Depuis le début de la soirée, Samia n’a pas quitté son téléphone. Tantôt elle se filme en train de danser, tantôt elle oriente la caméra sur la troupe de la Hadhra de Sidi Bou Ali de Nefta (sud de la Tunisie), présente dans le cadre du Festival de la Médina, le 22 mars, à Dar Lasram (Tunis).

Le public est composé de personnes de différents âges et sexes. On y remarque la présence importante d’une certaine élite socio-économique.

Avant l’entrée en scène du chœur, Samia, résidente d’un quartier huppé, raconte qu’elle est venue plus attirée par l’aspect religieux que par la musique, avance-t-elle. Et de lancer :

Je cherche à me ressourcer spirituellement.

Pour Nour, 22 ans, originaire de Nefta, la Hadhra relève plus du spectacle que d’un rituel religieux. “Je n’ai pas une grande idée du soufisme en tant que tel”, admet-elle.

Sa mère insiste, en revanche, sur le fait que ces chants s’inscrivent dans le patrimoine religieux matériel et immatériel de sa région natale de Nefta. “Durant les occasions religieuses, il est important de s’adonner à el adhkar [évocation rythmée de prières à Dieu] et à elmadai’h” [louanges à Dieu et à son Prophète], explique Noura, âgée de 50 ans. “Nous avons baigné dans cela depuis notre tendre enfance”, se félicite-t-elle.

Du folklore ?

Chez les soufis, el adhkar et el madai’h prennent aussi la forme de chants religieux pratiqués collectivement, à l’image de la Hadhra. Celle-ci est une évocation répétitive du nom de Dieu, du Prophète et des saints, accompagnée de musique, de claquements de doigts et de danse. Les rythmes variés du daf (un des plus anciens tambours) peuvent provoquer une sorte d’extase et de transe.

Mohamed Ben Taher, qui mène la troupe de Sidi Bou Ali, commence la cérémonie par l’évocation du parcours de ce saint, d’origine marocaine, qui s’est installé à Nefta au XIIIe siècle et y a instauré une confrérie soufie.

Ben Taher raconte, entre autres, son combat contre le Kharidjisme (branche dissidente et rigoriste musulmane). La légende lui attribue également l’implantation des palmeraies dans la région. Le meneur de la troupe jongle entre le rôle de conteur d’histoire des saints et celui de chef d’orchestre, guidant le rythme de la percussion.

Le chœur de la troupe de la Hadhra de Sidi Bou Ali – Nawaat photos-Ala Agrebi

Ce genre de cérémonie prospère particulièrement durant le mois du ramadan, laissant entrevoir parfois une certaine logique commerciale qui dépasse l’aspect religieux. Il y a manifestement une certaine folklorisation du rituel soufi.

Des arrangements musicaux modernes ont également été introduits, comme pour la Hadhra de la troupe de Sidi Bou Ali. Outre le chœur, on y trouve un violoniste et même un guitariste. Cette modernisation est tout à fait assumée.

Loin de dépouiller cette cérémonie de son fond religieux, elle vise à attirer un public jeune vers le soufisme. Cela se manifeste aussi par la composition de notre troupe. Il y a des personnes âgées et des jeunes. Nous nous soucions de la transmission de ce rite en attirant de nouveaux adeptes”, explique Ben Taher à Nawaat.

Et d’ajouter : “La musique soufie est d’abord une pratique spirituelle. Nous tenons avant tout à plonger le public dans la beauté, la pureté et la spiritualité apportées par le soufisme”.

Mais toutes les troupes n’ont pas la rigueur des soufis, tient à préciser le directeur du Festival de la Médina, Hedi Mouelhi, dans un entretien avec Nawaat :

On ne peut pas les considérer comme des spectacles imitant la Hadhra. On peut les catégoriser dans ce qui relève du folklore, mais pas du soufisme. Ce dernier requiert une certaine discipline au sein de la troupe.

Reste que la multiplicité de ces spectacles, qu’ils relèvent ou pas de la “véritable” Hadhra, illustre l’engouement de certains Tunisiens pour ces cérémonies, mais aussi pour d’autres manifestations soufies. À l’image de la Kharja des maîtres soufis à Sidi Bou Saïd, qui suscite de nouveau de l’enthousiasme.

L’introduction des Snajeq (étendards) et bkhour (encens) par les membres de la troupe de Sidi Bou Ali – Nawaat photos-Ala Agrebi

Fusion entre cultuel et culturel

L’ancrage du soufisme reste palpable. Il existe dans chaque village un marabout. La pratique de la visite des mausolées n’a pas disparu.

