Présentés comme des animaux « mignons » sur les réseaux sociaux, on leur fait porter des vêtements de bébé, on leur teint le crâne, on les dresse pour qu’ils adoptent des comportements « amusants » : saluer, poser pour des photos, boire au biberon. Les bébés macaques semblent sourire. Leurs propriétaires mettent en scène ce spectacle, exhibant une créature exotique devenue objet de divertissement.

La tendance est telle qu’un véritable marché s’est structuré autour du trafic de ces singes. Pour s’en procurer un, rien de plus simple : contacter un numéro affiché dans une annonce sur les réseaux sociaux.

Nous avons fait l’essai. Derrière le profil d’une jeune femme proposant à la vente un bébé macaque sur Facebook se cachait en réalité un jeune homme. L’animal annoncé avait déjà été vendu, mais il s’est dit prêt à en fournir un autre, âgé de deux mois, pour 1 800 dinars. Interrogé sur l’origine du singe, il reste évasif : « Il appartient à un ami parti à l’étranger, qui l’a laissé chez sa mère ». Quant à la vaccination, il propose simplement d’« aller vérifier chez un vétérinaire ».

Si certaines ventes se font en ligne, d’autres ont lieu en pleine rue, notamment au souk hebdomadaire de Moncef Bey. Derrière ces scènes banalisées se cache pourtant un trafic illégal, cruel et destructeur.

Une espèce déjà en danger

Le macaque de Barbarie, plus connu sous le nom de singe magot, est le seul macaque vivant hors d’Asie. Autrefois répandu en Afrique du Nord, il a aujourd’hui presque disparu de son aire d’origine. On ne le trouve plus que dans certaines zones montagneuses du Maroc et, dans une moindre mesure, en Algérie. En Tunisie, l’espèce a disparu à l’état sauvage depuis le début du XXe siècle.

Classé « en danger », le magot voit ses populations décliner sous l’effet combiné de la destruction de son habitat, du tourisme irresponsable et surtout du braconnage. Car ce sont précisément ces jeunes singes, arrachés à leur milieu naturel, qui alimentent le marché clandestin.

Derrière chaque bébé macaque vendu se cache une violence invisible. Pour capturer un petit, les braconniers n’hésitent pas à tuer la mère, souvent extrêmement protectrice. « On ne réalise pas à quel point une mère peut se battre pour son petit. Il arrive fréquemment qu’elles soient abattues en tentant de les défendre », alerte la vétérinaire et militante pour la cause animale Olfa Abid, dans un entretien avec Nawaat.

Une fois capturés, les jeunes macaques sont acheminés clandestinement, notamment depuis l’Algérie vers la Tunisie, puis revendus pour quelques centaines de dinars.

30 novembre 2025. Une femelle macaque exposée à la vente sur un groupe Facebook en Tunisie.

L’illusion de l’animal domestique

Adopter un singe, c’est souvent céder à une illusion : celle d’un animal presque humain, joueur et affectueux. Lorsqu’il est bébé, il fascine et amuse. Mais cette projection masque une réalité bien plus complexe.

Le passage à l’âge adulte marque un tournant. Les comportements naturels de l’animal s’intensifient : morsures, griffures, agressivité, destruction d’objets, met en garde Olfa Abid. L’expérience de Kenza en est une illustration frappante. Attirée par l’intelligence de l’animal, elle s’est retrouvée confrontée à un quotidien éprouvant. Les gestes les plus simples, en l’occurrence, le laver, changer sa couche devenaient des épreuves. L’animal résistait, attaquait, arrachait les cheveux, lançait des objets, allant jusqu’à déplacer des meubles.

Ce basculement révèle une contradiction fondamentale : vouloir intégrer un animal sauvage dans un cadre domestique. « Malgré leur proximité génétique avec l’humain, les singes restent des animaux profondément ancrés dans des logiques sociales et comportementales spécifiques. Ce sont des primates grégaires, organisés en groupes hiérarchisés, où chaque interaction répond à des codes précis. Les priver de ce cadre, les isoler dans un environnement humain, revient à les déraciner psychiquement », souligne la vétérinaire. Et de souligner :

Cette privation engendre des troubles comportementaux fréquents : agressivité exacerbée, anxiété. L’animal devient imprévisible. Il n’est ni domestiqué, ni réellement sauvage. Il est désadapté. Et face à cette instabilité, les propriétaires improvisent des solutions qui aggravent encore la situation : attachement prolongé, enfermement, isolement. 

