By Rizwan Sagar (Flickr)

L’anecdote se passait sur un trottoir de Tunis par une fin d’après-midi ensoleillée. En compagnie de ma femme, nous partions faire un tour. De nature peureuse, et histoire de se rassurer, elle me tenait alors par le bras. Passant notre chemin, nous avons croisé un petit groupe de “barbus” attroupés au coin d’une rue ; et ce n’est qu’une fois les avoir dépassés d’une bonne dizaine de pas qu’un “habbti ydik” (traduisons : Enlève ton bras !) nous fut lancé dans le dos. N’en faisant qu’à ma tête, et malgré l’insistance de ma femme à “laisser tomber”, j’ai alors fait demi-tour pour aller dire deux mots au “donneur d’ordre”. Faisant d’abord savoir au jeune homme qui se tenait face à moi qu’il était sans doute encore imberbe lorsque, étudiant, je passais mes premières nuits dans les commissariats de police ; puis, la discussion s’engageant, je lui proposai calmement de bien vouloir tester sa culture coranique en l’invitant à me relire quelques versets que je lui soumettais –juste me les relire et non pas me les expliquer, c’aurait été trop lui demander-, en faisant bien attention à ne pas se tromper de prononciation (car, je ne vous l’apprends certainement pas chers amis lecteurs, en arabe classique, langue du Coran, l’orthographe d’un mot est soumis à la grammaire, et donc influence par là même la tournure que peut prendre une phrase). Ma petite stratégie d’intimidation a bien fonctionné. Et mon jeune interlocuteur, entendant raison, a préféré faire profil bas. L’incident fut ainsi clos.

Il convient évidemment de faire ici attention à ne pas ramener tout barbu à un extrémiste fou. Un facile raccourci que font beaucoup de gens, et pas que des Occidentaux, et que je refuse d’emprunter. On peut opter pour la barbe simplement par attirance pour le “look barbu” ; comme il serait inconvenant d’assimiler tous nos vieux chibanis à des Ben Laden en puissance au seul motif d’arborer une barbe… L’anecdote ici relatée, rajoutée à un certain nombre d’incidents comme ceux que connait la Faculté de Manouba, a toutefois de quoi inquiéter. Il y a là un condensé d’attitudes et de gestes qui témoigne de la résurgence d’un islam sectaire, oppressant, prôné par une minorité d’individus au profil restant indéfini et au discours moralisateur plus qu’ambigüe et déplorable. Une frange d’activistes qui nous était étrangère jusqu’à il y a peu d’années derrière, et qui se prétend incarner un islam rigoriste, ouvertement inquisiteur. Un islam en réalité étranger à l’islam lui-même, et auquel la grande majorité des Tunisiens ne s’identifie pas.

Il serait lâche, et des lâches hélas il y en a, que de ne pas dénoncer de tels comportements. La révolution, je me vois encore contraint de le répéter, ne doit aucunement virer à la foire aux surenchères de toutes sortes. Quelles que puissent être nos susceptibilités, on ne peut raisonnablement exiger tout, tout de suite. Et il est, par-dessus tout, répréhensible, criminel même, que de vouloir profiter de la situation encore fragile sur le plan politique et sécuritaire pour se livrer à des manœuvres d’intimidation et d’entraves à la libre expression. Certains se croyant ainsi affranchis de toute loi jusqu’à se voir autorisés de dicter leurs propres codes à leurs voisins et concitoyens ! Des attitudes d’autant plus condamnables que le contexte historique par lequel nous passons devrait, tout au contraire, nous inciter à nous transcender les uns et les autres pour offrir le meilleur de nous-mêmes au service de cet idéal commun. Un idéal, bâti autour d’aspirations simples à la dignité et à la liberté, et qui, il n’y a pas si longtemps, nous avait unis et poussés à nous soulever comme un seul corps. Nous nous devons de le faire pour poursuivre notre marche vers l’avant. De quoi nous sentir accomplis, fiers de pouvoir dire demain à nos enfants que nous nous sommes révoltés pour leur offrir à eux un monde meilleur, plus juste et plus fraternel.

Une enquête effectuée par le journal La Presse daté du 22/12/2011 et consacrée aux réseaux salafistes en Tunisie, nous apprenait, bien que cela ne constituait pas réellement une révélation, que les émirs à la tête de ses réseaux, dont un certain Al Khatib Al Idrissi, sont pour la plupart d’anciens “étudiants” en théologie formés dans les madrasas coraniques d’Arabie Saoudite. Un détail, dois-je l’avouer, qui a vite fait de chauffer mon sang, et qui, histoire de purger ma colère, me force à rédiger ce modeste billet.

Ceux qui me lisent sur nawaat le savent déjà. Pendant plusieurs années, parallèlement à mes études, j’ai travaillé dans les hôtels parisiens, plus précisément dans deux parmi ceux situés dans le fameux triangle Haussmann-Champs Elysées-Georges V. A maintes reprises il m’est alors arrivé d’avoir à composer avec des “têtes à anneaux” venus du Golf arabique. Une clientèle tout autant haïe qu’aimée (je vous laisserais deviner pourquoi ?), et qui faisait “causer pas mal” dans les environs ! Encore aujourd’hui, il me suffit à peine de secouer la mémoire pour faire resurgir tout un flot de souvenirs. Des petites scènettes toutes plus croustillante l’une que l’autre ; tout ce qu’il y a d’ordinaire dans le quotidien d’un portier de nuit officiant dans cette zone-là de la capitale française, et qui en disent long sur les mœurs plus que déviants et la moralité “élastique” de nos amis Saoudiens et autres Al Quelque chose… Entre whisky et filles de joie, le moins que l’on puisse dire est qu’il ne restait plus alors beaucoup de place pour une quelconque prière ! La décence ne m’autorise pas ici à m’étaler davantage ; mais je puis vous assurer, chers amis lecteurs, qu’à moi seul si je me mettais à “balancer”, sans doute y aurait-il déjà de quoi faire sauter toute l’Arabie !

