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L’amphithéâtre où je pénètre en m’aidant d’une canne me semble triste. Des banderoles aux couleurs du drapeau tunisien sont visibles partout. Du regard je lis furtivement « Nous sommes contre les châtiments corporels sur les places publiques », ou bien encore « 10 ans de désordres, ça suffit»,une autre me saisit « Nous demandons un service minimum dans les hôpitaux pendant les heures de prière » enfin juste dans l’axe de mon regard « Pourquoi cette nouvelle loi interdisant aux femmes de circuler en rues non accompagnées ».

Mon Dieu, me dis-je, où étais-je pendant toutes ces années ? Ma mémoire n’aurait donc pas enregistré tous ces événements majeurs ? Je jette un regard circulaire pour prendre la température de la salle et me dirige vers ce qui ressemble à une estrade. Apparemment je suis l’orateur principal. Je ne sais même pas comment je suis arrivé là. Encore un trou de mémoire.

Je m’assieds sur la chaise qu’un homme tire en mon honneur. Je reconnais en lui mon Doyen. Je plonge ma main instinctivement dans la poche de ma veste avec le secret espoir d’y trouver un brouillon de discours. Ouf je suis sauvé.

Je déplie une feuille de papier sur laquelle je découvre la carte du monde arabe. Sur chacun des pays qui le compose il y a un ou deux noms manuscrits. Sur la Tunisie, je lis Tahar Haddad (1 930), Habib Bourguiba (1 934). Sur l’Egypte Rifa el Tahtaoui (1 830 – Paris) – Gamal Eddine Al Afghani (1 850), Nasser (1 952).

Soudain je suis interrompu dans ma lecture par le bruit d’une agitation qui m’oblige à lever la tête. J’aperçois des dizaines de jeunes gens la plupart barbus, drapeaux noirs en main, qui font irruption dans l’amphithéâtre en criant « Allahou Akbar », « Allahou Akbar », en saccageant tout sur leur passage et en déchirant le drapeau national. Rapidement ils se rendent maîtres de la salle.

Je sens aussitôt une main se poser sur la mienne qui semble m’inviter à quitter précipitamment les lieux par une porte dérobée. Je reprends ma canne avec difficulté et je suis la silhouette comme un automate.

– Merci monsieur, lui dis-je, en accélérant mes pas à la vitesse que commandent mes quatre vingts ans, sans même savoir s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.

– Viens avec moi Khémaïs, me répond la voix qui s’avère être masculine et qui me semble familière. Tu ne me reconnais pas ?

J’ajuste mes lunettes, m’attarde sur le visage de mon secouriste et découvre en lui sans aucune hésitation Youssef Seddik, un ami d’enfance et surtout philosophe tunisien bien connu de sa génération. Il a joué un rôle majeur dans son domaine avant et après la révolution tunisienne.

Malgré que nous nous soyons perdus de vue pendant plus de 50 ans, nous sommes restés néanmoins en contact via les moyens modernes de communications.

C’est d’ailleurs grâce à ces nouvelles technologies que je le reconnais malgré cette longue séparation. Il apparaît souvent en vidéo sur des sites internet qui reprennent et rediffusent ses conférences ou ses émissions à la télévision.

J’ai encore en mémoire son excellente intervention lors d’un débat suite à une manifestation sanglante devant l’ambassade américaine au Lac, près de Tunis le vendredi 14 septembre 2012.

Ensemble nous traversons un petit chemin qui conduit à un plateau rocheux. En nous approchant je découvre une sorte de temple antique qui me fait penser aussitôt à l’Acropole d’Athènes si j’en juge par son architecture.

Adossées à ses colonnes, plusieurs personnes d’un âge avancé, toutes portent une barbe épaisse mais bien taillée qui inspire sagesse et respect. Leurs habits sont propres et colorés. Ce sont des hommes qui discutent paisiblement sans se soucier de notre arrivée.

Je demande à Youssef Seddik :

– Tu les connais ?

– Pas tous. Tu vois la 4e colonne à partir de ta gauche, me demande-t-il à son tour ?

– Attend, je compte, lui dis-je. Oui, il y a deux sages qui semblent être en désaccord.

