Pendant des décennies, des artistes tunisiens ont créé, joué, chanté ou filmé sans retraite, sans couverture sociale et parfois sans même parvenir à vivre de leur art. Dans les coulisses des théâtres, des tournages ou des festivals, beaucoup ont vieilli dans la précarité, malgré la place qu’ils occupent dans la mémoire culturelle du pays. Derrière les projecteurs et les hommages symboliques, la réalité était souvent celle de l’instabilité, des revenus irréguliers et de l’absence totale de protection.

Promulguée récemment après plus de dix ans de débats, la nouvelle loi relative à l’artiste et aux métiers artistiques a été publiée au Journal officiel de la République tunisienne (JORT) le 13 mai, après son adoption par l’Assemblée des représentants du peuple. Mais la nouvelle loi est loin de faire l’unanimité.

« Un rêve vieux de quarante ans »

En Tunisie, l’artiste a longtemps bénéficié d’une reconnaissance symbolique sans véritable reconnaissance matérielle. Derrière l’image du créateur engagé se cache souvent une réalité marquée par la précarité : absence de sécurité sociale, exploitation économique, manque de cadre légal clair.

Pour une partie des professionnels du secteur, cette loi apparait donc comme une tentative de sortir enfin la création artistique du flou juridique. Parmi les soutiens figure le producteur et acteur culturel tunisien Habib Bel Hedi, interviewé par Nawaat.

Selon lui, le véritable enjeu dépasse les situations individuelles : il s’agit avant tout de protéger les générations futures d’artistes et de mettre fin à la marginalisation historique du secteur culturel. Il décrit cette réforme comme « un rêve de plus de quarante ans » porté par des pionniers du théâtre, du cinéma et de la musique, dont beaucoup sont morts sans voir aboutir ce projet.

27 mars 2026 cité de la culture Tunis – La ministre des Affaires culturelles, Mme Amina Srarfi, a présidé les célébrations de la Journée internationale du théâtre. FB du ministère des Affaires culturelles

Pour Habib Bel Hedi, les craintes liées à un éventuel contrôle de la création artistique sont largement surestimées. « Le texte affirme clairement la liberté d’expression artistique et culturelle. Le véritable danger ne vient pas de la loi elle-même, mais de l’arbitraire politique et de l’absence de cadre juridique clair. Laisser les choses sans organisation expose davantage les artistes à l’insécurité et aux abus », estime-t-il.

Il insiste également sur les dysfonctionnements historiques du secteur culturel tunisien : rapports de force déséquilibrés avec certains producteurs, faiblesse des syndicats et incapacité des artistes à construire des structures professionnelles suffisamment solides pour défendre leurs intérêts.

« L’obstacle principal à cette réforme ne vient pas des artistes eux-mêmes mais de l’administration tunisienne qui a freiné le projet pendant des années », dit-il.

Toutefois, Habib Bel Hedi reconnait que certaines dispositions du projet suscitent des interrogations légitimes, notamment les sanctions financières prévues pour les artistes exerçant sans carte professionnelle, qu’il juge « excessives ». Ces amendes peuvent atteindre 10 000 dinars. « C’est une approche trop punitive envers un secteur déjà fragilisé économiquement », souligne-t-il.

Autre source d’inquiétude pour Habib Bel Hedi : les dérives administratives. Il met notamment en garde contre le risque de corruption ou de favoritisme autour de l’attribution de la carte professionnelle si les procédures manquent de transparence.

Selon lui, le danger apparaît lorsque l’administration devient un espace de pouvoir opaque capable de décider qui mérite ou non d’être reconnu comme artiste. Ainsi, la crédibilité du futur dispositif dépendra de la capacité à empêcher toute logique clientéliste ou politique dans la reconnaissance des artistes.

Mais malgré ces réserves, il considère que le débat autour du texte tend parfois à éluder l’urgence sociale vécue par de nombreux artistes tunisiens. « Ils demandent du gâteau pour des artistes affamés, alors que le cadre actuel garantit au moins du pain », résume-t-il. Pour lui, le projet reste avant tout une étape nécessaire pour sortir les artistes d’une précarité historique et construire enfin une base minimale de droits sociaux.