Ces gens-là, je le dis sans rancune aucune, mais sans complaisance, n’ont aucun droit à s’attribuer le monopole de l’islam. Ils ne sont nullement dépositaires non plus d’un islam qui serait plus pur, plus vertueux que celui pratiqué par un Indonésien ou un Nigérian. Dans l’un de mes précédents articles, paru ici même, j’ai pu dire combien l’islam était, par essence même, une religion de la raison. Et en son temps, il y a de ça presque quinze siècles, le Prophète lui-même avait donné l’exemple d’une telle ouverture d’esprit en offrant aux femmes le droit de divorcer, et en appelant à ce qu’on aille chercher le savoir jusqu’en Chine… Nos amis du Golf, eux qui ne voyagent que pour aller dilapider leur fric et faire rire le monde entier de leurs frasques nocturnes, feraient bien de s’en inspirer. Eux, qui, maladivement, s’obstinent à rester enfermés dans des astreintes dogmatiques nullement justifiables, et qui, le temps passant, confinent à la pétrification intellectuelle et à l’immobilisme social. Demeurant ainsi réfractaires à la moindre ouverture, ils interdisent encore et toujours aux femmes des droits aussi élémentaires que celui de voter ou de conduire une voiture ; les contraignant déraisonnablement à se draper de noir, jusqu’à se priver du moindre rayon de soleil et se voir à l’arrivée exposées à un déficit en vitamine D (une vitamine dont la synthèse dans l’organisme est dépendante de l’ensoleillement, indispensable entre autres à la calcification osseuse, et dont le manque engendre de sérieuses conséquences sanitaires (ostéoporose, risque de maladies cardio-vasculaires…). Un déséquilibre physiologique survenant, comble de l’ironie, dans des pays où le soleil tape à longueur d’année.

Je ne peux clore ma petite diatribe sans rappeler quelques vérités simples. Dire qu’il suffit d’un rapide parcours de l’histoire de l’islam pour s’apercevoir qu’il n’a gagné ses lettres de noblesse que lorsqu’il s’est ouvert sur le monde. Sortant de l’Arabie, après les premiers conflits fratricides (la bataille dite du chameau et tout ce qui a suivi), pour aller sur les terres des Abbassides et plus tard les Perces et les maures de l’Andalousie. Comme il est tout autant instructif de parcourir la liste des hommes qui ont incarné le rayonnement de la pensée et de la science islamiques, Avicenne, Averroès, Ibn Kaldoun, Ibn Jabeur, pour ne citer qu’eux, pour s’apercevoir là encore que l’islam ne s’est enrichi humainement et intellectuellement qu’en allant puiser dans les autres civilisations, loin des terres de l’Arabie. Cela nos amis Orientaux doivent le comprendre. Que c’est bien à eux de faire leur mue et de s’ouvrir au monde (…il n’est jamais trop tard !). Et c’est de notre devoir, maintenant que nous pouvons le faire, d’aller soutenir les différentes composantes des sociétés civiles dans ces pays (et qui existent bel et bien) dans leur combat pour plus d’ouverture, plus de pratique démocratique. Ils ont besoin de nous. Et sans doute nourrissent-ils l’espoir, encore plus en ce moment, de nous voir leur tendre la main.

Bien que dans la douleur, et n’en déplaise aux pessimistes-nés et aux détracteurs de tous poils, la Tunisie nouvelle est bien née. Elle est là. Elle se débat, frétille de toutes ses ailes et n’aspire qu’à s’envoler… Au sein de cette Tunisie-là, il y a de la place à tout le monde. A tous les courants de pensée, et à toutes les volontés constructives. Nous nous enorgueillirions d’incarner une telle ouverture d’esprit et de nous montrer en exemple. Et bien qu’il reste tant d’efforts encore à fournir et bien de chemin à faire, je ne peux douter qu’un peuple comme le nôtre, qui de tout temps a été connu pour sa tolérance, son pacifisme et son ouverture sur l’extérieur, ne puisse pas relever un tel défi.

En ce sens, nous n’avons de leçons à recevoir de qui que ce soit. Et nos amis Saoudiens, plus particulièrement eux, je le dis sans prétention aucune, n’ont strictement rien à nous apprendre. Ils n’ont ni à nous dicter leur manuel du bon musulman, ni à nous expédier leur cohorte d’illuminés pour venir nous inculquer les règles d’une supposée vertu qu’ils feraient d’abord mieux de se les appliquer à eux-mêmes. Eux qui ouvrent grands leurs bras à des dictateurs ayant le sang des musulmans sur leurs mains, et qui ne daignent pas remplir les coffres de leurs banques, déjà bien pleines, avec de l’argent sale volé aux peuples affamés, n’ont nulle leçon à nous donner. Encore mieux, ils feraient bien de nous “foutre la paix” ! Non seulement nous ne leur demandons rien, mais il leur serait vivement conseillé, si la sagesse leur prendrait un jour, d’accepter de jeter un œil en notre direction. Ils verront alors qu’ils ont tout à apprendre de nous.