Chère Bochra,
Je n’écris pas cette lettre en m’adressant à l’avocate, ni à la députée que tu étais. Je l’écris à Bochra, l’amie, comme j’aime à t’appeler dans l’intimité, en dehors des titres et des fonctions.
Comme à chaque mois de janvier, le souvenir de la révolution tunisienne de 2011 revient avec ses questions laissées en suspens. Des questions qui insistent, dérangent et qui n’ont toujours pas de réponses. Avec ce souvenir revient aussi la question de ton absence, non pas une absence personnelle, mais une absence profondément politique, causée par un pouvoir qui a choisi de criminaliser celles et ceux qui ont cru, et promu, l’idée que la démocratie pouvait s’enraciner durablement en Tunisie. Ta condamnation ridicule à trente-trois ans de prison, et ton exil forcé dans un pays étranger, ne relèvent pas de l’accident judiciaire. C’est le fruit d’une décision politique et un message adressé à toutes celles et ceux qui ont cru qu’il était possible, en Tunisie, de faire de la politique autrement : avec des principes, dans le respect des droits et avec la participation de femmes visibles et indociles.
Ton absence aujourd’hui est organisée. Une absence voulue par un pouvoir qui gouverne par l’intimidation, la confusion et la désignation d’ennemis intérieurs. Un pouvoir qui harcèle, emprisonne et pousse à l’exil, non seulement pour punir, mais aussi pour dissuader toute velléité d’opposition. Et parmi celles et ceux qui en paient le prix, il y a des femmes. Des activistes. Des féministes. Des opposantes. Certaines sont encore en prison, dans un silence assourdissant. Je t’écris aussi parce que ton absence creuse un vide politique immense. Un vide dans le mouvement féministe tunisien, mais aussi dans ce que j’appellerais la famille démocratique au sens large, celle qui avait cru, un temps, que la révolution de 2011 avait ouvert un chemin irréversible vers la démocratie.
Je me souviens très précisément de la première fois où je t’ai vue. C’était à Tunis, en 2009, devant la Maison de la culture Ibn Rachiq. Tu soutenais publiquement Ahmed Brahim, candidat aux présidentielles face à Ben Ali. La salle était saturée de policiers en civil, ces visages familiers de la surveillance, que toi comme toute l’opposition connaissiez trop bien. Et pourtant, tu étais là, souriante, debout, brandissant le drapeau du Parti Ettajdid avec une assurance presque déconcertante. Provocatrice comme tu es, même à une époque où le courage n’avait rien de symbolique et encore moins de confortable, tu avais choisi la visibilité comme forme de résistance. Cette image, ton sourire, ce drapeau, cette présence assumée au cœur d’un dispositif de peur, est restée gravée en moi avec une netteté intacte.
Ce jour-là, sans le savoir, tu m’as appris une leçon fondamentale : que la politique ne se réduit jamais aux discours, mais qu’elle se joue dans les positions que l’on accepte de prendre, surtout lorsque le contexte est hostile. Et que le féminisme ne pouvait être pensé comme un combat sectoriel ou périphérique, mais comme une lutte indissociable contre l’autoritarisme, contre l’effacement, contre la peur organisée.
Plus tard, après la révolution, lorsque j’ai fondé l’association Aswat Nissaa, c’est avec toi que nous avons tenu notre premier grand débat sur la place des femmes tunisiennes dans l’espace politique. La salle était remplie de féministes, de curieux et d’enthousiastes. Ce jour-là, toi-même, l’écrivaine féministe feue Noura Borsali et la grande artiste Jalila Baccar, aviez littéralement mis le feu dans la salle. Pas un feu de spectacle, mais un feu politique : exigeant, dérangeant, libérateur. Vous avez déplacé les lignes, ouvert des brèches, rendu visibles des tensions que beaucoup préféraient taire. Je me souviens de la peur qui m’habitait avant de vous présenter et de modérer ce débat. Dans ma tête, une seule question tournait en boucle : qu’est-ce que je fais là, face à ces géantes ? Aujourd’hui, avec le recul, je mesure surtout la chance immense que cela représentait. La chance d’apprendre, dès le départ, que le féminisme est aussi une école de courage, de transmission et d’exigence intellectuelle et que l’on grandit précisément lorsqu’on accepte de se tenir, même tremblante, aux côtés de celles qui ont ouvert le chemin.
Ton courage ne s’est jamais limité à l’affrontement avec le pouvoir ni à la défense des victimes de violences et d’injustices. Il s’est aussi exprimé dans une posture plus rare et plus exigeante : celle de l’ouverture, de la médiation et de la construction patiente de ponts, là où d’autres choisissaient la rupture. Tu portais cette conviction profonde que l’émancipation ne peut se construire sans la reconnaissance de l’autre, sans l’acceptation de la pluralité et sans la capacité à tenir l’espace commun, même lorsqu’il est traversé par le désaccord. Pour toi, la démocratie n’était ni une évidence ni un consensus facile, mais un exercice exigeant, parfois inconfortable, qui demande de rester ferme sans exclure, et d’écouter sans renoncer. Dans un mouvement féministe parfois tenté par les certitudes closes, tu as incarné une éthique politique précieuse : celle qui reconnaît la dignité et la liberté de toutes et de tous, même dans le désaccord.
Je pense aussi à nos balades sur la plage, ces moments de douceur et de conversations précieuses, régulièrement interrompus par ton irrépressible obsession de nettoyer la plage et de ramasser le plastique. Tu t’arrêtais pour parler aux passant.e.s, leur rappeler l’importance de prendre soin de l’espace public, transformant une promenade en un plaidoyer public improvisé. Avec le recul, j’en souris. Car même là, dans ces gestes apparemment anodins, tu faisais ce que tu as toujours su faire : transformer le quotidien en espace politique, et rappeler, sans mise en scène, que la responsabilité publique commence souvent par les choses les plus simples.
Aujourd’hui, le combat a changé de forme. La Tunisie vit sous un régime qui concentre les pouvoirs, méprise les contre-pouvoirs, criminalise l’opposition et réécrit l’histoire récente pour mieux effacer la révolution. Le rêve démocratique n’a pas seulement été trahi ; il a été méthodiquement vidé de sa substance. Et ceux qui l’ont incarné, comme toi, sont punis pour avoir persisté à y croire.
Je refuse d’écrire cette lettre comme un constat de défaite. Je te l’écris pour la mémoire, contre l’oubli, et pour témoigner de tes combats. Je t’écris aussi comme on écrit pour se tenir debout. Car le jour où j’ai lu le verdict, les larmes sont venues avant les mots. Je n’ai pas pu t’appeler tout de suite. Il m’a fallu du temps, non pour ravaler l’émotion, mais pour la discipliner, pour me rendre digne de ton courage et de ta dignité.
Nous ne pleurons pas nos militantes. Nous refusons de les réduire à des figures de tristesse ou de défaite. Nous les célébrons, la tête haute. Nous trinquons à leur force, à leur endurance, à leur fidélité à elles-mêmes. On essuie les larmes, on respire profondément, et on leur dit, avec calme et certitude : tu rentreras. Tu rentreras chez toi, dans ton pays, parmi les tiens. Et ce jour-là, nous ne célébrerons pas seulement ton retour, mais un féminisme qui n’a jamais négocié ni sa liberté, ni sa dignité, ni sa démocratie.
A bientôt l’amie.




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