Est-il encore possible de sauver la Tunisie du précipice dans lequel elle risque de basculer ? Peut-on espérer voir notre pays, tel un phénix, renaître de ses cendres ? Est-il encore permis de rêver que la Tunisie devienne un jour le Singapour ou la Corée du Sud du Maghreb ? Possible serait-il pour une fois tunisien ? Hélas, il s’en faut de beaucoup. Les grèves, les incivilités, le laisser-aller, l’insalubrité de nos espaces publics, l’attitude démissionnaire de nos fonctionnaires, la nonchalance, le terrorisme, la contrebande, la corruption ont outrageusement plombé notre économie depuis la chute de la dictature de Ben Ali. Sauf que, outre cette débâcle postrévolutionnaire, aussi dramatique soit-elle par moments, on se doit toujours de se rappeler que la Tunisie, de par ses potentialités multiples, offre de grandes opportunités pour une croissance robuste et pérenne.

Et pour cause, notre pays bénéficie d’une population jeune, majoritairement éduquée, ouverte et dont l’identité a été forgée par une civilisation trois fois millénaire, d’une gente féminine libre et émancipée, d’une position géographique des plus stratégiques, à la pointe de la Méditerranée et à quelques encablures de l’Europe, et des paysages magnifiques et diversifiés. Avec, de plus, une histoire riche, jalonnée par de grandes réformes dont les plus audacieuses sont celles initiées par Bourguiba, premier Président de la République tunisienne, un homme d’Etat visionnaire. Lesquelles réformes nous ont permis de sortir de cet univers monolithique et cadenassé qu’est le monde arabo-musulman. Et enfin, le dernier-né, l’avènement d’une démocratie, même balbutiante et erratique, qui vient couronner toute une histoire, longue, riche et contrastée. Si la Tunisie a résisté, autant que faire se peut, au souffle dévastateur du printemps arabe, c’est tout simplement parce qu’elle a toujours bénéficié d’institutions aux assises solides et profondément enracinées. D’où son exception et ce n’est pas un vain mot. Sa première constitution, considérée comme la première du monde arabo-musulman, date de 1861.

Si la géographie et l’histoire nous ont si bien servi, pourquoi alors continuons-nous à tâtonner, surtout depuis le 14 janvier 2011, date de la chute de la dictature, dans un brouillard qui malheureusement ne fait que s’épaissir et durer ? Alors que d’autres pays beaucoup moins lotis ont réussi à se hisser au firmament des nations les plus respectées. Quelles sont donc les causes de cette atonie ? Est-ce notre mauvaise gouvernance et notre mauvaise gestion des affaires de l’Etat et des deniers publics des décennies durant ? Est-ce notre manque de patriotisme ? Ou est-ce la corruption qui a gangréné et gangrène encore nos institutions ? Aujourd’hui, notre économie frise la banqueroute. Elle patine, et n’ayons pas peur des mots, elle cale. Et c’est devenu une lapalissade que d’en parler. Si nous étions mécontents avant la chute de la dictature, nous le sommes encore plus aujourd’hui. Face aux échecs patents des politiques mises en œuvre après la révolution, le quidam, qui n’arrive plus à joindre les deux bouts, regrette mordicus l’époque de la dictature. Pour sauver ce bateau Tunisie du naufrage, qu’a-t-on trouvé de mieux que de s’endetter outre mesure auprès des bailleurs de fonds internationaux : Banque mondiale, Banque africaine de développement (BAD), Fonds monétaire international (FMI)… Lequel endettement sera lourd de conséquences puisque ce sont les générations à venir qui endosseront les frais.

Malheureusement, malgré ce pandémonium dans lequel nous sommes tous englués, on continue à brandir à tour de bras des menaces de grèves et des revendications syndicales souvent incongrues et fantaisistes, sans tenir compte de la capacité de l’Etat à y répondre. Conséquence : une croissance zéro et une balance commerciale de plus en plus déficitaire. Le ver est donc dans le fruit. Est-on réellement conscient du craquement sans précédent de notre économie ? Pas si sûr. Bien pis, plus la situation économique se dégrade, plus la fronde sociale enfle et plus les revendications se font incessantes. Au demeurant, ne dit-on pas que « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » ?

