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Malgré toutes les épreuves qu’il a traversé, le Festival International du Film Amateur de Kelibia résiste toujours. Première du genre, en Afrique et dans le monde arabe, cette manifestation fut assurément le berceau du 7ème art en Tunisie.

Fondée au lendemain de l’indépendance, en 1962, la Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs y a assuré 29 sessions, dans des contextes politiques différents et difficiles. Son défi consistait, et consiste toujours, à perpétuer l’amour du cinéma dans un paysage culturel accaparé par la censure du système, les œuvres commerciales et l’essoufflement de la créativité des jeunes amateurs.

Porteurs d’un idéal humaniste, les cinéastes amateurs ont finalement défendu un projet culturel et militant. L’engagement du festival s’est manifesté dans ses choix organisationnels et artistiques et son ouverture sur un espace plus ou moins libre de débat d’idées.

La révolte contre le « Roi »

Le parcours du festival, durant ces 50 ans, révèle principalement l’évolution du système en termes de liberté d’expression et de diversité idéologique.

Au départ, nous étions les alliés du pouvoir. Dans les années soixante, l’État était dans sa phase de construction et nous avons accompagné cette étape de construction. Nous étions, alors, soutenus par le ministère de la culture qui finançait le festival sans vouloir orienter ses choix politiques, raconte Adel Abidi, ancien directeur de la fédération et du festival.

Progressivement, la relation entre la direction du festival et le ministère de la culture s’est compliquée. . En 1968, Moncef Ben Mrad présente son film « Le Roi », qui critique directement la glorification de la personne de Bourguiba. Le film a fait beaucoup de bruit dans le festival et a lancé un débat sur la nouvelle dictature qui était en train de prendre place, en Tunisie. La deuxième projection de ce film, programmée lors de la clôture, a été censurée par feu Tahar Cheriâa, doyen du cinéma tunisien et créateur des journées cinématographiques de Carthage, qui était, à l’époque, directeur du FIFAK.

Une autre confrontation a eu lieu en 1972, quand le réalisateur Ridha Béhi a participé à la compétition du festival avec son fameux film « C’est interdit » (qui était aussi projeté lors des JCC). Malgré la pression exercée sur le festival, le film a été projeté et a déclenché un débat houleux sur l’identité et sur l’influence de l’Occident.

Entre 73 et 78, le festival a été annulé, puis fut dirigé par le ministère de la Culture qui a raté son organisation.

C’était un bras de fer interminable entre les autorités et la fédération qui voulait diriger seule le festival. En 1979, nous avons réussi à reprendre la direction du festival et nous avons obligé les autorités à nous concéder le théâtre de plein air.. C’était vraiment un tournant positif pour nous, raconte Ridha Ben Halima, ancien membre du comité exécutif du festival et toujours membre de la FTCA.

La même année, le ministre de la Culture a tenté de censurer le film « Les invalides » du jeune réalisateur Lotfi Maoudoud. Le même film a été autorisé à la télévision nationale, en 1981, et a lancé un débat sur la situation des personnes aux besoins spécifiques. « Le film a réussi à changer un peu les mentalités et surtout les lois pour autoriser l’intégration des handicapés dans des institutions publiques », affirme Ridha Ben Halima

Depuis 1982, les heurts entre le système et le FIFAK sont devenus très rares voire inexistants. Les deux sessions de 83 et 85 furent marquantes, dans le contexte mouvementé de de la Tunisie de l’époque. Les films programmés étaient de plus en plus nombreux et intéressants et ont maintenu le même élan de résistance et d’engagement. .

Les interdits de l’ère Ben Ali

Les organisateurs du festival ont acquis une expérience qui s’est consolidée à travers les années, jusqu’à l’arrivée d’un pouvoir intraitable. Ainsi, sous Bourguiba, « les lignes rouges sont devenues claires pour les deux parties. Ils savaient que la direction du festival et la sélection des films nous incombaient. Et nous savions que la leur était de s’attaquer au système directement », nous confie Ridha Ben Halima.

Mais, sous le règne de Ben Ali, le système s’est brusquement fermé et endurci et les défis ont progressivement changé. Les lignes rouges du système sont devenues nombreuses et les non-dits se sont multipliés. A cette époque, beaucoup ont abandonné la cause et ont préféré partir ou se plier face à la répression. Confronté au système, le festival a joué sur la subtilité des messages et milité pour garder son indépendance et ne pas servir la propagande de la dictature.

Adel Abid se rappelle fièrement comment la FTCA a refusé des milliers de dinars proposés par le régime, lors de la campagne électorale de ben Ali, en 2009.

Il était difficile de continuer à défendre l’indépendance du festival, surtout avec l’espionnage massif de la police. Tous les jours, il y avait des policiers et des civils qui rodaient entre les lieux de projection et les hôtels d’hébergement. La police vérifiait la liste des invités et faisait des rapports sur les films et surtout les débats qui n’étaient jamais contrôlés auparavant …, se souvient Adel, qui fut directeur du FIFAK durant des années.

Cette situation qui a duré longtemps a énormément coûté au cinéma amateur en Tunisie. Plusieurs clubs de cinéma ont fermé leurs portes sous la pression, par lassitude ou par crainte de ne pas pouvoir créer et filmer librement. L’âge d’or, comme l’appellent les anciens, une époque où les cinéastes amateurs ont bravé les difficultés financières et techniques et ont réussi à faire des chefs d’œuvres. Paradoxalement, avec les nouvelles technologies et le numérique, les bons films sont devenus de plus en plus rares.

La créativité et l’engagement ont manqué, durant des années, au festival. Mis à part quelques films comme « Crocs urbains » de Marwen Meddeb, « Sans plomb » de Sami Tlili, ou « le Sifflet » de Ridha Ben Halima et « Harga » de Leila Chebbi, il n’y avait rien qui vaille dans les sélections de chaque session. La direction du festival n’était pas totalement indépendante et la censure de certains sujets était parfois flagrante. On intervenait même dans le choix de jury…, témoigne Hichem Ben Farhat, festivalier et habitué du FIFAK depuis 14 ans.

A la recherche du temps perdu

L’avènement du 14 janvier 2011 a donné un nouvel élan au festival. La levée de la censure a ouvert de nouvelles portes à la créativité et à plus d’interaction avec le grand public et surtout les jeunes.

Toutes les thématiques de nos films sont reprises par les télévisions et les médias après le 14 janvier. Parler de la pauvreté, de la violence policière, de la corruption et de la lutte des ouvriers est devenu dépassé par la réalité politique actuelle. Malheureusement, les cinéastes amateurs ne trouvent pas encore leur nouvelle voie. Ils laissent de côté des sujets encore tabous comme la femme, la religion, le racisme … La résistance d’aujourd’hui est de forcer les tabous du système et de la société, affirme Ayda, 24 ans, membre de la FTCA et habituée du festival, depuis trois ans.

Les festivals qui prônent une alternative culturelle et politique sont de plus en plus rares, Pas seulement en Tunisie, mais dans le monde entier,. Les visées commerciales et populistes sont devenues la règle en vue de garantir la rentabilité et la survie des manifestations culturelles qui se trouvent obligées d’intégrer le système néolibéral. Le challenge du FIFAK de garder son identité militante et incarner un changement réel est loin d’être gagné. Il reste encore du pain sur la planche, tant au niveau artistique qu’au niveau organisationnel et matériel.