– Eh bien celui qui est debout devant cette colonne, c’est Socrate et ceux qui lui font face ce sont Platon, Sénèque et Marc Aurèle.

– Et les deux autres qui me paraissent se disputer fortement, juste à droite de la même colonne ?

– Le plus grand de taille c’est Plutarque visiblement en colère contre Epicure.

Brusquement Youssef Seddik interrompt ce cours de philosophie auquel je commence à prendre plaisir, me lâche la main et se dirige à l’intérieur de l’Acropole. Je cligne des yeux et fonce mes sourcils pour améliorer ma vue et vérifier si mes maigres connaissances me permettent encore de reconnaître certains de ces personnages illustres.

Je distingue, quand même, assis en tailleur Al Farabi et Avicenne faisant face à Aristote et Maimonide, en grande discussion académique. Pendant que je m’amuse ainsi à voir tous ces philosophes de différentes époques réunis là, devant moi, je tente en même temps par curiosité intellectuelle de suivre du regard les pas de Si Youssef.

Lequel d’entre ces philosophes qui ont enrichi 2 500 ans de l’histoire de l’humanité serait l’ami de mon ami ? Je le vois saluer un à un les membres d’un groupe dont je reconnais Nietzsche et Heidegger sans s’attarder sur aucun d’entre eux.

Il échange quelques salutations avec Pythagore en compagnie de Rhazes et Averroes mais se dirige en arborant un large sourire vers Baruch Spinoza en conversation avec Al Ghazali et Descartes.

Je cherche à lui trouver un point commun avec tous ses confrères. Comme Al Farabi, Youssef Seddik me semble doté d’une âme religieuse éloignée de tout fanatisme. Comme Plutarque, il nous parle des choses divines avec simplicité et met les sujets les plus compliqués à comprendre à la portée du grand public.

Son style d’écriture, le ton qu’il adopte, les mots qu’il choisit donnent une forme vivante à ses livres et à ses dialogues et les anecdotes qu’il nous rapporte font de ses chroniques non pas un pensum mais presque un divertissement.

Je n’ai pas fini mes comparaisons quand je le vois revenir sur ses pas pour parler avec Socrate qui vient de quitter Platon comme par lassitude. Soudain et sans raison apparente Youssef se met à courir droit devant lui.

Il escalade un chemin qui conduit vers une colline. En même temps j’entends une sorte de rumeur menaçante venant de la vallée. Je presse le pas et le suis pour ne pas le laisser seul face à un éventuel danger. La foule que je découvre est la même que celle qui avait envahi et saccagé l’amphithéâtre où je devais prendre la parole le 14 janvier 2021, pour célébrer le 10e anniversaire de la révolution tunisienne.

La masse humaine crie à tue-tête « Allahou Akbar », « Allahou Akbar ». Elle est déchaînée de colère et de détermination, menaçante. Du sang jaillit sur son passage et ceux qui essayent de ralentir son avance sont piétinés ou décapités au fil de l’épée. Saisi de peur et de crainte je cherche mon ami Youssef.

C’est alors que j’aperçois les gens qui forment la tête des manifestants se diriger en toute insouciance vers ce qui semble être un précipice. En même temps je vois et j’entends Youssef, debout sur un rocher, leur faire des grands signes de la main pour les avertir du danger mortel qui les attend en criant de toutes ses forces.

Sa position sur ce qui s’avère être une falaise lui permet de voir ce que les manifestants ne peuvent distinguer clairement car ils viennent d’en contrebas. Cependant ceux qui les enflamment par leur harangue sont juchés sur des véhicules et aperçoivent les mains de Youssef s’agiter dans leur direction mais c’est le dernier de leur souci.

Enivrés par leur pouvoir sur ces pauvres gens et soucieux avant tout de garder leur place confortable sur leurs engins de parade ils n’ont de regard que pour ceux qui les applaudissent alors que la tragédie se déroule sous leurs yeux.

