A l’occasion de la première mission de la Commission mixte-Tunisie UE, cinq députés européens et une trentaine de membres de la société civile tunisienne se réunissent au siège de l’Association Art rue à Tunis.

Après une longue intervention de la Présidente de la Commission de la culture et l’éducation au Parlement européen, des participants prennent la parole pour discuter de l’article 67 de la nouvelle Résolution par rapport aux réalités structurelles, politiques et juridiques du secteur culturel. Sofiane Ouissi, directeur général de l’Art rue, reproche au texte l’absence d’un engagement de « soutien sur le long terme à une politique nationale de développement ».

Dans l’article 67 de la Résolution adoptée le 14 septembre, le Parlement européen :

préconise de développer les partenariats dans les secteurs de la création, de la culture, du sport, de l’éducation populaire, de la vie associative et de l’audiovisuel par un renforcement des réseaux et des projets en faveur d’une consolidation du dialogue interculturel, par la valorisation de l’héritage historique et archéologique commun de l’époque romaine, par la mobilité des parties prenantes ainsi que par la mise en valeur et la diffusion de contenus culturels et audiovisuels, y compris dans le cadre de festivals et d’expositions ; encourage la Tunisie à participer au programme Europe créative.

Avec un enthousiasme contagieux, le député roumain Cristian Dan Preda prend la parole pour recadrer le débat. « La résolution dont on parle, c’est quand même exceptionnel… C’est une résolution politique »,  avant d’expliquer qu’un tel geste politique ne se limite pas aux mots. « Nous votons aussi le budget, ce qui veut dire que l’argent vient de nos citoyens ». Il sollicite l’assistance pour que chacun présente ses activités, projets, difficultés… « Il faut nous convaincre que c’est important ce que vous faites, que cela vaut la peine de financer cela ».

Effervescence culturelle et surdité politique

Est-ce que la coopération avec la Tunisie veut dire l’imposition d’une vision pour la culture à laquelle la Tunisie doit adhérer ? En attendant un modèle de gestion importé, ou bien créé selon le contexte et les réalités tunisiennes ? Est-ce que cette coopération se réalisera en parallèle/complémentarité avec une nouvelle politique culturelle ?Naceur Sardi, membre de la commission de réflexion pour l’espace culturel Mass’art.

Trois questions concises qui résument l’intervention de Naceur Sardi, membre de la commission de réflexion pour l’espace culturel Mass’art qui a été  menacé de fermeture l’année dernière et qui ne doit sa survie qu’à la mobilisation d’ONG et des habitants du quartier de Bab Lassel à Tunis. Sardi souligne l’absence d’une politique culturelle et des lois archaïques qui empêchent et « à la limite tuent l’activité culturelle ».

[Depuis 2011,] Il y a une régression au niveau de l’esprit social, la pensée, mais au niveau culturel il y a une grande effervescence en Tunisie, et il y a le risque de désillusion parce qu’une politique culturelle, cela n’a jamais existé en Tunisie. Chaque ministre vient avec son projet, il n’y a pas de continuité dans le travail. On travaille dans le conjoncturel.

Ministère de la Culture, société civile : une relation limitée et non-représentative

Nour Kaabi, coordinatrice de la plateforme Jamaity apporte une mise au point sur les rapports du ministère de la Culture avec les acteurs de la société civile, régis par le décret n° 2013/5183. Selon Kaabi, la coopération entre l’Etat et les grandes et les petites associations, les groupes communautaires formels et informels, et les individus actifs dans le secteur se limite à trois scénarios : le financement direct, le financement indirect et la possibilité de répondre aux appels d’offres. Kaabi insiste sur l’importance de distinguer les besoins spécifiques des grands et des petits acteurs et de trouver des mécanismes pour y répondre. Elle propose que l’Etat crée une dynamique de collaboration et d’appui entre les grandes et petites associations, des formations spécialisées pour les artistes et la mise en valeur des centres culturels pour accueillir les initiatives locales.

Projets culturels : l’infrastructure qui manque, pérennité qui souffre

Afif Riahi, Directeur de l’Association Echos Electriques qui organise E-Fest à Tunis depuis 2003, estime que la pérennité de projets culturels est toujours menacée par les obstacles techniques/matériels. Cette année, n’ayant pas trouvé un espace équipé pour les répétitions d’un spectacle de danse, son équipe a dû commencer par « installer le sol sur lequel on marche ». Il décrit le manque d’infrastructure qui « nous demande de fournir un effort supplémentaire à chaque activité, chaque action qu’on souhaite faire » et ce avant même d’arriver au stade de la création.

Nous ne souhaitons qu’une chose : développer notre activité, développer nos structures, s’agrandir, pas pour des raisons personnelles mais pour des raisons d’efficacité. C’est-à-dire un projet qui s’agrandit, qui rayonne… qui permet d’atteindre les objectifs de citoyenneté, de démocratisation de la culture plus efficacement.

La discussion n’a finalement pas porté sur le texte de la résolution du parlement européen. Les motivations et les stratégies politiques actuelles de l’Union européenne, non plus. Or, l’article de la résolution portant sur la culture fait partie d’un chapitre « Mobilité, recherche, éducation, culture » qui traite curieusement aussi de migration (article 62 ), la « lutte contre la migration clandestine organisée » (article 63), ainsi que la stratégie militaire européenne (article 64), auparavant classés sous le chapitre « Défense et sécurité ».