«Le rouge et le noir» de de Riadh Souissi.

Par Abdelbasset Boucheche

Il est une question qui me turlupine depuis un certain temps : qu’est ce qui défini l’élite en Tunisie et que vaut elle au juste ?

La définition du mot élite est universellement connue pour désigner un groupe de personnes qui se distingue par des qualités supérieures au reste de la société. En Tunisie, l’histoire l’écrira certainement, depuis le 17 Décembre 2010, la distinction est à mettre au crédit du peuple. L’élite ou supposée telle est aux abonnés absents ou bien qu’elle n’est pas pas entrain de se poser les bonnes questions pour espérer un jour, avoir les bonnes réponses. Mais, tout d’abord, comment distingue-t-on en Tunisie, qu’un tel ou tel fait partie de l’élite et qu’un tel ou tel n’en fait pas partie ?

Histoire et curiosité d’une élite qui n’en est pas une

Au lendemain de l’indépendance du pays, la majeure partie du peuple était illettrée. Ceux ou celles qui ont acquis un certain savoir l’avaient eu par le bon vouloir du colon d’alors. Lequel a souvent permis le droit à l’éducation uniquement, aux familles qui gravitaient autour de l’autorité coloniale. Pour le reste du peuple (à moins d’être un riche mercantile) pour pouvoir poursuivre des études à la Zeitouna, la plupart se contentaient d’un niveau primaire. Toujours est-il que cela n’étant pas à la portée de tous.

Ce faisant, l’origine de l’élite Tunisienne, à la base, n’est pas le fruit d’un processus naturel, comme dans toutes autres sociétés. Elle est plutôt issue d’une fermentation artificielle dont les germes ont été programmés pour se reproduire indéfiniment. Il s’agit d’un processus qui a été élaboré, afin de libérer à chaque fois que possible, la même énergie souhaitée au départ, par le concepteur de ce projet à long terme. De tous temps, depuis l’indépendance du pays ce compost a agit comme un catalyseur à tout processus de régulation de la société tunisienne. Nous étions complètement dans la pensée unique dans tous les domaines.il y avait un seul projet de société sur la table. Le peuple n’avait pas à participer à quoi que ce soit, il était là pour subir et servir de décor pendant qu’une minorité francophone définisse et détermine tout et son contraire, en total complicité avec le pouvoir en place.

Ceci nous amène à déduire que cette élite qui n’était pas, à la base, l’élite du peuple, continue à ne pas l’être, plus de cinquante années plus tard. En effet, ceci est d’autant plus perceptible que nous ne constatons aucune solidarité, aujourd’hui encore, entre les un et les autres. Depuis la révolution, Chacun a ses propres revendications. Lorsque les uns réclament la justice, le droit au travail, des médias neutres, la poursuite des criminels, l’ouverture des dossiers de corruptions etc. les autres parlent des femmes célibataires, de la dépénalisation du cannabis, des droits des homosexuels etc. il s’agit là d’une opposition substantielle de point de vue qui se traduit par une désolidarisation totale voire, de conflit.

La cassure ou l’incompréhension mutuelle entre un peuple qui sait ce qu’il veut et une élite complètement désorientée, ne trouve pas son explication seulement dans une opposition profonde de principes et de visions à propos du projet de société que l’on veut imposer à la Tunisie. Cela peut provenir, entre autres, du fait que ceux qui se considèrent, aujourd’hui, comme étant l’élite de la société, n’étaient autre que le bras à l’aide duquel les dictatures, la première comme la seconde, ont pu asseoir leur emprise intellectuelle, culturelle et éducative sur une population opprimée. Ils étaient une partie intégrante de tous ces pouvoirs établis qui ont accablé le peuple des décennies durant. Un peuple qui n’était à leurs yeux qu’une quantité négligeable que l’on peut remodeler de toutes les façons.

La machine qui servait jadis à façonner le modèle tunisien semble prendre l’eau après la fuite du dictateur. Elle n’est plus en mesure de garder les mêmes privilèges que ceux du temps où elle était sous la protection de la dictature. Pis, ceux ou celles qui se croyaient leaders dans cette société se trouvent soudain à botter en touche. De même, cette élite tunisienne ne semble pas, au jour d’aujourd’hui, se trouver au bon moment ni au bon endroit. Elle ne semble pas saisir, non plus, les tenants et aboutissants d’une révolution qu’elle n’a pas souhaitée au départ, mais qu’elle est amenée à en subir les conséquences. En effet, cette élite était confortablement installée du temps des dictateurs, pourquoi diable, allait-on chercher le pourquoi du comment d’une situation qui pourrait leur échapper ?

