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La métaphore est lessivée, peut-être : l’histoire a plus d’un visage. En retourner le moins connu pour nourrir un récit, c’est là l’une des vocations paradoxales du docufiction. Mais l’exercice n’en demeure pas moins retors. Avec Protectorat 1881 – long-métrage sacré aux Rencontres des Réalisateurs de films Tunisiens 2016, d’une mention spéciale –, il s’agit pour Tarek Ibrahim d’exorciser l’histoire de la mainmise coloniale sur la Tunisie et les premiers balbutiements de la résistance populaire des Kroumirs. Avec  le personnage de Mohamed Larbi Zarrouk, maire de Tunis et farouche opposant du protectorat –à ne pas confondre avec le général Ahmed Zarrouk auteur de la répression du sahel en 1864–, le film nous plonge dans la deuxième moitié du XIXe siècle au moment où fut instauré un protectorat français en Tunisie. Tarek Ibrahim s’y attarde notamment sur cette période qui a conduit à la signature du Traité du Bardo, le 12 mai 1881, entre Sadok Bey et le gouvernement français. Protectorat 1881 a-t-il pourtant davantage à offrir qu’une histoire à rebrousse-poil ?

L’histoire fictionnée

Si le sujet de Protectorat 1881 pose problème pour la lecture historienne, là n’est pourtant pas l’enjeu de sa facture cinématographique. C’est sur sa manière de rendre visibles les péripéties de cette histoire qu’on aimerait plutôt insister. Pour son premier long métrage, Tarek Ibrahim emprunte un sentier plutôt différent. Son geste se veut double : il s’agit de passer alliance entre deux narrations, deux pratiques. D’un même allant, Tarek Ibrahim rassemble les pièces d’un puzzle, pour rendre lisible un pan de l’histoire politique et sociale de la Tunisie moderne. Entre l’essai documentaire et la fiction, tout se passe comme si Protectorat 1881 s’était forcé, bon an mal an, de garder le présent en tête. « L’histoire se répète », dit le sous-titre du film. Cela ne risquerait-il pas pourtant de devenir lassant ?

Ce qui rend Protectorat 1881 un peu plus intéressant que ne le laisse deviner son programme, c’est la parade formelle qu’il trouve grâce à la double hélice de la narration. Le film assume pleinement ce double régime : entre la voix off qui s’élève sur fond d’images d’époque, et celle de Sophia – personnage féminin campé par une Sondes Belhassen qui réussit admirablement à prendre possession de chaque plan –, Tarek Ibrahim ouvre ce pan de l’histoire de  la Tunisie moderne aux vents de la fiction. Et c’est la machine cinéma qui s’emballe dès les premiers plans du film : zébrure dans le ressassement, la chiromancie de Sophia vient recueillir la date fatidique de 1881 et en remplir l’histoire de toute l’épaisseur de ses mains. Manière de rappeler qu’il appartient à la mise en scène de s’accommoder d’un regard biaisé lorsque le cinéma est convoqué à s’arrêter, le temps d’un film, sur les silences de l’histoire.

Nul besoin alors de séparer ce qui participe d’une même possibilité. Tout se passe en effet comme si le jeu de la fiction venait remettre de la dialectique dans la démarche de Protectorat 1881. Par la capacité toute théâtrale de Sophia à greffer un semblant de distanciation sur le récit historique, les intermezzos de fiction ouvrent en contrepoint un autre régime d’énonciation décalé. Sous la forme de ballades hallucinées brouillant les frontières de l’histoire et du présent, les deux pistes se court-circuitent rarement. Au fil de clins d’œil aussi justes que grinçants, Sophia aiguille le spectateur vers la possibilité d’une réflexion critique. C’est ce geste de fiction qui raccorde les télescopages entre récit historique et écriture cinématographique.

Intelligent, mais démissionnaire

Tourner la fiction en fer de lance du présent : le pari de Tarek Ibrahim est-il pourtant tenable ? C’est là que les répercussions formelles du dispositif deviennent assez visibles. En optant pour une finesse tendue des séquences, le montage parallèle de Protectorat 1881 invite à redresser la barre de tir et de raccord – d’un plan à l’autre, et d’une date à l’autre. Par les heureuses failles qu’elle creuse pour contrebalancer sinon égaliser la portée de ce qui s’énonce en off, la voix fictive de Sophia ne rend pas seulement fluide la circulation diégétique et visuelle entre les plans. Elle permet surtout de racheter la naïveté des alliages démonstratifs lorsque le réalisateur de Protectorat 1881 se hasarde à quelques reconstitutions. Il n’en reste pas moins que le vrai mode d’appropriation est sans doute là, dans ces retours et échappées de fiction auxquels le matériau documentaire et iconographique seul ne pouvait parvenir.

Seulement voilà : quand l’histoire fait retour au sein d’un découpage somme toute fictionnel, la démarche biface suffit-elle à exonérer Protectorat 1881 des subterfuges astiqués de la rigueur historique ? Si l’histoire permet au cinéaste de réintégrer la liberté de la fiction dans la nécessité du récit, elle serait moins l’objet du film que son prétexte. En revanche, si Protectorat 1881 avance aux aguets pour faire remonter la grippe du passé sur le présent, cela ne va pas sans risque, d’ailleurs, de faire trois pas en arrière et deux en avant. D’où ce jeu de balance dans le film qui n’en vaut la chandelle qu’au prix d’une certaine indécision. On pourrait même dire qu’à l’ombre tutélaire des archives, et dans l’espace qu’il ouvre entre la fiction et l’œil de l’histoire, tout le film vit de cette tension-là.

Bien qu’il ne manque pas d’ambition sur ce point, il faut avouer que Protectorat 1881 lambine. Intelligent dans sa démarche, le propos du film n’est pas moins passablement démissionnaire. Si le parti pris de Tarek Ibrahim est de replacer le centre de gravité de l’histoire devant le cinéma, c’est comme en miroir du présent auquel celui-ci devrait servir de cristal. Mais de l’un à l’autre, la conséquence n’est pas toujours bonne. Un tel parti pris ne rendrait-il pas vulnérable la portée cinématographique de Protectorat 1881 ? Il est vrai que c’est la fiction, et elle seule, qui donne à ce film une chance de s’en tirer par le haut. Et d’un geste à l’autre, il y a également une nuance et le contraire d’une nuance. Parce qu’il appartient au cinéma de dire cette contrariété, l’histoire s’en sort le plus souvent avec des fortunes inégales. Au risque de se répéter, c’est le cas de Protectorat 1881.