La peur d’une bureaucratisation de la création

Mais derrière l’enthousiasme suscité par la loi, de nombreuses voix critiques continuent de s’élever. Les inquiétudes portent moins sur le principe d’une protection sociale que sur la philosophie même du dispositif.

La danseuse et vidéaste Synda Jebali insiste d’ailleurs sur ce point : critiquer la loi ne signifie pas refuser les droits sociaux ni défendre la précarité. Selon elle, le problème apparaît lorsque « la légitimité artistique se déplace de l’œuvre vers le statut », affirme-t-elle dans un entretien avec Nawaat.

Pour l’artiste, le texte marque un « basculement philosophique » inquiétant :

On passe d’un cadre censé accompagner le terrain à une machine qui impose une extorsion de conformité. Pour exister et survivre économiquement, l’artiste doit d’abord faire preuve de docilité administrative avant même de pouvoir créer.

Elle redoute qu’à travers la carte professionnelle et les mécanismes administratifs de reconnaissance, l’artiste doive désormais être validé institutionnellement avant même de pouvoir travailler, accéder aux aides ou intégrer les circuits de diffusion.

Derrière cette logique, elle voit le risque d’une « bureaucratisation de l’existence artistique », où la création finirait par dépendre d’une conformité administrative plus que de l’acte créatif lui-même.

Selon elle, le danger est aussi symbolique. « Ce statut n’a aucune conscience de ce qu’est l’art. Il transforme la culture en une unité administrative, en dossiers et en catégories homologuées. » Une logique qui pourrait, à terme, produire « une esthétique de façade, propre et rassurante, totalement coupée du vivant et de la précarité réelle du terrain ».


Installation-vidéo “Crossing” – Synda Jebali
– 23 Sep 2024 –

Et si on prenait une pause pour contempler la danse. Venez, on en parle ! Causons de la danse, des corps, de notre mémoire qui nous définit. Cette installation vous plonge dans l’univers de la danse en Tunisie, un domaine dont l’histoire reste à retracer, et dont la mémoire collective est encore disloquée. À travers cette installation, on explore des générations de corps en mouvement : celui des danseurs/danseuses mais également des citoyens/citoyennes dans leur quotidien. Le public sera invité à découvrir un laboratoire de danse (un studio) où le corps et la danse sont exposés sous diverses formes: photos, vidéos, son, articles… Ce projet interroge notre identité culturelle à travers le prisme du mouvement et de la mémoire. L’installation repose sur une documentation retraçant les expériences du monde de la danse en Tunisie. Il offre une perspective historique et sociale sur cet art qui est en perpétuelle évolution. C’est aussi un hommage à la danse comme forme d’expression culturelle ayant un impact notable sur la société tunisienne.


Synda Jebali critique également une approche qu’elle juge déconnectée des réalités tunisiennes. Selon elle, il ne suffit pas de reproduire des modèles étrangers ou de rédiger un texte depuis des bureaux ministériels. Le statut devrait être construit à partir des conditions concrètes de vie et de travail des artistes tunisiens, des fragilités réelles du secteur et de l’absence d’une véritable économie culturelle.

Car pour elle, « le vrai désordre » ne vient pas de l’absence de contrôle administratif des artistes, mais du manque de structures culturelles solides : faiblesse des circuits de diffusion, absence de labels et d’éditeurs indépendants, précarité chronique, opacité des contrats et fragilité des droits d’auteur. « Ce projet de statut ne règle rien de tout cela, il déplace simplement le problème en créant une machine administrative », estime-t-elle.

Et d’alerter : « Si la protection devient un filtre pour trier les artistes dociles et écarter ceux qui dérangent, alors ce n’est plus de la protection, c’est du contrôle préventif ».

