doigt-election-tunisie-2014

Photo par Callum Francis Hugh, Nawaat.

Suite à ma participation dans un Centre de vote aux élections de 2011 et 2014, j’ai voulu montrer dans un article publié dans Leaders le 7 Nov. 2014 le bénéfice apporté par l’utilisation de l’encre dans le déroulement de l’opération de vote, en particulier la possibilité qu’elle offre pour éviter la confusion dans les Centres de vote et empêcher certains électeurs malintentionnés de profiter du désordre pour circuler entre les rangs et diffuser leurs messages.

Bien entendu ce n’est là qu’un aspect complémentaire à celui pour lequel l’encre a été instituée, à savoir éviter le double vote, c’est-à-dire la possibilité pour un même électeur de voter plus d’une fois. Sans l’encre cette possibilité existe sérieusement, car la vérification de l’identité de l’électeur par simple examen de sa carte n’est pas toujours fiable. En raison de l’affluence, cette opération s’effectue en général rapidement, en comparant la photo aux traits du visage de l’électeur. Mais la plupart des cartes d’identité ne sont pas récentes, certaines ont été établies il y a plusieurs années. D’autre part le maquillage modifie considérablement la physionomie des électrices. De ce fait la ressemblance est souvent difficile à trouver. En l’absence d’autres indicateurs, qu’est ce qui empêcherait un(e) électeur(trice) malhonnête de présenter la carte d’un(une) autre et voter à sa place ? Et puis comment pouvoir différentier les jumeaux ?

L’utilisation de l’encre aux dernières élections a fait ‘couler de l’encre’ de couleur différente. Elle a été en effet perçue par S. Ben Omrane comme une « infantilisation organisée de la population électorale »1. Pour M. F. Othman2 « l’encre est une création des officines occidentales qui cherchent à mettre à profit en termes commerciaux les opérations électorales dans les Pays sous-développés », elle serait aussi un stigmate dont « l’effet est néfaste sur l’inconscient (de l’électeur) » et ne serait « nullement une marque de démocratie, mais plutôt celle d’une sous-démocratie dans laquelle il plait à certains mauvais esprits de maintenir notre Pays ». Selon lui, ceux qui défendent l’encre seraient même ceux qui « ne veulent pas de vraie démocratie ». Après avoir souligné une première fois puis répété à 8 reprises la dérive commerciale sous-tendue par l’utilisation de l’encre, Monsieur Othman conclut en déclarant que « l’encre est un stigmate de sous-développement ».

Il est vrai que l’encre électorale est utilisée le plus souvent dans les Pays africains et asiatiques. Même l’Islam s’y est greffé. Exemples : Rached Ghannouchi a déclaré qu’elle n’annule pas les ablutions 3, en Malaisie, le Conseil National des Fatwas a déclaré que l’encre électorale est perméable à l’eau (?) et, de ce fait, n’entrave pas les ablutions, et le Ministère de la Santé a limité à 1% la proportion de nitrate d’argent dans l’encre “Halal4.

Mais, contrairement à ce qu’a affirmé M. Othman, l’encre électorale n’est pas l’apanage des pays sous-développés. Elle est aussi utilisée dans des Pays émergents (Brésil 5, Inde 6) et même au Canada où le Forum Jeunesse des Laurentides a entrepris, aux élections Provinciales d’Avril 2014, une « campagne régionale pour inviter les jeunes à afficher leur participation au vote en reproduisant un geste que des millions de gens font dans le monde après avoir voté : celui de se tremper un index ou un pouce dans l’encre indélébile »6. Dans certains Pays riches (Canada, Etats-Unis…) on utilise aussi une encre invisible dont « la trace ne devient visible que lorsqu’elle est exposée aux rayons ultraviolets » délivrés par des lampes installées dans les bureaux de vote7.