C’est que les gens ont besoin de combler un vide spirituel, explique l’historien Lotfi Aissa, interviewé par Nawaat. L’islam cultuel, qui a gagné la Tunisie depuis la fin des années 60 avec l’émergence de l’islam politique, n’a pas pu porter une charge émotionnelle forte, ni un ancrage local, alors qu’avant, les gens vivaient la religion paisiblement.

Même certains pratiquants sont pauvres spirituellement. Le cultuel a dominé le spirituel. Ce n’est pas le cas dans le soufisme, qui tend à bonifier aussi la pratique religieuse.

Cet emballement pour les rites soufis s’explique aussi par un mal-être chez beaucoup de Tunisiens, alors chacun se débrouille pour trouver un certain équilibre.

La folklorisation de certaines manifestations soufies, à l’instar de la Hadhra, a aussi contribué à ce retour de ce soufisme, relève l’historien. “La Hadhra a apporté sa propre esthétique, ayant permis d’accoutumer les gens à ces chants. Elle a rappelé aux Tunisiens qu’ils possédaient des formes de richesse spirituelle qu’ils ont perdues au fil des années”.

Et c’est de plus en plus revendiqué, même chez une certaine élite. Cette forme de spiritualité était souvent associée aux incultes. Même les élites qui la pratiquaient le faisaient en catimini. C’est de moins en moins le cas aujourd’hui, constate Lotfi Aissa, auteur d’un livre intitulé “Le soufisme et la gestion de la vie spirituelle en Tunisie”, paru en 2023.

Ce soufisme est aussi une forme de résistance à une pratique de l’islam fanatique venu d’ailleurs et de revendication d’un islam plus ancré. Le cultuel et la culture se chevauchent, relève-t-il.

Une membre de la troupe de la Hadhra de Sidi Bou Ali en train de danser – Nawaat photos-Ala Agrebi

Le chef de la troupe de Sidi Bou Ali tient à rappeler que le soufisme rime avec la tolérance et l’amour, et non pas avec l’idolâtrie, comme le prétendent certains courants de l’islam rigoriste.

Le Prophète est considéré comme le commencement de la chaîne spirituelle soufie. La dévotion qui lui est consacrée découle de la croyance qu’il est un mystique. Ses compagnons sont souvent perçus comme les premiers soufis, et les saints sont érigés en modèles de fidélité à ce mysticisme

L’historien rappelle que le soufisme est antérieur à l’islam dans cette région de l’Afrique. Ne pouvant trouver des explications aux calamités, les humains se sont adressés aux saints auxquels on attribue des miracles.

Les autochtones ne pouvaient pas assimiler une forme abstraite de l’islam. Il fallait que celui-ci épouse leurs représentations métaphysiques. Ainsi, l’islam a été propagé en Afrique de l’Ouest par les confréries soufies : Tijaniyya, Mouridiyya ou encore Qadiriyya.

Les maîtres soufis ont également joué un rôle socio-politique important, rappelle Aissa. “Les maîtres soufis ont su articuler la société. D’ailleurs, le pouvoir politique comptait beaucoup sur eux à cet égard. Cela a donné lieu à une forme de connivence des maîtres avec la politique, qui n’était pas du tout salutaire parfois”.

D’où l’hostilité de Habib Bourguiba envers les confréries soufies, qu’il percevait comme des complices des régimes antérieurs et comme véhiculant une forme de superstition à laquelle il était réfractaire.

Leur marginalisation s’est manifestée par l’abandon des mausolées. Le patrimoine architectural soufi en Tunisie est aujourd’hui en ruines. Hormis les mausolées les plus emblématiques, ou ceux utilisés comme espaces culturels, les autres sont délabrés, fait observer l’historien.

Autre indice de cette dévalorisation, l’absence de recensement officiel concernant le nombre des mausolées et des confréries. L’historien souligne également que certains ont été convertis après l’indépendance en dispensaires ou encore en centres de planning familial.

Si Bourguiba s’est attaqué aux lieux du soufisme pour des raisons politiques, ce n’est pas le cas des islamistes après la révolution de 2011. Des mausolées ont été saccagés et brûlés. Cette forme de soufisme est considérée par les islamistes comme une hérésie.

Des percussionnistes de la Hadhra de Sidi Bou Ali en train du jouer du daf -Nawaat photos-Ala Agrebi

Malgré ces politiques, les confréries, qui paraissent moins visibles, continuent d’exister. Leur enracinement régional est bien réel comme en témoigne la Hadhra de Nefta. Une certaine élite la soutient. Et la demande de spiritualité est manifeste. 

Il ne s’agit pourtant pas de revenir à des pratiques ancestrales et de retomber dans leurs dérives, mais de porter un nouveau regard sur le soufisme et ses espaces. Il faut réfléchir à un autre registre des valeurs où la spiritualité a sa place”, conclut Lotfi Aissa.