A cela s’ajoutent des pratiques extrêmes, comme l’arrachage des dents pour limiter les risques d’attaque. Progressivement, l’épuisement s’installe chez les propriétaires. Les abandons se multiplient : revente, placement dans des structures saturées ou abandon pur et simple. L’issue est souvent dramatique : maladies, souffrance, mort prématurée. Kenza elle-même le reconnaît : adopter un singe relevait en partie d’un geste égoïste.

Au-delà des difficultés comportementales, les risques sanitaires sont réels. Les singes peuvent transmettre des zoonoses graves, comme Ebola ou le VIH, ainsi que des infections par morsures ou griffures. La vaccination, notamment contre la rage, est souvent négligée dans des circuits d’achat peu contrôlés, aggravant les dangers. À cela s’ajoutent des problèmes d’hygiène liés à leur odeur, à leur comportement et à l’impossibilité de les rendre réellement « propres » en milieu domestique, met en garde la vétérinaire.

Un trafic illégal malgré un cadre strict

Le commerce d’animaux sauvages s’inscrit dans un trafic mondial en pleine expansion. Selon Interpol, il représente près de 20 milliards de dollars par an et s’inscrit dans des réseaux criminels complexes. Ce commerce illégal a atteint des niveaux records en 2025, avec des dizaines de milliers d’animaux saisis et plus d’un millier de suspects identifiés. Loin d’être marginal, ce trafic est aujourd’hui imbriqué dans des réseaux criminels complexes, liés à d’autres formes de criminalité comme le trafic de drogue ou l’exploitation humaine.

En Tunisie, la législation est pourtant claire. La vente, l’achat et la détention d’animaux sauvages sont strictement encadrés, voire interdits sans autorisation spécifique. Le cadre juridique repose notamment sur le Code forestier et la loi n° 2024-17, alignée sur la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), qui régule le commerce des espèces menacées.

Concrètement, toute transaction impliquant un animal sauvage, qu’il s’agisse de vente, d’achat ou même de troc, nécessite une autorisation exceptionnelle délivrée par la Direction Générale des Forêts. En l’absence de cette autorisation, la détention d’un singe est illégale et peut exposer le propriétaire à des sanctions. Face à ce phénomène, la vétérinaire s’interroge quant à l’absence des autorités. « Les ventes se déroulent au vu et au su de tout le monde, où sont les autorités ? », fustige-t-elle.

Responsabilité partagée

Mais au-delà de la loi, se pose la question de son application. La popularité croissante des animaux exotiques, alimentée par les réseaux sociaux et les effets de mode, entretient une demande constante. Cette demande alimente à son tour les circuits illégaux, où les animaux sont capturés, transportés et vendus dans des conditions souvent violentes et opaques.

Ainsi, le cadre légal ne se limite pas à une série d’interdictions : il constitue une tentative de réponse à un phénomène global, où se croisent enjeux environnementaux, sanitaires et criminels. Détenir un singe chez soi, en dehors de ce cadre, ce n’est pas seulement enfreindre la loi, c’est aussi participer, à une échelle individuelle, à un système beaucoup plus vaste d’exploitation.

La question ne se limite pas à un simple engouement pour des animaux « exotiques » : elle révèle un déséquilibre profond entre désir individuel et responsabilité collective. Comme le souligne Olfa Abid, chaque achat, chaque vidéo partagée, chaque interaction en ligne contribue à alimenter une demande qui se traduit concrètement par la capture de jeunes singes dans leur habitat naturel, accélérant le déclin d’espèces déjà fragilisées.

26 octobre 2024. Un bébé macaque mâle, âgé de deux mois, proposé à la vente sur un groupe Facebook en Tunisie.

Cette dérive est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un contexte local saturé. Alors que la gestion des animaux domestiques représente déjà un défi majeur, puisque chiens et chats sont souvent abandonnés. Étendre ce chaos à la faune sauvage traduit une absence de conscience et de régulation, mais aussi un vide inquiétant en matière de contrôle et d’application des lois.

Face à cela, la responsabilité est double. Elle incombe aux autorités, appelées à renforcer les dispositifs de surveillance, de signalement et de sanction, mais aussi aux citoyens, dont le rôle est central. Refuser d’acheter, ne pas banaliser ces pratiques, signaler les contenus et les ventes illégales : autant d’actes simples mais décisifs. Car au fond, lutter contre ce trafic, c’est s’attaquer à sa racine, à savoir la demande, conclut Olfa Abid.