers savent tenir le coup de feu et ne pas se disperser. Ils savent que leur objectif est le maintient de l’État et leur maintient à sa tête. Ils ont les moyens de l’État et des connaissances en manipulation qui dépasse l’entendement, ainsi, ne l’oublions pas, que le soutien monétaire et intellectuel inconditionnel des puissances extérieures.

De l’autre côté, la troupe révolutionnaire. Que dire sinon qu’elle s’illustre par l’incompétence sinon l’inexistence de ses chefs, par une incapacité à se mobiliser longtemps sans se disperser, par une ignorance presque complète de l’histoire tactique et stratégique et par une absence presque absolue de stratégie réelle. Bref par un amateurisme et une naïveté presque terrifiante.

Et même si ce constat peut sembler sévère, il est toutefois juste. Il est temps que l’on se réveille et que l’on cesse de se prétendre révolutionnaire à tout va, tout autours du monde. Jusque là, s’il est vrai qu’il y a eu des martyrs, des rebelles, des opprimés, il n’y a encore pas de révolutionnaires, ou alors, s’il y en a qui prétendent au titre, il leur faut admettre leur nullité en la matière.

Cela n’est en rien une attaque et l’auteur de ces lignes ne s’exclut pas de sa critique. Ainsi que l’écrivait une autre rebelle, nous sommes encore au stade de l’amateurisme, tous. Mais nous devons apprendre vite, si nous souhaitons arriver à nos fins.

Après tout comment pourrions nous être des révolutionnaires alors que jusqu’à présent le simple murmure était déjà considéré comme le summum de la rébellion ? Maintenant que nous nous sommes dévoilés les uns aux autres, il est plus que temps de s’organiser sérieusement autours de stratégies claires et bien construites. Il n’est plus temps d’être dans la réaction permanente. Jusque là qu’est ce que la force révolutionnaire a réalisé que ne souhaitait pas le pouvoir ? peut-être l’obtention de l’assemblée constituante, et encore, cela semble n’être pas un acquis et il n’est pas certain que cela soit sécurisé…

La révolution la plus contre-révolutionnaire de l’Histoire

Ce qui s’est passé jusqu’à présent n’est qu’un soulèvement populaire dont a profité une minorité au pouvoir afin de tenter de se débarrasser d’un tyran qui menait le pays à sa perte. Et cette minorité a réprimé ensuite encore dans le sang toute tentative de contestation de leur accaparation du pouvoir.

Il ne s’agissait pas d’une révolution. Que cela plaise ou déplaise, les faits sont là.

Pourquoi est-ce que la justice et la lumière n’est pas faites sur les martyrs ? Pourquoi est ce que les anciens caciques du pouvoir ne sont toujours pas condamnés ? Pourquoi est ce que le système économique ne change pas ? Pourquoi l’armée est intouchable ? Pourquoi les familles mafieuses jouissent encore de leur liberté et de leurs biens ? Pourquoi un officier qui a voulu dénoncer des pratiques tyranniques moisie en prison ? Pourquoi des pages Facebook sont censurées ? Pourquoi le tribunal militaire décrète ce qui est interdit ou pas ?

Pour la simple raison que pour virer Ben Ali il a fallu que certains prennent des décisions terribles et inhumaines. Il a fallut qu’à un moment donné certains se mettent en contact et décident de sacrifier des Tunisiens. Il a fallut que cela se paye, d’une façon ou d’une autre.

Ceux là à qui l’on réclame justice sont ceux là même qui ont commis les crimes. Comment voudriez vous qu’ils acceptent que justice soit faite ? C’est tout juste si ils ne se considèrent pas comme les héros républicains de l’ancienne Rome.

Voilà la réalité politique… et oui, elle est extrêmement déplaisante. N’en déplaise aux idéalistes, la politique telle qu’elle s’enseigne sur le tas, c’est cela. Et après me direz vous ? On fait quoi alors ?

Et bien on réfléchit. On regarde avec lucidité ce qui se passe, qui est avec qui, qui fait quoi, qui veut quoi.

Il ne s’agit pas de baisser les bras et de désespérer, non, au contraire. La lucidité rend plus fort, à condition qu’on la supporte.

Même s’il n’y a pas eu de révolution à proprement parler, ceux qui ont récupéré le pouvoir ont inventé la révolution (de l’aveux même de Tarek Ben Ammar) ; c’était une arme derrière laquelle ils ont cru pouvoir se cacher, escomptant que Ben Ali avait réellement fait un peuple aussi bête que lui. Pas de bol pour eux, l’instinct de notre peuple a su pallier son ignorance. Et ils ont réalisé que l’ignorance n’est pas la bêtise, et que l’intelligence ne se détruit pas aussi rapidement.

Cette arme qu’ils ont voulu utiliser contre nous pour nous calmer est une arme à double tranchant. Il est temps pour nous de l’utiliser réellement.

Le monde entier pense que nous sommes en train de faire une révolution. Il est temps qu’on leur montre ce que c’est qu’une révolution.

La transition démocratique

Seulement, pour neutraliser cette arme ces spécialistes du pouvoir l’ont accouplé du mythe de la transition démocratique. Un mythe politologique qui tend à faire croire que la révolution est un procédé que l’on peut découper en étapes et qu’une main invisible fait avancer paisiblement pour le bien de tous.

