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À l’ère des réseaux sociaux, une nouvelle forme de populisme s’impose sans slogans politiques ni programmes électoraux. Portée par les influenceurs, amplifiée par les algorithmes et nourrie par l’émotion, elle façonne les opinions, affaiblit le débat public et fragilise silencieusement les fondements démocratiques. La Tunisie, engagée dans une transition longue et incertaine, n’échappe pas à ce phénomène.

Une mutation du populisme

Le populisme a longtemps été associé à des figures politiques charismatiques, capables de mobiliser les foules en court-circuitant les institutions, les experts et les médiations traditionnelles. Aujourd’hui, cette logique a changé de support. Elle ne nécessite plus ni estrade ni meeting : elle s’exprime à travers les écrans de smartphones.

L’influenceur incarne cette mutation. Ni élu, ni intellectuel reconnu, ni journaliste, il exerce pourtant un pouvoir réel sur les représentations collectives. Sa légitimité ne repose pas sur la compétence ou la responsabilité, mais sur la visibilité et la viralité. Comme l’a montré Ernesto Laclau, le populisme est avant tout une logique discursive, fondée sur la simplification du réel et la construction d’un antagonisme entre un « peuple » supposé homogène et des élites désignées comme ennemies.

L’émotion comme substitut à l’argument

Les réseaux sociaux favorisent la réaction immédiate plutôt que la réflexion. Les formats courts, les images choc et la mise en scène permanente privilégient l’indignation, la peur ou la dérision. Le raisonnement argumenté cède la place au ressenti.

Neil Postman avait déjà alerté sur ce danger : lorsque le débat public adopte les codes du divertissement, la pensée complexe devient inaudible. L’influenceur populiste n’explique pas : il affirme. Il ne nuance pas : il tranche. Le doute est perçu comme une faiblesse, la complexité comme une manœuvre d’élites déconnectées.

Une autorité sans responsabilité

Contrairement au populiste politique, l’influenceur n’a pas à gouverner. Il ne rend de comptes à aucune institution, ne subit ni contradiction réelle ni sanction démocratique. Il peut changer d’avis, de discours ou de cible sans en payer le prix.

Cette irresponsabilité structurelle produit une parole libre de toute contrainte, mais aussi de toute exigence de vérité. Hannah Arendt rappelait que le danger majeur pour la démocratie n’est pas seulement le mensonge, mais la disparition de la frontière entre le vrai et le faux dans l’espace public.

L’algorithme, nouveau tribun

Dans l’Antiquité, le tribun haranguait la foule. Aujourd’hui, ce rôle est tenu par l’algorithme. Les plateformes numériques privilégient les contenus qui retiennent l’attention le plus longtemps, non ceux qui éclairent le réel avec rigueur.

Les discours modérés, nuancés et informés sont mécaniquement pénalisés. À l’inverse, les propos clivants, simplistes ou outranciers sont amplifiés. Le populisme n’est plus seulement une stratégie individuelle : il devient une conséquence structurelle de l’économie de l’attention.

La Tunisie, un terrain fragile

En Tunisie, ce populisme numérique trouve un écho particulier. La défiance envers les partis, les institutions et les médias traditionnels a laissé un vide symbolique. Dans cet espace, l’influenceur apparaît comme une figure de substitution, perçue comme plus proche, plus authentique, plus « vraie ».

Football, religion, politique ou complotisme deviennent les terrains privilégiés de cette parole brute. L’analyse cède la place à l’invective. La complexité des problèmes économiques, sociaux ou environnementaux est réduite à des récits simplistes, souvent conspirationnistes.

La jeunesse, déjà fragilisée par la crise de l’école, le chômage et l’absence de perspectives, est particulièrement exposée. Alexis de Tocqueville avait pourtant averti qu’une démocratie sans culture critique prépare elle-même son affaiblissement.

Science et écologie marginalisées

Dans un pays confronté à des défis majeurs — raréfaction de l’eau, dégradation du littoral, pollution industrielle — la parole scientifique peine à rivaliser avec celle des influenceurs. Le biologiste, l’ingénieur ou le chercheur parlent lentement, avec prudence et données à l’appui. L’influenceur parle vite, fort et simplement.

Hans Jonas rappelait que la responsabilité envers l’avenir suppose une éthique de la connaissance et de la prudence. Le populisme numérique, lui, vit dans l’instant et l’émotion.

Un danger silencieux pour la démocratie

Ce populisme des influenceurs ne vise pas le pouvoir politique direct. Il n’a ni programme ni idéologie structurée. Mais il produit des effets durables : érosion de la confiance dans le savoir, affaiblissement du débat public, substitution du citoyen par le follower.

C’est peut-être là sa plus grande dangerosité. Il ne se présente pas comme une menace. Il se diffuse discrètement, au cœur même de la vie quotidienne.

Réhabiliter le temps long et la pensée

Face à ce phénomène, la réponse ne peut être la censure. Elle passe par une écologie de la parole publique : redonner sa place au savoir, à la nuance, au doute et au temps long de la réflexion.

Car une démocratie qui confond viralité et vérité se condamne à l’agitation permanente, sans horizon collectif.


Références bibliographiques (citées dans le texte)

  • Ernesto Laclau, On Populist Reason, Verso, 2005.
  • Max Weber, Économie et société, Plon, 1922.
  • Neil Postman, Amusing Ourselves to Death, Penguin, 1985.
  • Hannah Arendt, Vérité et politique, Gallimard, 1967.
  • Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998.
  • Jürgen Habermas, L’espace public, Payot, 1962.
  • Baruch Spinoza, Traité politique, 1677.
  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835.
  • Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Flammarion, 1979.