« L’élection en démocratie authentique est d’abord un acte d’éthique » dixit F. Othman. Je souscris entièrement, mais ne vois pas en quoi l’éthique est mise en cause quand on colore le doigt de l’électeur pour minimiser, voire éviter, les fraudes et assurer un minimum d’ordre dans les Centres de vote. L’éthique n’est pas écornée par ce geste et son « effet néfaste sur l’inconscient du citoyen » reste à prouver. Mais l’éthique est malmenée lorsque certains de nos éminents élus de l’ANC reçoivent de juteuses sommes pour parrainer des candidats prêts à tout acheter. L’éthique est maltraitée lorsque des candidats proposent des avantages en argent ou en nature à des citoyens qui ont du mal à joindre les deux bouts, en contre partie de leur voix. L’éthique est massacrée lorsque l’échelle des valeurs est inversée et que des électeurs trouvent normal de monnayer leur voix au lieu de dénoncer leurs « soudoyeurs » (cf. mon article dans Leaders du 20 Oct. 2014).Verra-t-on un jour le ‘marché aux voix’ où des électeurs proposent leur voix aux enchères face à un panel de candidats ou de leurs représentants ? L’éthique est maltraitée lorsque des candidats aux présidentielles, sensés montrer l’exemple de moralité, se permettent de dérober des listes d’étudiants ou de fonctionnaires et falsifier leurs signatures pour se faire parrainer*. L’éthique est bafouée lorsque de notoires candidats aux présidentielles ravivent dans leurs discours les démons ‘tribalistes’ qui menacent l’Unité du Pays ; démons combattus par Bourguiba depuis les années 30. L’éthique est piétinée lorsque le Président/Candidat invite les citoyens à accepter l’argent des « soudoyeurs » au lieu de dénoncer ces pratiques, ou traite ses concurrents d’un terme emprunté aux terroristes (taghout) que ces derniers utilisent pour qualifier les forces de l’ordre qui les pourchassent pour assurer notre sécurité.

L’éthique. L’éthique . . . et j’en passe sur des dérives que l’on voit se produire dans l’impunité au vu et su de tout le monde, en particulier de la justice qui fait semblant de ne rien voir malgré les preuves tangibles. Il n’y a pas de démocratie sans une justice forte et vigilante.

Le signe de sous-développement n’est pas dans l’utilisation de l’encre électorale comme l’affirme M. Othman, mais bien dans la multiplication dans l’impunité de ces dérives grotesques que les journalistes inquiets de l’avenir de la démocratie chez nous, doivent dénoncer haut et fort. Que n’a-t-on souhaité lire sous la plume de ces journalistes le résultat d’une enquête exhaustive, dénonçant d’autres dérives et mettant le doigt sur ce qui se cache derrière les atermoiements de la justice.

L’encre électorale ne menace pas notre démocratie, ni celle des autres d’ailleurs. La plus grande démocratie du Monde (l’Inde) l’utilise depuis 1962 (source Wikipédia). Mais l’impunité de ce genre de dérives constitue la véritable menace pour la démocratie. Le reste n’est que de la littérature de salon.

Notes

[1] S. Ben Omrane, ‘Loi électorale : Nuage d’encre sur les électeurs tunisiens. ‘ dans ‘le milieu autorisé’, 15 mai 2014

[2] F. Othman, ‘Contre l’encre, pour une éthique électorale’ dans ‘Leaders’ du 12 Novembre 2014, voir aussi du même auteur ‘Encre électorale : commerce juteux, protection inutile’ dans ’Nawaat’, Aug.15-14

[3] ‘Le Temps’ du 30 Octobre 2014.

[4] Zurairi Ar, ‘Halal status affected indelible inks strengh, EC says’ dans ‘The Malaysian Insider’ 5 May 2013

[5] Voir ‘Prévisions internationales du 27 octobre (actualisées à 03H00 GMT)’.

[6] Voir ‘le vote ‘encré’ dans la peau des jeunes’ dans ‘Communauté-Le Canada Français’ du 20 Mars 2014. Voir aussi ‘Elections Provinciales’ dans ‘1 jeune 1 vote.ca’.

[7] Information rapportée par ‘leconomiste.com’ dans ‘Elections : Encre indélébile, comment ça marche ?’ du 12 Novembre 2014.

[*] L’un des candidats aux présidentielles, Yacin Channoufi, s’est servi, pour son parrainage, de listes de promotions d’étudiants d’ESPRIT, à leur insu, dont celle de mon fils. Le Directeur de l’Ecole l’a dénoncé publiquement et a porté plainte, mais la justice s’est empêtrée dans des considérations procédurières dont on ne connaît pas la fin, entre temps, Y. Channoufi a continué sa campagne électorale jusqu’à la fin. Logiquement il fallait une procédure d’urgence devant conduire à un verdict avant le début de la campagne.

Mohamed Jemal.