Printemps pour certains hiver pour les autres

A peine une année après les événements qui ont secoués le pays pour les résultats que l’on sait, le peuple tunisien, pour sa part, peut se targuer d’avoir fait deux insurrections coup sur coup. Une première insurrection contre le dictateur et son appareil répressive, ainsi qu’une seconde, civique cette fois-ci, par le biais des urnes contre l’Establishment et tous les pouvoirs établis. Cela étant, le tunisien qui a eu l’occasion pour la première fois de son histoire de choisir de son destin, n’a pas hésité à envoyer un message fort à tous ceux qui doutaient de sa maturité intellectuelle à distinguer la vérité, une vérité en particulier, la leur. Sa réponse était sans équivoque « La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s’il est tout à fait mûr ». La sienne est bien mûre parce que ses racines sont bien enfouit dans cette terre et parce que…et parce que …et surtout parce que la leur n’a pas de racines, ou bien qu’elles se trouvent implantées ailleurs, à mille lieues de ce pays. Maintenant que les territoires sont bien définis, cette nouvelle donne n’est pas du goût de tout le monde. La frénésie dont fait montre la plupart de ceux qui n’arrivent pas à se faire de place au soleil de la Tunisie nouvelle est à crever les tympans. On ne se cache plus pour souhaiter un retour dans le passé. Un passé qui manque tant.

Elite recherche dictateur désespérément

Les choses étant ce qu’elles sont, certains tenteront jusqu’au bout de reprendre la main d’une situation qui leurs échappe complètement. Delà, quoi de mieux que de s’allier avec les alliés d’hier. C’était le temps des complicités et du partage des tâches. Chacun avait un rôle bien défini pour faire subir à ce peuple tous types de préjudices matériels et moraux, d’abord par doses homéopathiques, puis c’était carrément la guerre sur tous les fronts. Pour les uns c’était le coté matériel, pour les autres c’était le coté intellectuel, culturel et surtout identitaire. Rien n’avait de limite pour s’attaquer à ce que ce peuple représente de plus sacré : langue, religion, identité etc. On a fait de lui une machine à applaudir, mais on ‘a pas su lui retirer son âme. On lui a retiré sa dignité mais il a su gardé son orgueil. On a cherché à gommer sa mémoire, mais il a gardé sa lucidité. On l’a pris pour un débile mais il s’est révélé plus malin que quiconque.

Nous saisissons parfaitement, aujourd’hui, que ces hommes et femmes qui squattent le paysage audiovisuel à longueur de journée n’étaient aucunement dans un conflit d’intérêt avec le pouvoir en place avant le 14 janvier. Ceci est d’autant plus vrai qu’ils n’hésitent pas à chacune de leur sortie médiatique de rappeler au reste du peuple qu’il est immature. Ils ne manquent jamais d’imagination ni d’arguments pour dire que ce qui vient d’arriver en Tunisie n’est nullement une révolution mais au mieux une révolte d’affamés, au pire une connerie rutilante. Ainsi, se peut-il que tout ce bon monde, est devenu, à charge de revanche, des contre-révolutionnaires invétérés, œuvrant sans relâche pour torpiller le processus démocratique qui les a mis à nu. Ils seraient nombreux à souhaiter revoir la dictature s’installer au pays, le diable fut-t-il, pourvu que ce ne soit pas ces islamistes, quand bien même ils seraient « light »et démocrates. Des journalistes, des artistes, des professeurs d’universités, des hommes d’affaires, des hommes politiques accourent dans tous les sens, ne ratant aucune occasion pour raconter leurs malheurs à qui veut les entendre. Ils frappent à toutes les portes des ambassades occidentales, s’invitent aux parlements européens ou sur des plateaux télés étrangères, pour faire la veuve éplorée et pour exagérer une situation des plus banales.

Le constat est, bien évidemment amer pour ceux qui pensaient avoir bien fait le travail depuis belle lurette. Aujourd’hui la donne a beaucoup changée. Le peuple tunisien pour sa part, est tout excusé de s’être réveillé tard, mais il vaut mieux tard que jamais, comme on dit. L’essentiel est qu’il n’abdique pas de si tôt. Le chemin de la liberté est parsemé d’embuches, mais le plus dur est déjà fait. De l’autre côté, l’élite tunisienne ou supposée telle, celle-là même qui a été longtemps associée au pouvoir autocratique aujourd’hui disparu, semble avoir perdu ses repères. En effet avec un discours stéréotypé, sans conviction et qui plus est, sonne faux, elle est comme celui qui ne croit pas un mot de ce qu’elle dit. Un loup solitaire, tout au plus, à la recherche d’une gloire perdue.

Le patriotisme n’est pas quelque chose que l’on peut se l’attribuer par à coup, si tant est que cela soit devenu une habitude chez certains. A chaque fois que possible, on n’hésite pas à pervertir un événement ou un accident pour faire semblant. Le patriotisme est quelque chose que l’on acquiert dés la naissance. Ce n’est nullement artificiel, c’est un principe de vie qui ne s’invente pas, ne s’étale pas sur les plateaux télé et qui ne s’achète pas non plus.