Treize. C’est le nombre de morts suspectes documentées par l’OMC entre mai 2025 et avril 2026. Sans compter les morts survenues lors de la canicule du mois de juillet dans les établissements pénitentiaires documentés par Nawaat.

Ils s’appellent Anis Mansouri Charni, Salem Karmous, Hamza Dridi et bien d’autres. La liste est longue, et en dit long sur l’ampleur de la violence. Autant de familles endeuillées. Plus de treize coupables indéterminés. Plus de treize vies humaines confisquées face à un silence institutionnel.

Un schéma qui se répète

Le scénario est le même : entre défaillances médicales, violences alléguées et une omerta des autorités. Le programme SANAD de l’OMCT tire la sonnette d’alarme sur cette tendance préoccupante.

Mis en place en Tunisie en 2013 par l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), le programme SANAD fournit un accompagnement aux personnes victimes de torture et de traitements cruels, inhumains ou dégradants, ainsi qu’à leurs proches. Son action s’inscrit dans une approche globale, combinant soutien juridique et accès à la justice, tout en prenant en compte les répercussions des violences sur les parcours personnels et familiaux.

Sanad accompagne au total 36 familles de victimes décédées dans des circonstances non élucidées en détention ou à la suite d’interventions des forces sécuritaires.

Les cas recensés relèvent de deux grandes dynamiques : des décès consécutifs à des violences présumées survenues en détention ou en garde à vue, et des morts liées à des défaillances graves de prise en charge médicale. Dans les deux cas, ce sont les personnes cumulant plusieurs facteurs de vulnérabilité : pauvreté, troubles psychiques, statut de migrant précaire, identité ou orientation LGBTQI+, jeunesse, isolement social. Ce sont ceux qui paient le prix le plus lourd.

Le cas de Wael illustre avec une brutalité particulière cette seconde dynamique : atteint de diabète de type 2, il a été privé de son traitement à l’insuline pendant sa garde à vue, puis durant sa détention. Il est décédé trois semaines seulement après son arrestation.

Nizar, lui, a été renvoyé en prison après dix jours d’hospitalisation pour une infection pulmonaire, dans un état critique, en fauteuil roulant, incontinent, incapable de marcher, et sans vêtements adaptés au froid. Il aurait confié à son père ne plus recevoir ses médicaments. Sa famille a appris son décès peu après. Yassine, quant à lui, serait mort à la suite d’interrogatoires violents liés à des soupçons d’évasion.

Le cas de Sadri reflète à lui seul l’ampleur du problème. Sa famille n’a pu obtenir des informations qu’au moment de son transfert à l’hôpital, lorsqu’un médecin a constaté des fractures faciales, une hémorragie interne pulmonaire et un arrêt cardiaque consécutifs à des violences présumées. Il est décédé le lendemain.

Pour les cas les plus récents, il faut composer avec les conditions déplorables de détention avec des températures avoisinant les 50 degrés. Pour la seule fin du mois de juillet 2026, trois décès en détention ont été signalés en quelques jours à peine, poussant la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), section Ben Arous, à parler explicitement de morts « suspectes » dans un communiqué du 28 juillet.

Le 19 juillet 2026, la famille du jeune Franco-Tunisien Salem Karmous, incarcéré à la prison de Messadine, a appris son décès 16 jours après la prononciation d’un jugement à son encontre. Son père affirme, lors d’un entretien accordé à Nawaat, la présence de traces de violence et d’agression sur le corps de son fils. Il exige que toute la lumière soit faite sur les circonstances de cette mort, survenue dans un contexte d’opacité totale autour de l’affaire.

Le 22 juillet 2026, la famille de Hamza Dridi a appris son décès à la prison de Borj El Amri, dans des circonstances qui demeurent floues. Contactée par Nawaat, sa mère s’interroge sur les conditions dans lesquelles son fils est mort. Quelques jours auparavant, lors de sa dernière visite, le 17 juillet, Hamza lui avait fait part de la dureté de ses conditions de détention, notamment des coupures d’eau répétées. Il avait ensuite été placé au cachot à titre disciplinaire.

Le 28 juillet 2026, Anis Mansouri Charni, un jeune homme, est décédé six jours après son arrestation par une brigade policière à Raoued. Interpellé quelques jours plus tôt, il avait été transféré à l’hôpital Charles-Nicolle, où son état s’est rapidement dégradé jusqu’à ce qu’il tombe dans le coma. Il y est décédé. Dans un témoignage recueilli par Nawaat, sa mère affirme avoir constaté des traces de violence sur son corps, alimentant les soupçons selon lesquels il aurait pu être victime de torture pendant sa détention.