L’écho des cris désespérés de Youssef est parvenu maintenant jusqu’à l’Acropole où plusieurs sages quittent le sanctuaire et pressent le pas pour venir à notre rencontre. Déjà mon ami lève ses mains vers le ciel en signe d’impuissance et je lis sur les visages de tout cet aréopage de savants toute la détresse du monde. Ni les sages paroles d’Alfarabi ni l’accolade d’Al Ghazali ne semblent suffire à consoler mon ami.

Voyant Si Youssef effondré je m’approche de sa position et lui prends fermement la main pour l’aider à se ressaisir et à descendre de la falaise sous le regard attendri d’Al Ghazali et de ses compagnons.

En même temps quelqu’un derrière moi me secoue légèrement l’épaule et je me réveille chez moi à Bruxelles. C’est Moune, mon épouse, qui vient me réveiller pour aller à ma conférence à l’Institut.

Le débat d’hier et surtout la dernière phrase de Youssef Seddik avaient provoqué probablement ce rêve. Youssef avait conclu par une mise en garde lourde de sens : « J’espère me tromper ». C’était donc un rêve et nous ne sommes pas le 14 janvier 2021 ni dans l’antiquité.

Une joie immense m’envahit, une sorte de sensation agréable comme si j’avais découvert pendant mon sommeil quelque chose de précieux qui va nous éviter un grand désastre. Mon premier mouvement fut de me diriger vers le calendrier pour vérifier la date et lire avec délectation: samedi 15 septembre 2012.

La lecture de cette date est une deuxième naissance pour moi. Tout donc peut-être évité me dis-je et nous n’avons même pas encore célébré le 2e anniversaire de cette révolution. Al Hamdou Lilleh.

Nous disposons tous de toute une nouvelle vie ou presque pour joindre nos signaux d’avertissement à ceux de Youssef Seddik, d’Al Farabi ou d’Al Ghazali. Nous disposons d’un trésor de plus de 2 500 ans de sagesse et du Coran en prime pour nous ressaisir et retrousser nos manches pour mieux voir et mieux prévoir notre avenir et celui de notre pays. Chacun pourra dès lors apporter sa petite pierre pour la construction d’une nouvelle Tunisie.

Pour ma part, il me faut d’abord retrouver mon élan du 14 janvier 2011 quand avec mon fils Karim on a bravé la police de Ben Ali pour réclamer la liberté et la dignité devant le ministère de l’intérieur sans savoir que nous vivions à ce moment-là un jour historique pour la Tunisie. On en est sorti plus fiers, plus patriotes que jamais.

Ce jour-là nous n’avions pas entendu un seul slogan sur l’identité arabe et musulmane du peuple tunisien et pour cause, il n’y avait aucune raison de les réclamer.

Nous les avons et elles sont dans nos veines depuis plus de quatorze siècles. Nous manifestions uniquement contre la dictature et pour ce que nous n’avions pas c’est-à-dire la liberté, la dignité et du travail pour nos jeunes.

Sur le chemin de l’Institut, je me dis que je devrais sensibiliser mes étudiants à s’intéresser à l’œuvre de Youssef Seddik. Ils peuvent être mis à contribution pour faire connaître davantage ce philosophe au monde contemporain et aussi établir les comparaisons que je n’ai pas su faire ni développer entre lui et les autres sages dans mon rêve de cette nuit.

L’amphithéâtre où je pénètre est calme et serein. Aucun drapeau ni banderoles. Je m’assieds comme à mon habitude derrière mon pupitre. Je plonge ma main dans la poche de ma veste à la recherche de mon aide-mémoire.

Je déplie ma feuille sur laquelle j’ai noté les titres des Œuvres de Youssef Seddik et je décide de mettre ma promesse de ce matin à exécution. Je tapote sur le micro pour tester le son puis je me lance :

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, chers amis,

J’avais préparé soigneusement mon intervention sur le rôle du traducteur dans la transmission du savoir mais voilà qu’un rêve auquel j’attache beaucoup d’importance est venu bouleverser mon projet et me conduit par une force intérieure irrépressible à vous parler plutôt de philosophie et d’un philosophe tunisien plus particulièrement dont j’espère voir certains d’entre vous le prendre pour leur thèse.

Khémaïs GHARBI
Professeur à la Haute Ecole Francisco Ferrer (3ème cycle)
Bruxelles, le 15 septembre 2012.