Même derrière le discours le plus courageux dénonçant la gestion calamiteuse de la canicule, celui d’un cheikh de la mosquée Al Salam à Sfax, le vendredi 24 juillet, le vieux réflexe ressurgit.

Le cheikh a osé, en un temps où il est de rigueur de se taire au risque de croupir en prison.

Courage réel. Coupures d’électricité en série, pénurie d’eau, hôpitaux à l’agonie : le cheikh a nommé les défaillances une à une, et pointé le contraste.

Pendant que le pays suffoque, l’Etat trouverait pourtant les moyens de célébrer à sa façon les grandes messes sportives, comme l’atteste la (calamiteuse) participation tunisienne à la Coupe du monde de football. L’imam pointe également les festivals: “Nous avons de l’argent, nous en avons à profusion, des milliards pour les festivals. Et parmi les pires choses que j’ai vues : des chants, des danses, de la débauche, de la dépravation, tandis que le feu dévore nos voisins”, tranche-t-il.

C’est donc un courage à géométrie variable : celui d’une lecture rétrograde de la religion, obsédée par les corps, la danse, la culture.

En cela, le censeur d’un jour n’est pas loin de ceux qu’il prétend fustiger dans leur archaïsme et leur populisme. Il en est une variante, pas une alternative. Le cheikh ne dénonce pas l’ordre établi. Sa grille de lecture n’a rien de démocratique ni de social : il ne remet en cause aucune politique, il désigne des boucs émissaires. Les éternels boucs émissaires. Les plus faciles à viser quand tout s’effondre autour de nous et qu’il faut, à tout prix, ne jamais nommer les vrais responsables.

Défendre ce cheikh face à la censure ambiante ne doit surtout pas sombrer dans l’idéalisation opportuniste d’un prédicateur conservateur au seul motif d’un désaccord ponctuel avec le pouvoir.

Ce même homme s’est déjà illustré, par le passé, par des prises de position autrement plus lourdes de conséquences : une polémique nationale dès 2016, des propos jugés homophobes plus récemment, et des déclarations répétées contre l’égalité successorale et les droits des femmes.

Ce serait travestir un accident de parcours en héroïsme, et faire l’impasse sur les véritables ressorts économiques, sociaux, démocratiques des crises que ce même discours instrumentalise à son profit.

Ce que cette rhétorique propose n’est ni une réforme ni une alternative : c’est un projet de fermeture, de restriction des libertés et de régression sociale, simplement maquillé en piété.

Le reconnaître, sans complaisance ni caricature, est la condition minimale pour ne pas se tromper d’adversaire, et pour ne pas offrir, sous couvert de défense des libertés, un blanc-seing à ceux qui veulent les confisquer.

Car ce discours n’est pas une anomalie confinée aux prêches : c’est la norme. Il irrigue jusqu’aux recoins les plus anodins des réseaux sociaux, où les corps des femmes sont scrutés, jugés, condamnés.

Pendant que le pays suffoque, une armée de procureurs autoproclamés trouve encore l’énergie de traquer le tissu de trop, l’épaule dénudée, la robe qui dépasse.

Exemple, aussi grotesque qu’éloquent : des photos publiées par un studio brésilien nommé Amor e Fotografia ( amour et photographie) célébrant la grossesse et la vie de famille, ont été prises pour cible par des internautes tunisiens convaincus, à tort, qu’elles concernaient un compatriote prénommé Omar, et scandalisés par la tenue de la femme enceinte.

Résultat : une avalanche d’insultes et de haine déversée sur des images qui ne montraient rien d’autre que des femmes enceintes, heureuses, photographiées loin de tout regard tunisien et de toute intention religieuse.

Qu’il ait suffi d’un malentendu, sans contexte ni provocation, pour déclencher un tel déferlement en dit long sur l’ampleur du mal : ce n’est pas l’affaire d’un cheikh ni d’une chaire isolée, c’est un rapport bien plus large et plus insidieux au corps des femmes façonné par des décennies de discours qui en font un objet de suspicion permanente plutôt qu’un sujet de droits.

Et il ne faut rien attendre du sommet de l’Etat pour inverser la tendance. Certainement pas d’un chef d’Etat qui ne loue que les femmes travailleuses, agricoles, en opposition frontale « aux autres »,  comme si le mérite d’une femme se mesurait à sa docilité productive plutôt qu’à sa liberté.

Ce discours ne clive pas seulement les femmes entre elles : il clive la société tout entière, le “bien” contre “le mal”,  l’élite contre le peuple, dans une grille binaire et paresseuse qui dispense de gouverner.

Et ce sont toujours les mêmes qui paient l’addition quand le politique s’enfonce : les femmes, les plus exposées, les plus vite sacrifiées.

Saied drape sa rhétorique de patriotisme et d’un conservatisme moral de façade. Le prédicateur, lui, l’habille du langage sacré. Deux vocabulaires, un seul réflexe : détourner le regard des vraies urgences pour le fixer ailleurs, sur un corps, une danse, une robe de trop.

De cette convergence naît une société travaillée par l’archaïsme, les passions primaires, la haine au lieu d’affronter les causes profondes de son arriération et de nommer, enfin, les vrais responsables.

Son ultime et increvable indignation : un corps qui danse, surtout quand c’est celui d’une femme. Tant pis sa propre dignité.

Il faudra d’ailleurs à peine quelques heures pour que le sort du cheikh vienne confirmer, malgré lui, sa thèse.  Évincé de sa mosquée le jour même de son prêche, puis réintégré dans la foulée,  grâce, dit-il, à une intervention personnelle du président Kais Saied.

L’homme qui dénonçait l’arbitraire se retrouve à devoir sa survie à l’arbitraire d’un seul homme. Ironie parfaite d’un pays où même la dissidence a besoin d’une bénédiction présidentielle pour continuer d’exister.