Bref, soyons optimistes. Puisque nous sommes capables du pire, pourrions-nous l’être aussi du meilleur? Il y a cependant une solution qui pourrait faire son chemin et apporter à notre pays à bout de souffle le bol d’air tant espéré. C’est celle qui consiste à faire valoir les potentialités de l’arrière-pays. Foyer de toutes les contestations politiques, de tous les irrédentismes et de la fronde sociale et d’où naguère l’insurrection contre la dictature de Ben Ali est partie, les régions du Nord-ouest au Sud-ouest, limitrophes à l’Algérie ont été confrontées depuis l’indépendance aux avatars d’une politique de développement inappropriée et mal ajustée. Laquelle est à l’origine d’un chômage endémique, d’un taux d’illettrisme, de déscolarisation et de criminalité plus élevé que la moyenne nationale.

Et pourtant, cette autre moitié de notre pays pourrait constituer un puissant levier pour relancer notre économie nationale. Souffrant terriblement d’un manque d’infrastructure de base, elle pourrait être le théâtre d’une série de gros travaux, tels la construction de nouveaux réseaux ferroviaires et routiers, de ponts, de barrages, d’hôpitaux, de centres de formation et de loisirs, de structures d’accueil et d’unités hôtelières, etc. De tels projets structurants ne peuvent être que porteurs de transformation non seulement sur le plan régional mais aussi national. Etant à géométrie variable, ils fixeront les milliers de jeunes dans leurs régions par les milliers d’emplois qu’ils pourvoiront et, par voie de conséquence, ils freineront l’exode rural et corrigeront les déséquilibres régionaux, surtout démographiques et économiques. Ainsi, de terre de migration, ces régions se transformeront en terres d’accueil et en pôles d’attraction non seulement pour les Tunisiens, mais aussi pour les investisseurs de tous bords. Pour ce faire, il s’agit tout simplement de renverser la vapeur pour la décennie à venir en optant pour une politique de discrimination en leur faveur.

Il va sans dire que, bénéficiant d’une nature généreuse aux potentialités inestimables en ressources naturelles, d’où le paradoxe de leur indigence matérielle, les régions de l’intérieur pourraient promettre un meilleur avenir non seulement pour ses habitants mais aussi pour toute la nation. A titre indicatif, le Nord-ouest n’a-t-il pas toujours été, depuis l’antiquité, le grenier à blé qui approvisionnait non seulement la Tunisie, mais aussi Rome ? Ne regorge-t-il pas de réservoirs d’eau potable desservant toute la Tunisie ? Ses terres ne recèlent-elles pas de grandes richesses minières ? Le Centre-ouest, quant à lui, n’est-il pas doté d’un inestimable patrimoine archéologique qui est malheureusement abandonné ? Le Sud-ouest n’offre-t-il pas, lui aussi, des paysages paradisiaques à la féérie continue ?

L’expérience marocaine est on ne peut plus édifiante. Le Rif, situé dans la partie septentrionale du Maroc, naguère enclavé et laissé à l’écart du développement pour des considérations tout-à-fait politiques, est devenu, sous le règne de Mohamed VI, la vitrine du Maroc. Il constitue aujourd’hui, après avoir été l’une des régions les plus pauvres du Royaume chérifien, une sorte d’Eldorado attirant des investisseurs aussi bien locaux qu’étrangers. La plus-value qu’il apporte aujourd’hui à l’économie nationale est incontestable.

Tout au long de son histoire, la Tunisie s’est toujours montrée résiliante. Elle a eu non seulement le génie mais aussi le réflexe de se remettre de ses échecs et de ses difficultés. Certes, Il y va de la volonté de nos gouvernants, mais aussi de celle de nous-mêmes gouvernés. Il faut y croire. Nos perspectives sont encore larges et l’espoir est toujours permis. Il faut réagir avec promptitude et être inventif. Car il n’y a de défaite que celle qui viendrait de notre propension à céder à la désespérance.