Image: bla bla bla (SketchThisOut; flickr.com / Creative Commons)

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Il y a de ça quelque temps, trois mois à peine après la Révolution, me montrant déjà sceptique et inquiet de la lenteur que prenaient les réformes, je me permettais au détour de l’un de mes chroniques de glisser ceci : « Tout au plus, je veux bien le concéder, y a-t-il eu une parole qui s’est libérée. Et c’est déjà ça ! La peur s’en allant, les langues longtemps entravées se mettent à se délier. Autour des tables de café, au coin de chaque rue, on se fait plaisir à s’exprimer, à se confesser et dire tout ce qu’il nous était interdit de dire. On hurle même dans les mégaphones. On s’époumone à faire entendre sa voix, pour dénoncer pêle-mêle toutes les injustices du monde et exprimer tous ses malaises refoulés… De la parlote à tout-va ! Encore et encore de la parlote ! »

A l’heure où j’écrivais ces mots, avec, vous vous en doutez bien, une pincée d’ironie, j’étais à mille lieues d’imaginer que ce que j’appelais ‘parlote’ allait tout simplement s’avérer, et alors que nous fêtons ces jours-ci le deuxième anniversaire de la Révolution, le seul et unique acquis ‘révolutionnaire’ dont le peuple tunisien peut réellement être fier ! Le bla-bla (en arabe cela se nomme Al balbala), un droit si élémentaire, et pourtant si fondamental, si vital même pour un humain. Le bla-bla, ou ce bonheur simple de faire et refaire le monde, chacun selon son propre imaginaire, avec ce que son vécu et sa culture le lui permettent, et avec son vocabulaire à lui… Le bla-bla, ou ce plaisir gratuit de discourir librement, sans réserve aucune. De pouvoir dire tout et n’importe quoi, sans que l’on se sente surveillé de près, épié jusque dans son chuchotement. Sans que l’on ait cette peur insidieuse que la langue finirait bien par nous jouer un tour en dérapant un jour, et que l’on soit alors emmené à aller se justifier dans les commissariats de police !

Que l’on ne se trompe donc pas, tout peuple qui se révolte le fait d’abord pour reprendre possession de sa parole confisquée. Cela, au risque de choquer peut-être, passe bien avant ‘le manger et le boire’, et bien avant encore tout autre désir d’un quelconque confort matériel. Ce dont un peuple longtemps opprimé, bâillonné, ait le plus besoin, c’est qu’on lui redonne l’usage de sa langue ( !), et qu’on le laisse parler. Se réapproprier ainsi sa parole égarée pour mettre des mots sur ses maux ! S’en servir pour purger ses frustrations, faire resurgir tous les ressentiments enfouis, et oser formuler ouvertement toute la liste de ses espoirs…

Deux ans passés, nous devons tous en convenir, les désillusions sont là. Et elles sont énormes. Douloureuses ! Et ce n’est nullement verser dans le pessimisme que d’en faire le constat. Des approximations et des ratages nombreux que l’on peut légitimement imputer, en grande partie, à une gouvernance qui reste marquée par le népotisme, par un manque flagrant de courage politique, et par une forme de ‘Médiocratie’ toujours à l’œuvre et qui n’épargne aucun secteur (presse, justice, politique, monde des affaires…). Il n’y a pas lieu de s’y étaler ici, car là n’est pas le sujet de ce post. La faute aussi sans doute, et l’honnêteté intellectuelle nous force à le reconnaitre, à cette mentalité que nous avons nous autres citoyens –et je m’y inclus volontiers, et qui tarde à évoluer pour se hisser à hauteur de l’Histoire !

Comme beaucoup de Tunisiens, la Révolution m’a offert des ailes et a fait naître en moi des montagnes d’espoir. Comme eux, je rêvais alors d’une Tunisie nouvelle où il fera bon vivre et vieillir. Comme eux, accourant de l’étranger, je nourrissais l’espoir d’y trouver tout ce dont un homme a besoin pour s’établir et construire son nid. A commencer d’abord, par du travail ! Car, hélas, et même avec une pile de diplômes dans ma besace, et alors que de surcroit je viens de goûter pour la première fois au bonheur de la paternité, je continue toujours de faire la queue parmi la longue cohorte des chômeurs ( !)…

Comme beaucoup de Tunisiens, l’amertume à la bouche, je reste donc à ce jour sur ma faim. Déçu de ne pas voir fleurir mes rêves ! Déçu de voir tant de promesses de printemps demeurer feuilles mortes ! Tant de désirs d’envol et de liberté restant désespérément inassouvis… Mais en attendant, -et ne riez pas chers compatriotes, nous avons bel et bien conquis le droit de blablater ! Nous l’avons enfin, ce précieux et sans doute le plus essentiel de tous les droits qu’un humain est en droit de réclamer. Un droit si chèrement acquis, et que personne ne pourra plus jamais nous enlever… Profitons-en donc ! Et continuons à l’exercer, au coin de chaque rue, tout autour des tables de café, à l’ombre des oliviers… Sans restriction aucune, et même avec excès de préférence ! Continuons de papoter, et de papoter, et de papoter encore et encore… On finira bien un jour par en sortir quelque chose !