L’entretien littéraire est une pratique journalistique qui assure l’intermédiation entre l’écrivain et ses lecteurs. Cet épitexte public[1] (le hors-texte) a le mérite de permettre à l’écrivain d’être l’homme des proximités, étant donné qu’ « [il] n’est plus désormais qu’un homme dans la foule »[2]. Cet article se propose d’étudier une pratique journalistique en analysant un entretien avec l’écrivain Yasmina Khadra, dont l’œuvre a fait l’objet de plusieurs thèses de doctorat[3] et articles scientifiques. Cet entretien, par vidéoconférence, conduit par Maya Ksouri[4], a été organisé par l’Institut Français de Tunisie et diffusé le 23 avril 2020 sur la page Facebook de l’IFT.

Pour évaluer cet entretien, un rappel de quelques notions s’avère nécessaire. Il est crucial de définir le type de l’échange qui a eu lieu entre l’écrivain Yasmina Khadra et la chroniqueuse Maya Ksouri. Cet échange est, comme en témoigne la vidéo publiée par l’Institut Français de Tunisie, un entretien littéraire. La mention « entretien », le statut de la personne interviewée et le contenu de cet entretien ne laissent aucun doute sur le genre. Pour des raisons méthodologiques et conceptuelles, l’emploi du terme « entretien » remplacera celui d’ « interview », bien que ces deux termes soient considérés comme des synonymes. En effet, l’interview est « un entretien d’un journaliste avec une personne (généralement en vue) qui accepte de répondre, pour les besoins d’un article ou d’une émission radiophonique ou télévisée, à des questions[5] ». Or, il existe bien une différence, quelque fine qu’elle soit, puisque l’entretien, « répondant à une fonction moins vulgarisatrice et promotionnelle, a des lettres de noblesse plus prestigieuses que l’interview[6] ». L’entretien n’a donc pas pour objectif ni la promotion de l’écrivain ni la vulgarisation de l’œuvre qui était remarquablement absente dans l’entretien. À vrai dire, l’entretien était censé éclairer l’œuvre et donner une idée sur le travail de l’écrivain et ses idées.

En écoutant la vidéo, maints problèmes apparaissent lors de cet entretien qui n’a pris en considération ni les enjeux de l’entretien littéraire ni la structure qui montre un cheminement clair, faisant hélas défaut dans l’intervention de la chroniqueuse Maya Ksouri. Ces problèmes sont dus à deux raisons, à savoir l’inexpérience de la chroniqueuse qui s’est lancée dans ce type de journalisme qui est un exercice assez difficile, et l’absence de maîtrise des outils critiques nécessaires pour cette besogne.

Qu’il soit un entretien journalistique destiné à un grand public ou un entretien spécialisé s’adressant à un public averti, il doit y avoir des compétences essentielles – notamment la connaissance de l’univers romanesque de l’écrivain – sans lesquelles, il vaut mieux ne pas s’aventurer dans cette expérience. Cette distinction entre entretien grand public et entretien spécialisé est en réalité mal fondée, puisqu’elle donne prétexte à légitimer des confusions et une incompétence à plusieurs égards. D’abord, l’auditeur, s’agissant d’une personne lambda le plus souvent – n’a reçu aucune information sur l’écrivain, excepté la présentation de l’organisateur de cette rencontre qui s’est contenté de mettre en valeur son expérience d’ancien militaire et son pseudonyme. Ensuite, des indices ont été communiqués en relation avec la notoriété du romancier (œuvres traduites dans plusieurs langues et plusieurs pays, adaptation cinématographique de ses romans, etc.), sans pour autant apporter des précisions susceptibles de mettre en perspective la vie de l’écrivain, le contexte historique et l’œuvre, dans l’intention de reconstituer « l’illusion biographique » selon l’expression de Philippe Lejeune.

