polit-revue#10

La semaine politique qui vient de s’écouler pourrait être celle des indésirables. Tandis que la crise des grèves de la faim parmi les détenus salafistes reposait avec insistance la question du vivre ensemble, Ennahdha passait à l’offensive contre les ex RCDistes, près de 22 mois après la révolution, et le nom de Slim Chiboub, interdit d’antenne, se trouvait associé à la liberté d’expression…

L’idéologie salafiste, à l’épreuve de la modernité

Mercredi 21 novembre, 10h du matin, au cœur du quartier d’affaires de Montplaisir, des représentants de médias à majorité islamistes s’affairent autour d’un décor plutôt anachronique, planté par le parti à référentiel salafiste « le Front de la Réforme ».

C’est le cadre qu’a choisi Anouar Laroussi, jeune salafiste au ton affable et au look presque occidental, pour donner une conférence sous forme de témoignage, à propos de ses conditions de détention. Il vient de perdre deux compagnons de route, Béchir Golli et Mohamed Bakhti, décédés dans des conditions troubles. Des suites de leur grève de la faim pour les autorités judiciaires et sanitaires, « exécutés à petit feu » pour Laroussi.

Visiblement encore marqué par deux mois de détention préventive consécutifs à l’attaque de l’ambassade US, il nous avouera en off que son état a nécessité deux visites à l’hôpital psychiatrique d’al Razi depuis sa sortie de prison.

De raccourci en digression, sa tirade, parfois décousue, fait la part belle à des thèmes puritanistes, tels que la promiscuité avec « des co-détenus mécréants », et la présence de films pornographiques qui circulent dans le pénitencier de la Mornaguia. Ayant manifestement mal saisi, ma voisine, journaliste dans un média du Golfe, note sur son carnet que « des films pornographiques sont diffusés par l’administration pénitentiaire ».

L’axe central autour duquel s’articulent toutes les doléances du jeune homme consiste en une incompréhension de la stigmatisation tenace du courant salafiste (y compris les chefs djihadistes), qui aurait survécu à la révolution. « Notre cause était désespérée sous l’ancien régime, mais apparemment rien n’a changé », déplore-t-il.

Si les ministres d’Ennahdha sont mis en cause, à juste titre, pour leur gestion de crise (laxistes dans un premier temps avec cette mouvance, puis dans l’excès répressif et autoritaire en tentant de corriger le tir), il en va autrement pour le procès d’intention intenté aux médias.

En dehors de quelques médias alternatifs, les médias ont certes péché par une couverture insuffisante d’une affaire qui confinait aux droits humains, dès lors que des suspicions de négligences étaient fondées, assigner une mission aux médias est en revanche beaucoup plus discutable. « Les médias ont pour rôle de défendre les opprimés », concluait Laroussi.

Reste que, présumés coupables de l’attaque et l’incendie d’une ambassade au nom de la défense du sacré, les protestataires fondamentalistes gagneraient à s’en prendre d’abord à ceux qui les ont incités à manifester violemment, avant de demander à être perçus comme étant « les opprimés ».

Quand le père de Mohamed Bakhti prend la parole, Anouar Laroussi s’isole dans une pièce mitoyenne où il nous fera part d’une ultime certitude : ses deux amis sont morts le même jour, mais les pouvoirs publics ont selon lui tout fait pour espacer les annonces respectives des deux décès.

Les RCDistes prennent 10 ans ferme

Vendredi 23 novembre, un projet de loi préconisant l’exclusion des anciens RCDistes de tout poste de responsabilité politique est présenté à l’Assemblée constituante par Sahbi Atig.

Initié par le bloc Ennahdha et 4 de ses alliés sur cette question spécifique (CPR, Mouvement Wafa, Liberté et Dignité et Indépendants Libres), le texte de loi est « soumis sur le tard » pour ses détracteurs qui y voient une dimension politicienne, en ce qu’il viserait d’abord à écarter les futurs adversaires électoraux du parti islamiste.

En crevant ainsi l’abcès, Ennahdha a néanmoins toujours du mal à faire oublier tous les ex RCD repentis ayant rejoint ses rangs, que ce soit dans certains rouages de l’Etat où ils sont restés en place, ou, plus difficilement vérifiable, dans les régions, une fois qu’ils se sont prêtés à l’allégeance classique du « le roi est mort, vive le roi ! ».

Mais un autre débat se profile, tout aussi récurrent : doit-on considérer toute initiative à l’aune de l’identité de ses auteurs ? D’un point de vue strictement révolutionnaire, la loi reste légitime, voire imparable. Ennahdha ne l’aura soumise qu’une fois assuré d’une majorité de voix favorables à l’ANC.

« Fallait pas l’inviter ! »

Comme un écho à cette censure du RCD, une autre question était reprise telle un leitmotiv dans les réseaux sociaux : celle de savoir à qui profite la censure de l’interview de Slim Chiboub sur Ettounsiya TV.

L’annulation d’un entretien en forme de tribune à une figure du népotisme de l’ancien régime divise les Tunisiens. Tous ne sont pas choqués, mais beaucoup s’inquiètent des modalités d’une mise en demeure derrière laquelle on suspecte une décision de Justice non indépendante, recevant ses instructions du ministère de la Justice.

Il convient cependant de rappeler que la procédure en question, un recours en référé, n’a rien de contraignant. En clair, la chaîne a agi par précaution, s’est censurée de son propre chef, craignant de s’exposer à des poursuites.

Dernier rebondissement en date, celles-ci n’auront pas lieu : un juge du Tribunal de première instance de Tunis a en effet estimé non recevable la plainte des services des contentieux de l’Etat qui arguait d’une « menace pour la paix civile et l’ordre public ».

L’ex gendre de Ben Ali est par ailleurs désormais poursuivi pour complot contre la sûreté de l’Etat. Mais l’on retiendra que ces tergiversations sont symptomatiques d’un processus de justice transitionnelle hésitant qui, en devenant une arlésienne, autorise de facto une réhabilitation des pires symboles de la corruption.

Seif Soudani