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En cette rentrée 2015, 69% des étudiants ne trouveront pas de logement dans les foyers universitaires publics et semi-étatiques. Un chiffre qui en dit long sur la démission de l’État de ce secteur vital de l’enseignement supérieur. Le ministère invoque l’augmentation exponentielle du nombre d’étudiants ainsi que la rareté des ressources financières, alors qu’il s’agit surtout d’un choix stratégique de privatisation du logement universitaire.

État des lieux

Le 18 septembre 2003, l’État prend la décision de limiter les années de logement dans les foyers universitaires. Une seule année pour les étudiants et deux pour les étudiantes. Ce n’est qu’en 2013, que le ministère décide, sous la pression de l’UGET, d’accorder une troisième année de logement aux filles, rien pour les garçons. Toutefois, l’application de cette décision s’avère impossible. Pour rectifier le tir, le ministère attribue une bourse de 30 dinars par mois aux étudiantes de troisième année qui ne trouvent pas de place dans les foyers publics. Une allocation logement qui ne correspond pas à la réalité des prix de location dans le privé.

Ammar M’hamdi, ouvrier de Sidi Bouzid et père de quatre étudiants, était devant le foyer universitaire de Mutuelleville pour accompagner sa fille inscrite en première année anglais à l’Institut Bourguiba des langues vivantes à la cité El Khadra témoigne :

Entre inscription, transport, vêtements, fournitures scolaires et logement, j’ai dépensé 500 dinars en seulement une semaine. Mes deux autres filles louent un appartement proche de la fac parce qu’elles n’ont plus droit au foyer. Je suis obligé de m’endetter pour payer le loyer et couvrir les dépenses. Les bourses qu’elles obtiennent chaque semestre servent à couvrir une partie des dettes.

En 2014, 17% seulement des étudiants inscrits à Tunis bénéficient du logement public. Le nombre des foyers publics s’élève à 93 avec une capacité d’accueil de 52.585 lits, en plus de 19 foyers d’une capacité d’accueil de 1.796 lits (861 pour les étudiantes) gérés par l’Organisation de l’éducation et de la famille, association satellite du RCD avant la révolution. Le secteur privé gère 103 foyers avec 12.355 lits dont 9.383 pour les étudiantes. Pour cette année, le ministre, Chiheb Bouden annonce l’aménagement de neuf foyers universitaires avec une capacité de 2450 lits. D’ici l’an prochain, le ministère compte ramener de 60 à 65 % le nombre d’étudiants résidant dans une chambre double. Si la capacité d’accueil de l’État ne devrait connaître aucune évolution, il faudrait ainsi s’attendre à une réduction du nombre des places disponibles. (source: Plan stratégique de la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique).

Après avoir décroché sa licence à Jendouba, Faten Brinis s’est inscrite en master de géographie à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis (9 Avril), à la rentrée 2014.

Ma demande de logement a été acceptée en septembre de l’année dernière, mais je n’ai réussi à avoir une place au foyer de Mourouj qu’après 3 mois d’attente. Entre temps, j’étais sans logement fixe. Je passais mes nuits chez des amis ou chez des membres de la grande famille. C’était déprimant. Je ne voulais pas rentrer à Jendouba et rater mon master. En même temps, je n’avais pas les moyens pour louer un appartement. Pour dédramatiser la situation, les étudiants comme moi sans foyer ni un plan de location parlent d’étudiant-SDF, témoigne Faten.

Les étudiants qui arrivent à décrocher un logement en résidence universitaire sont de plus en plus rares comme le montre le graphique ci-dessous. Mais leur parcours du combattant ne s’arrête pas là. Rym Miladi, étudiante en 2ème année anglais, pensionnaire au foyer étatique Fatouma Bourguiba à Mutuelleville se plaint que :

Mis à part la promiscuité, le manque d’hygiène, l’infrastructure délabrée et la limitation de l’utilisation de l’électricité sont les plus grands problèmes des étudiants dans les foyers. Nous passons la majorité du temps à chercher des solutions à la nourriture, à la propreté, à l’électricité et à l’eau chaude. Souvent, nous sommes obligés de détourner le règlement intérieur pour manger ou se réchauffer le soir.