Lors des visites, les familles sont souvent les premières à constater les séquelles de violences infligées aux personnes détenues : hématomes et ecchymoses au visage, au cou ou aux mains, marques d’étranglement, difficultés à marcher ou à parler. Elles parviennent parfois à recueillir des bribes de témoignages de leurs proches, mais la crainte de représailles reste un obstacle majeur.

Par peur d’aggraver leur situation en détention, les victimes hésitent à raconter précisément ce qu’elles ont subi. De ces récits fragmentaires émergent pourtant des pratiques récurrentes : aux violences physiques s’ajoutent les menaces, les brimades, les humiliations, la privation de lit ou encore les placements répétés à l’isolement, relève le rapport de SANAD. Et de déplorer également un environnement carcéral marqué par la surpopulation et les tensions qu’elle exacerbe. D’un côté, des personnes détenues vivent dans des conditions sanitaires particulièrement dégradées. De l’autre, les agents pénitentiaires travaillent dans des conditions difficiles avec le manque de personnel et l’insuffisance des moyens. Ce contexte constitue un terrain propice à la multiplication des violences et des abus.

26 juin 2026 Tunis – À l’occasion de la Journée internationale pour le soutien aux victimes de la torture, des participants à la marche annuelle brandissent des pancartes pour dénoncer l’impunité et réclamer des réformes institutionnelles en faveur du respect des droits humains – OMCT

Des procédures judiciaires qui découragent les familles

Sur le plan judiciaire, la quasi-totalité des décès en détention donne lieu à l’ouverture d’une enquête fondée sur l’article 31 du Code de procédure pénale, censée établir si une infraction a été commise.

Mais cette première enquête peut s’étirer sur des années. Durant ce temps, les familles se voient souvent refuser un accès complet au dossier. Fréquemment, les médecins légistes ne disposent pas des documents médicaux relatifs à la prise en charge de la victime avant son décès, et les rapports d’autopsie restent trop souvent peu conclusifs.

« Bien souvent, le juge refuse aux familles du défunt le droit d’avoir un accès complet au dossier et de demander des actes d’enquête. Les médecins légistes ne disposent pas toujours des documents médicaux relatifs à l’état de la victime et à sa prise en charge médicale avant son décès et les rapports d’autopsie sont trop souvent peu conclusifs. Les administrations impliquées dans le décès sont parfois peu coopératives et les magistrats, débordés, délaissent ces affaires sensibles au profit d’autres jugées plus urgentes », souligne le rapport de SANAD.

Lorsqu’une mise en accusation finit par intervenir, les agents visés, encore en poste, généralement informés des poursuites, ne se présentent que rarement à leur procès. Ils sont alors condamnés par contumace, ce qui rouvre un nouveau cycle procédural dès qu’ils font opposition, pendant que la victime attend, sans indemnisation, en sachant qu’elle devra à nouveau défendre le bien-fondé de ses allégations devant un tribunal, indique le rapport de SANAD.

Des familles brisées

Au-delà des décès eux-mêmes, ce sont des familles entières qui subissent les effets de cette violence institutionnelle : silence des administrations, humiliations lors des visites, intimidations, restrictions d’accès aux droits.

Sur la période documentée par SANAD, 177 nouvelles personnes ont été accueillies comme victimes directes de torture et de mauvais traitements. 11 de plus que l’année précédente, alors même que les activités du programme ont été suspendues pendant trente jours en novembre 2025 par les autorités.

Les hommes restent majoritaires parmi les victimes directes (79 %), tandis que les femmes assument le plus souvent le poids des conséquences indirectes : démarches administratives et juridiques, maintien des ressources du foyer, accès aux soins pour la famille. Cet accompagnement se traduit fréquemment par des atteintes psychiques ou somatiques et des situations de précarisation.

Ces femmes qui portent seules les conséquences d’une mort ou d’une détention ne trouvent, au bout de leurs démarches, ni réponse ni responsable. Zéro condamnation à ce jour. C’est tout ce qu’il faut savoir de l’état de droit dans les prisons tunisiennes.

Les communiqués rassurants, les grâces présidentielles au compte-gouttes semblent plutôt des mises en scène d’un État qui préfère démentir plutôt que de rendre des comptes. Tant qu’aucune enquête n’aboutira, tant qu’aucun agent ne répondra de ses actes, les prisons tunisiennes continueront de compter leurs morts en silence. Et les familles, seules, de réclamer une vérité qui ne vient jamais.