Dans le contexte politique tunisien actuel, marqué par des inquiétudes croissantes autour des libertés publiques, cette crainte trouve un écho particulier. Beaucoup d’artistes redoutent qu’une logique de certification institutionnelle ne devienne progressivement un outil implicite de normalisation culturelle.

Septembre 2024 Tunis – Installation-vidéo “Crossing” de Synda Jebali lors de la 4ème édition de Nawaat Festival – Nawaat photos. Seif Koussani

La question explosive de la carte professionnelle

Au cœur de la controverse se trouve surtout l’obligation de la carte professionnelle prévue par le projet de loi. Pour ses défenseurs, cette carte constitue un mécanisme d’organisation du secteur et un accès à des droits sociaux longtemps inexistants. Pour ses opposants, elle représente un dangereux précédent.

Le metteur en scène Taoufik Jebali a exprimé publiquement, à travers Facebook, son opposition au texte, dénonçant ce qu’il considère comme une atteinte directe aux principes constitutionnels relatifs à la liberté de création.

Selon lui, conditionner l’exercice professionnel de l’art à l’obtention d’une carte administrative revient à transformer un droit fondamental en autorisation préalable accordée par l’Etat. Il rejette notamment les dispositions qui imposent cette carte comme condition obligatoire pour exercer une activité artistique professionnelle.

Il dénonce aussi la distinction introduite entre artistes « professionnels » et « amateurs », qu’il considère comme une classification élitiste créant une hiérarchie administrative dans le champ artistique.

Les critiques de la loi soulignent également le décalage entre le modèle tunisien et certaines références internationales souvent invoquées pour justifier la réforme.

Les recommandations de UNESCO sur la condition de l’artiste insistent effectivement sur la nécessité de protéger socialement les créateurs tout en garantissant pleinement leur liberté d’expression. Dans la plupart des systèmes internationaux, l’artiste est défini avant tout par son activité créative et par la reconnaissance de ses pairs ou de son public, non par une autorisation administrative préalable.

Les opposants au texte citent également régulièrement le modèle français de l’« intermittent du spectacle ». En France, l’accès à certains droits sociaux dépend du volume d’heures travaillées et des cotisations, mais aucun ministère ne délivre une autorisation officielle permettant ou non d’exercer un métier artistique.

Pour les critiques de la loi tunisienne, la différence est fondamentale : dans le modèle français, le statut social est optionnel et lié à la protection sociale. Dans la version tunisienne, la carte professionnelle risque de devenir une condition même de la légalité de l’activité artistique.

Une loi sans politique culturelle ?

Au-delà des débats juridiques, beaucoup d’acteurs culturels estiment que la question du statut ne peut être dissociée de la crise plus large des politiques culturelles en Tunisie.

Car les difficultés du secteur dépassent largement la seule question de la couverture sociale : infrastructures défaillantes, fermeture ou précarisation des espaces culturels indépendants, centralisation autour de Tunis, faiblesse des financements publics, manque de transparence dans les subventions, absence d’industries culturelles solides.

Dans plusieurs régions du pays, les artistes travaillent sans salles équipées, sans réseaux de diffusion et parfois sans accès minimal aux moyens de production, déplore Ghazi Zaghbani, acteur, metteur en scène, et cinéaste, interviewé par Nawaat. Pour certains critiques, le risque est donc que la loi produise surtout une reconnaissance administrative sans transformer concrètement les conditions matérielles de la création.

Au fond, la controverse autour du statut de l’artiste révèle une question plus profonde sur la place de l’art. Entre nécessité de protection sociale, méfiance envers l’Etat et fragilité économique du secteur culturel, les artistes tunisiens semblent pris entre deux peurs : celle de continuer à vivre dans la précarité, et celle de voir leur autonomie créative absorbée par la logique administrative.

Une chose, toutefois, semble faire consensus au sein du secteur. Derrière les débats juridiques et idéologiques, beaucoup d’artistes tunisiens réclament aujourd’hui quelque chose de beaucoup plus simple : la possibilité de vivre dignement de leur travail sans devoir choisir entre l’invisibilité, l’endettement ou l’exil.