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Ridha M’barek, chargé des relations avec le citoyen à l’Office des œuvres universitaires du nord, explique que l’Office n’a d’autres choix que d’imposer des restrictions de consommation d’électricité et d’eau. « La majorité des étudiants ont tendance à gaspiller l’énergie et à détériorer l’infrastructure des foyers. Donc, nous sommes obligés de restreindre les heures d’usage d’eau chaude et d’interdire d’utiliser l’électricité dans les chambres. Sachant que malgré toutes les mesures que nous prenons, les charges n’arrêtent pas d’augmenter alors que les tarifs des loyers des étudiants sont restés symboliques (60 dinars par semestre) »

Le désengagement de l’État est stratégique

Pour le secrétaire général de l’Union Générale des Étudiants Tunisiens, Wael Naouar, « le problème est dans la gestion des ressources financières de l’État et surtout celles du ministère de l’Enseignement Supérieur. Quand on compare les dépenses faites sur les voitures de fonction et les avantages donnés aux fonctionnaires du ministère aux dépenses consacrées aux logements universitaires, on se rend compte que l’État choisit sciemment de mettre les conditions de vie des étudiants au bas de l’échelle de ses priorités », explique Wael Naouar avant d’ajouter que l’État dispose de plusieurs ressources foncières et financières qui lui permettent de loger d’ici dix ans la totalité des étudiants et dans des conditions meilleures.

L’examen de l’évolution du budget de l’État entre 2012 et 2015, montre clairement le désengagement progressif des secteurs de l’éducation au profit des ministères de l’Intérieur et celui de la défense.

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En outre, le rapport du budget de 2015 du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Scientifique, montre que les dépenses consacrées à la gestion des établissements des services universitaires est beaucoup plus importants que la somme consacrée à l’investissement dans ce secteur. En effet, concernant le programme des services universitaires, le budget de la gestion est de 250.060 MDT alors que le budget du développement est de 19.350 MDT durant l’année 2015.

Annuler tout investissement dans les services universitaires est un choix politique en rupture avec les attentes des étudiants. Nous avons proposé au ministère des solutions immédiates pour le logement. Par exemple, l’État dispose de plusieurs bâtiments vides dans des lieux stratégiques que ce soit dans les grandes villes ou dans les régions. Ces bâtiments peuvent servir de logement temporaire aux étudiants, le temps que le ministère construise de nouveaux foyers. Au lieu d’adopter cette démarche, le ministère préfère céder le secteur du logement aux entrepreneurs privés qui exploitent sans vergogne les étudiants en quête de logements décents, explique Wael Naouar.

la privatisation mal calculée

Curieuse coïncidence, en 2003, lorsque l’État a réduit la durée de résidence dans les foyers publics, il autorise le secteur privé à faire son entrée dans le marché du logement universitaire. Pour alléger la charge sur les foyers publics, l’État décide d’encourager les privés à travers des subventions d’investissement ou la vente de terrains au dinar symbolique. En contrepartie, les investisseurs s’engagent à un cahier des charges strict et se conforment au règlement intérieur des foyers publics. Par cet accord, les foyers semi-étatiques sont obligés de respecter une tarification qui varie de 45 et 60 dinars par mois (avec une possibilité d’augmentation de 2% par an). Malgré le contrôle des autorités, des étudiants ne cessent de réclamer des dépassements à tous les niveaux. Outre les prix qui augmentent sans contrôle (atteignant jusqu’à 200 dinars par mois) et les foyers privés qui exercent sans cahier des charges ni autorisation.

Wiem, étudiante en licence d’anglais, a été expulsée d’un foyer privé. « Un jour, le directeur du foyer est venu me voir et m’a demandé de quitter le foyer. il m’a accuser d’avoir des tendances homosexuelles sans preuves. J’ai été mise à la porte sans préavis ni conseil de discipline. Sachant que je ne suis pas la seule étudiante forcée à quitter, un foyer privé, dans les mêmes conditions. Les privés procèdent, généralement, à des expulsions-surprises au cours de l’année pour augmenter les prix des chambres et les louer à des nouveaux locataires », témoigne l’étudiante qui attend depuis une année une réponse à sa plainte déposée à l’Office des Œuvres Universitaires pour le Nord.

L’État ne considère plus le logement universitaire comme une de ses priorités. Cette injustice impacte directement l’égalité des chances dans l’accès à l’enseignement supérieur et celui de l’emploi. Entre temps, la problématique du logement universitaire ne figure, toujours pas, dans l’ordre du jour du débat national, lancé par le gouvernement sur la réforme de l’Enseignement Supérieur.