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Partant du constat que notre mode de vie nous éloigne chaque jour davantage de la nature, Amin Draoui a choisi de quitter les laboratoires pour l’odeur de la terre. Reportage dans sa ferme pédagogique à Mornag.

C’est sur un chemin bordé d’amandiers fleuris et de pissenlits que nous retrouvons Amin Draoui et sa ferme pédagogique. Nous sommes à Mornag, à une vingtaine de kilomètres de Tunis, et les rires insouciants des écoliers venus visiter la ferme résonnent entre les oliviers.

Ces enfants vivent dans des appartements ou plutôt des boîtes à sardines, à l’école ils sont dans des classes, alors on comprend bien qu’ils s’agitent dans tous les sens quand il y a de l’espace, lance le fondateur de la ferme, entre amertume et enchantement.

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C’est en 2011 qu’Amin Draoui décide de s’occuper de la ferme de son père – devenue une décharge – et d’y créer une ferme pédagogique. Cette idée lui vient en France alors qu’il découvre le Wwoofing (World Wide Opportunities on Organic Farms) dont le principe est de donner un coup de main dans une ferme en contrepartie du gîte et du couvert. « J’ai appris à faire du pain chez un artisan-boulanger, à traire les chèvres, à cultiver des légumes, à construire des maisons en adobes », raconte Amin Draoui. « Ça m’a permis d’être initié à des savoir-faire et de me m’exposer à la vie quotidienne d’agriculteurs et d’artisans ».

Fin 2010, il rend visite à sa famille en Tunisie. Il pensait rester quelques semaines. « Finalement je ne suis jamais repartis ». Tout ce qu’il a appris, il l’expérimente dans la ferme familiale de Mornag avec l’idée de la rendre publique et d’en faire un lieu de transmission.

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Construire ne serait-ce qu’un abri, cultiver un petit potager, s’occuper d’un poulailler : c’est une nécessité avec les crises que nous traversons, explique le jeune fermier.

« L’homme moderne court tout le temps, il ne sait plus écouter, sentir, adopter un rythme lent », poursuit-il.

Se réconcilier avec la nature

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En se lançant dans ce projet, Amin Draoui a donc voulu créer un lieu qui soit en harmonie avec la nature. Chaque espace permet l’initiation à un savoir-faire artisanal ou agricole. « Et plus généralement, avec tout ce qui est en lien avec l’environnement et le développement durable », précise-t-il. Par exemple, il a développé au sein de sa ferme des solutions de gestion de déchets, d’eau et d’énergie. Plusieurs parcelles sont dédiées à l’agriculture, comme le jardin potager ou le jardin aromatique.

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« Je pratique une agriculture vivrière qui est essentiellement tournée vers l’autoconsommation et l’économie de subsistance », indique Amin Draoui. Entre ces différentes parcelles, le fondateur de la ferme, ainsi que des bénévoles ont construit des petites maisons en matériaux locaux ou récupérés : adobe, bois, pierre.

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Nous avons souhaité rompre avec les matériaux modernes comme le béton armé. Mais au-delà des techniques, ce que nous promouvons sont des constructions simples qui nécessitent ni architectes, ni entrepreneurs et qui re-instituent l’entraide familiale.

Comme autrefois. « Lorsqu’un villageois construisait sa maison, tout le monde s’y mettait, il y avait une solidarité vivante ». Et de préciser : « Je n’ai rien inventé, j’ai simplement essayé de réhabiliter des techniques traditionnelles en perdition ». Il a également construit des toilettes sèches, c’est-à-dire des toilettes qui n’utilisent pas d’eau et où il est donc possible de récupérer les excréments pour en faire du compost. Ainsi, au fil des saisons, Amin Draoui apprend aux enfants à distiller de l’eau de fleur d’oranger ou de l’eau de géranium, faire de l’huile d’olive, semer des graines, faire du pain ou encore récolter des légumes. S’il accueille tous les groupes, il privilégie les écoliers, car « les enfants sont l’avenir de notre pays et que c’est dès le plus jeune âge que nous devons les éveiller ».

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Ainsi, il propose aux enfants de venir plusieurs fois dans l’année pour s’imprégner de cet environnement naturel et observer les cycles de la vie. Le concept de ferme pédagogique prend alors tout son sens : les enfants sont initiés aux savoir-faire de la ferme et participent aux activités de celle-ci.

Mais pour en arriver là, il a fallu à Amin Draoui plus d’une année de galères administratives :

le statut juridique de ‘ferme pédagogique’ n’existe pas, j’ai dû voir avec une dizaine de ministères, et finalement on m’a associé aux centres de loisirs, raconte-t-il.

Deuxième obstacle : les ressources humaines. Pour accompagner les différents groupes, le jeune trentenaire souhaite former une équipe d’animateurs, mais « les passionnés sont rares ». Heureusement, des bénévoles viennent régulièrement lui rendre visite et l’aide dans le travail quotidien de la ferme. Il y a aussi les Wwoofers, des voyageurs venus d’autres pays pour l’aider, et qui sont en contreparties nourris et logés. « C’est grâce au Wwoofing que j’en suis là aujourd’hui, il était donc naturel que je propose à mon tour cet échange de bons procédés ». La ferme d’Amin Draoui est la première en Tunisie à faire partie du réseau Wwoof, né dans le début des années 70 en Angleterre.

Nostalgie ou réel intérêt ?

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Dans le monde entier, les fermes pédagogiques ont le vent en poupe. La Tunisie ne fait pas l’exception : il y a un réel engouement des citadins pour les fermes. De nombreuses associations, écoles et familles appellent Amin Draoui pour découvrir ce lieu qui permet de se ressourcer le temps d’une journée. Une amie lui a même demandé d’y organiser son mariage. « Elle était prête à payer cher, mais je ne veux pas être dans l’agriculture-business, une ferme n’est pas une salle de fête », rétorque-t-il. De même, les listes d’attentes sont longues pour visiter le lieu : « Ma ferme est ouverte à tout le monde, mais je ne veux pas que ça devienne une usine, je préfère accueillir par petit groupe ». Car pour Amin Draoui, la ferme ne doit pas être un refuge pour citadin nostalgique de la campagne, mais une occasion pour susciter des vocations et s’initier à des savoir-faire.