Cette conversation a tourné autour de quelques sujets qui ne manquent certes pas d’importance, quoique les questions posées aient manqué de consistance, et qu’elles n’aient entretenu quasiment aucun rapport logique dans la plupart des cas. On passe d’une citation, évoquant le thème de la postérité et placée en exergue d’un roman dont on ne mentionne pas le titre, à l’engagement politique de l’écrivain, en passant par le pseudonyme, la réception de l’œuvre et l’usage de la langue française. Tous ces thèmes étaient décontextualisés et sans fondement théorique. L’exemple le plus notoire est ce raccourci qui établit un lien entre le pseudonyme et la carrière militaire de l’écrivain, tout en avançant à tort que l’écrivain avait démissionné, ce qu’il l’a nié à deux reprises. Par ce raccourci, la chroniqueuse a cherché à opposer deux représentations, notamment la figure féminine et la virilité représentée par l’institution militaire, alors que la citation en exergue aurait pu établir un rapport pertinent d’un point de vue littéraire et aurait ouvert des perspectives nouvelles si elle avait creusé davantage la notion de pseudonyme. L’opposition instaurée par la chroniqueuse ferait peut-être allusion au contexte politique en Algérie, ce qui explique la répétition à deux ou trois reprises de la question qui a été esquivée à chaque fois par le romancier d’une manière habile. D’autres questions stéréotypées ont été posées d’une manière encore une fois répétitive, empêchant la progression et révélant l’ignorance de plusieurs aspects qu’un spécialiste de la littérature n’aurait pas occultés. D’ailleurs, la chroniqueuse n’a cité que l’essai L’écrivain[7]et s’est cantonnée dans le rôle de questionneuse, sans aucune analyse et sans aucun commentaire qui aurait apporté quelques éclaircissements aux auditeurs.

Cet entretien a porté préjudice à la littérature, à laquelle il faut rendre hommage, pour qu’elle ne soit plus malmenée par des chroniqueurs/euses qui croient faire la pluie et le beau temps, qui, par la grandeur de leur petitesse devant cet édifice dont la hauteur leur donne le vertige, confondent l’homme et l’écrivain, le texte et le contexte et croient comprendre tout de l’œuvre. Cette mission aurait dû être confiée à un(e) chercheur (e) qui dispose d’une fine connaissance littéraire et plus bienveillant(e) et qui serait plus rodé(e) en matière d’interviews. Ces chercheurs (doctorants et enseignants) du domaine des lettres auraient pu incontestablement apporter une matière foisonnante et pour les lecteurs de Yasmina Khadra et pour les chercheurs travaillant sur la littérature. Contrairement à toute attente, l’entretien littéraire n’a pas atteint ses objectifs et a laissé un mauvais souvenir chez l’écrivain qui aurait écrit après la rencontre ceci :

Les Tunisiens savent distinguer le bon grain de l’ivraie. Mon dernier séjour à Tunis en est la preuve. L’Etat français essaye de défigurer nos plus belles images en nous imposant sa propre façon de nous voir. Il tentera d’étouffer les vraies consciences maghrébines en privilégiant ses chevaux de Troie afin que nos peuples ne soient bien représentés, ni bien défendus ni bien éveillés. Ce que l’IF à Tunis a manigancé lors de cette interview fait partie de ses missions. Je déplore qu’une maghrébine ait pris part avec beaucoup d’enthousiasme.

La déclaration du romancier est une accusation dont la France fait l’objet et elle est également l’expression de son mécontentement suite à cet entretien, parce que les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs à cause de l’incompétence de la chroniqueuse. Elle a donné une mauvaise image d’elle-même et de l’écrivain, en menant à mal sa mission qui consiste à s’entretenir avec un écrivain autour de son œuvre. Cet échec a suscité une polémique sur Facebook et a créé un grand malaise littéraire. L’entretien aurait été réussi pourvu que ces questions eussent été posées :

Où est-ce que vous vous situez par rapport aux écrivains de votre génération et dans le paysage littéraire français ?, votre double généalogie avait-elle enrichi votre expérience scripturaire ?, comment répondez-vous à vos détracteurs ?, quel type de relation vous lie à l’Algérie ?, comment vos écrits sont-ils reçus en Occident et au Maghreb ?, quelle est votre conception de l’écriture et du style ?, pourriez-vous nous parler de vos personnages romanesques ?

Les questions, dans cet ordre, structurent l’entretien et acheminent vers une reconstitution de l’univers de l’écrivain pour mettre en évidence l’interaction entre texte et contexte, biographie et création et, le plus important, le style. Ce problème méthodologique et le ressassement des questions prouvent certainement l’inaptitude de la chroniqueuse à gérer ce type d’entretien. Ce fiasco littéraire doit donner lieu en revanche à quelques réflexions quant à un métier qui n’est pas reconnu à sa juste valeur. En réalité, le journaliste littéraire nécessite non seulement des compétences journalistiques, mais aussi des compétences littéraires. Il serait intéressant que l’Institut de Presse et des Sciences de l’information pense à ouvrir ses portes à d’autres spécialités.