Cette transition démocratique qui l’ordonne ? Qui la décide ? Qui l’oriente depuis six mois ?

Nul ne le sait. Ceux qui osent parler de gouvernement de l’ombre sont ridiculisés, pourtant il y a bien une volonté derrière la nomination de Essebsi à ce que l’on sache non ? Et que l’on ne vienne pas me parler de Mbazaa, si il avait une quelconque volonté politique révolutionnaire ou pas il aurait prononcé quelques discours non ? Et probablement sans l’assistance de ce cher Karoui…

Certains seront probablement intéressés de savoir que Galula, le spécialiste de la contre-insurrection, explique que la façon la plus facile de calmer une insurrection froide est l’organisation d’élection « libre ». Et son livre explique point par point la manière de faire adhérer la population à ces élections et, surtout, la façon de les organiser afin qu’elles soient tout sauf libre. Je suis au regret de vous annoncer que la procédure est presque point par point celle que nous sommes en train de vivre actuellement à Tunis.

Examinons un instant les instances chargées de la révolution et leur travail depuis six mois qu’elles sont en place. Mises en place dans leur forme initiale par Ben Ali, elle ont évoluée au fil des mois pour devenir des machines administratives obscures, fermées et dont le travail est proche de l’inefficacité la plus totale. En même temps il convient de savoir de quelle efficacité on parle ici. En terme de mise en scène révolutionnaire on peut dire qu’elles sont efficaces, nul ne le contestera. En terme d’efficacité révolutionnaire, taisons nous cela vaut mieux.

La mise en scène révolutionnaire c’est la propagande chargée de faire croire que tout va bien, que tout se passe comme sur des roulettes, que la révolution est entre de bonnes mains (l’essentiel est qu’elle soit entre d’autres mains, n’est ce pas). C’est le procès de Ben Ali, c’est les découvertes du trésor du palais, c’est les témoignages du majordome… mais c’est aussi des instances censément révolutionnaires, ce sont des faux acquis de vraies luttes. Et puisque dans le monde réellement renversé le vrai est un moment du faux, il ne faut pas s’étonner que la vérité ait accouchée d’un mensonge.

L’instance ultime de toutes les instances, celle dont la mise en scène est la plus soignée, est bien entendu l’instance Ben Achour. Celle qui représente dans l’imaginaire collectif une sorte d’assemblée législative miniature chargée de représenter le simulacre de l’union nationale. On pourrait écrire un roman psychologique de cette instance… mais nous nous bornerons à en dire deux mots : supercherie, manipulation. Quels pouvoirs, quelle légitimité ? Ce n’est pas bien de tirer sur une ambulance, je n’irais pas plus loin.

24 juillet 2011

Cela est la date de péremption de notre cher vieillard en chef qui, je le crains, est déjà tourné depuis longtemps. Or donc que va-t-il se passer le 24 juillet ? Comment faire une transition de premier ministre en douceur quand on sait que personne n’a aucune légitimité ? Est ce que quelqu’un a une solution ?

Je pense que le pouvoir en a une ou deux. Quoi de plus malin que de ranimer un mouvement populaire afin de permettre à notre cher vieillard de prendre une véritable retraite bien méritée maintenant, tandis que l’on amènera discrètement un nouvel homme afin de satisfaire à une foule imbécile et vengeresse ? {Il y a bien sûr une seconde possibilité bien plus sinistre et qui ne me rassure pas, à savoir que cela soit encore un coup monté afin de faire un coup de filet contre les « islamiste » et d’instaurer un État martial, ce qui réglerait le problème de succession et de légitimité évidemment)

Le plan n’est pas mauvais. Il faut juste que l’on profite de l’ouverture, si ouverture il y a, bien sûr, afin de rester sur place et de ne plus rien lâcher. Que l’on prenne exemple sur les Egyptiens, ils n’ont lâché la place Tahrir que lorsqu’ils obtenaient ce qu’ils voulaient, à chaque fois. Mais encore faut-il être clair sur ce que l’on veut.

Objectifs

L’objectif ultime de tout cela est que le régime politique change. Que l’on ne soit plus gouverné comme du bétail, que la structure économique soit redéfinie, que la pratique du pouvoir politique change, que les responsables des crimes de la dictature soient remis à la justice, que justice soit faite au peuple tunisien et qu’une nouvelle République voit le jour.

Pour cela, une chose est certaine, on ne peut plus laisser les dirigeants actuels au pouvoir, qu’ils soient dans l’ombre ou dans la lumière. Il faut donc prendre le pouvoir politique. Rien de plus, rien de moins.

Il est évident que cet objectif qui est pourtant le seul valable est presque impossible à atteindre. C’est pourtant la seule option, qu’elle plaise ou non. On ne peut pas être tout à la fois révolutionnaire et contestataire, c’est l’un ou l’autre. Ou bien on veut changer les choses et alors il faut mettre les mains dans le cambouis, ou bien on veut se contenter de la critique facile, et alors faut arrêter de se plaindre que les choses ne changent pas.

Il est temps que nous commencions à nous éveiller à la réalité du fait politique. Ou alors nous nous condamnons à n’être que des chiens qui aboieront éternellement après la caravane du pouvoir à chaque fois qu’elle passera sous nos yeux.