Par ailleurs, il se trouve que certains chroniqueurs se donnent le droit de théoriser, de mélanger les genres et de dire des choses approximatives ou très peu documentées, croyant qu’ils ont toujours raison et qu’ils contribuent à fabriquer l’opinion publique, ignorant malheureusement que « l’opinion publique n’existe pas[8] ». Malheureusement, dans certaines chaînes télévisées, les chroniqueurs analysent pièces de théâtre, romans, poèmes, œuvres d’art, communiqués et discours politiques, et se permettent de décortiquer des sujets liés à la géopolitique pour écouler le temps qui leur est imparti. L’intérêt dans les médias – notamment privés – n’est pas toujours porté sur la façon dont le citoyen pourrait se constituer une idée et une réflexion. La vocation de ces médias n’est pas non plus d’éclairer les raisons et de communiquer des informations détachées du jeu des intérêts politiques. D’autant plus, ils cherchent uniquement à atteindre un taux élevé d’audimat pour qu’il y ait des annonceurs et des publicitaires, sans lesquels la chaîne tv perd son financement. Ce phénomène, devenu la règle du jeu, n’est pas aussi nouveau, surtout quand on se penche sur les écrits de Pierre Bourdieu qui a formulé, dans son essai Sur la télévision, une réflexion sur l’opinion publique, le journalisme, les interviews télévisées et l’audimat. Le sociologue français a écrit que

la télévision régie par l’audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n’ont rien de l’expression démocratique d’une opinion collective éclairée, rationnelle, d’une raison publique, comme veulent le faire croire les démagogues cyniques[9].Pierre Bourdieu, Sur la télévision

La stratification des mass-médias semble avoir l’avantage, puisque, « dans nos sociétés, les pouvoirs politiques : exécutif, législatif, voire judiciaire, se sont dilués dans l’énorme pouvoir médiatique. Ce ne sont plus les politiques qui tirent les ficelles de la « politique spectacle », mais les industriels sans visage et sans nom – comme Hadès ! – du spectaculaire[10] ». Il est important de valoriser une autre stratification de la société, celle des professeurs, des savants et des scientifiques. Cette stratification de la société, pour emprunter une expression à Gilbert Durand, a opté pour la retraite et, paraît-il, peine à quitter son ghetto. C’est malheureusement une grande partie de nos professeurs universitaires qui ont choisi d’être des mandarins. Je me réfère, à ce titre, à Gilbert Durand qui a bien analysé, d’un point de vue anthropologique, la société de son temps. Une grande partie de son analyse apporte des éclaircissements pour mieux comprendre la situation en Tunisie. En effet, « le savant, constate Gilbert Durant, est enfermé dans son ghetto épistémologique et ne communique pas ou peu avec cette civilisation des médias[11]» et il ajoute que « le savant est de plus en plus solitaire[12] ».

Pour quitter cette solitude, le savant, l’intellectuel et le scientifique devraient prendre part au débat public et occuper l’espace médiatique. L’université devrait s’ouvrir sur son environnement pour que les chercheurs – toutes spécialités confondues – analysent les nouveaux phénomènes de la société, présentent d’autres visions et conceptions et préparent un autre modèle sociétal et politique. Face aux nouveaux défis dans ce contexte pandémique, la parole juste, l’esprit critique, la pensée positive et la valorisation de la recherche scientifique sont notre arche de Noé et notre seule garantie dans un monde en pleine mutation.

Notes

  1. « L’épitexte public s’adresse toujours, par définition, au public en général, même s’il n’en atteint jamais en fait qu’une fraction limitée ; mais cette adresse peut être autonome, et en quelque sorte spontanée, comme lorsqu’un auteur publie, sous forme d’article ou de volume, un commentaire de son œuvre, ou médiatisée par l’initiative et le truchement d’un questionneur ou interlocuteur, comme c’est le cas dans les interviews et entretiens, sans compter quelques régimes intermédiaires. » (Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1987, p. 323).
  2. Dominique Viart, Bruno Vercier, La littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, Bordas, 2005, p. 301.
  3. Le site thèses.frrecense deux thèses soutenues et trois thèses qui sont en cours d’élaboration.
  4. Maya Ksouri est avocate, chroniqueuse de la chaîne El Hiwar Ettounsi et elle a publié, en 2019, un roman intitulé Rue d’Angleterre (نهج إنجلترا).
  5. Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1987, p. 334.
  6. https://www.cnrtl.fr/definition/interview.
  7. Yasmina Khadra, L’écrivain, Paris, Pocket, coll. « Littérature », 2001.
  8. Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, 1984, p.235.
  9. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, éd. Raisons d’agir, 1996, p.77.
  10. [10]Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie, Paris, Albin Michel, 1996, p. 42.
  11. Ibid., p.176.
  12. Ibid.