La session principale du baccalauréat 2026 a été clôturée en Tunisie, le mercredi 10 juin. Comme attendu, cette session n’a pas échappé à la polémique qui accompagne chaque année cette échéance nationale. Elle vient rappeler les limites d’un système. Alors qu’une partie du peuple tunisien est persuadée que la triche est un moyen légitime de réussir aux examens. Et le fléau a atteint de telles proportions qu’il n’est plus possible de l’occulter. Au-delà du simple enjeu des notes, la sophistication et la diversification des méthodes de fraude mettent en lumière de graves dysfonctionnements structurels dans le secteur de l’éducation. Celui-ci semble toujours tiraillé entre des stratégies mises en place par l’État, soucieux de préserver la crédibilité de ses diplômes et de ses examens nationaux, et une réalité à la limite incontrôlable, où la triche a atteint des seuils alarmants. Pourquoi le ministère de l’Éducation se montre-t-il si impuissant ? La lutte contre la tricherie nécessite-t-elle le recours à des solutions policières ou techniques pendant les périodes d’examens ? Et quel est le coût social et politique du choix de la dissuasion, après l’échec répété de tous les projets de réforme lancées par le pouvoir dans ce domaine ? 

Les méthodes de tricherie les plus répandues 

La session du baccalauréat de cette année a débuté par un incident qui a suscité une vive polémique dès les premières heures des épreuves. Le sujet de philo a été largement relayé sur les réseaux sociaux quelques minutes seulement après le début de l’examen. A première vue, cet incident s’apparentait à un nouveau cas de fuite venant s’ajouter à la série d’incidents ayant marqué les examens nationaux ces dernières années. Or, là, il s’agit d’une problématique bien plus complexe, car liée à la tricherie en ligne et aux réseaux de fuite. Ces derniers ne cessent de narguer le ministère de l’Éducation, avec ses communiqués louant des « succès retentissants » dans la lutte contre ce fléau.

Ce qui a été révélé au grand public, à la suite de la fuite de l’épreuve de philosophie, n’était que la partie visible de l’iceberg. Dans le fond, il y a tout un système dans lequel s’encroisent des groupes virtuels fermés, des intermédiaires et des personnes promettant des solutions garantissant la réussite des candidats. Une sorte de marché informel s’est constitué autour des examens nationaux, selon ses propres règles. Il exploite la demande croissante pour ses prestations et la pression psychologique que subissent de nombreux élèves et leurs familles.

Pour essayer de comprendre ce système et d’en percer les secrets, nous avons, au cours de notre enquête, surveillé pendant plusieurs jours un certain nombre de groupes privés et de comptes actifs sur des applications comme Telegram. Celle-ci est devenue, ces dernières années, l’une des plateformes les plus utilisées pour la diffusion de contenus fuités et la coordination entre les différents intervenants. En suivant ces groupes et en interagissant avec certains comptes proposant des services liés aux examens, nous sommes entrés en contact avec une personne qui opère sous un pseudonyme et qui, tout au long de la session, met en ligne l’ensemble des épreuves. Dès les premières minutes de l’entretien, notre interlocuteur s’est présenté comme un intermédiaire, capable d’apporter des «solutions garanties» aux candidats désireux de réussir. A la première question, il a présenté une liste détaillée des services qu’il propose, en assurant que ceux-ci couvraient différents paliers et filières.

10 juin 2026, Lycée d’Oued-Ellil – Des affiches apposées à l’intérieur du centre d’examen du baccalauréat préviennent les candidats que se présenter avec un moyen de communication ou appareil électronique est considéré comme un acte de tricherie, exposant son auteur à des poursuites judiciaires – Site officiel du ministère de l’Éducation

Au cours de notre entretien, en tant que client potentiel, il a tenu à souligner à plusieurs reprises qu’il avait déjà encadré un grand nombre d’élèves lors de sessions précédentes et que, selon lui, bon nombre d’entre eux auraient obtenu de très bonnes moyennes grâce à ses services. Pour les tarifs, il nous explique que ceux-ci variaient en fonction de la matière et de la filière. Ainsi, les matières principales, ayant un coefficient élevé, notamment dans les filières scientifiques, coûtent plus cher que les matières secondaires. Selon ses explications, le prix de la prestation augmente à mesure que l’importance de la matière s’accroît dans le calcul de la moyenne finale du candidat.

Comme nous l’apprend notre interlocuteur, qui se cache derrière un faux compte, les services proposés ne se limitent pas à un seul aspect, mais brassent un large éventail : cela va des corrections aux réponses types pendant la période des examens, en passant par la vente de ce que l’on appelle dans ces milieux le « kit ». Ce terme désigne un appareil ou un système électronique miniature spécialement conçu pour être utilisé dans des actes de triche au centre d’examen. Il permet au candidat de communiquer ou d’obtenir des réponses d’une manière difficile à détecter par les moyens de surveillance traditionnels. A travers sa présentation, nous avons vite compris qu’il ne s’agissait pas d’initiatives individuelles isolées ou d’opérations de petite envergure, mais plutôt d’une activité organisée, avec ses offres, ses tarifs et ses mécanismes de fonctionnement. Il parlait de ces services comme de produits prêts à l’emploi, pouvant être obtenus moyennant des sommes d’argent précises, sans manifester la moindre crainte de poursuites.

L’offre ne se limite pas aux seuls examens principaux. Au fil de la discussion, notre interlocuteur annonce qu’il était désormais possible de se procurer les sujets de la session de contrôle prévue dans quelques jours. Il affirmait que ces sujets étaient préparés ou obtenus par l’intermédiaire de personnes «spécialisées», sans toutefois en dire plus sur l’identité de ces personnes ni sur la manière dont elles se procureraient ces sujets. N’empêche qu’il tenait à insérer cette « option » dans la liste des offres proposées. Comment payer ? Notre interlocuteur explique que la procédure se déroule selon des modalités précises et claires. Avant de postuler à tout service, le client doit verser le montant requis sur un compte postal en Tunisie. Une fois le virement effectué, la prestation convenue est activée.

A ce sujet, une deuxième source, auparavant active dans ce domaine, nous a dévoilé une autre facette de ce marché souterrain, à savoir les mécanismes de promotion et de distribution de ces équipements à l’intérieur du pays. Elle explique que ces outils entrent souvent par des voies illégales avant d’être revendus dans des réseaux internes qui sont très actifs pendant les périodes d’examens. Notre source indique que le prix d’achat de ces outils auprès du fournisseur initial sur le marché ne dépasse généralement pas 150 dinars. Mais leur valeur commerciale grimpe en flèche lors de leur revente, selon une logique de marché. Par conséquent, la marge bénéficiaire varie en fonction de la saison et de la demande. Les prix oscillent, en période normale, entre 200 et 300 dinars, avant de s’envoler pendant les périodes d’examens, notamment celui du bac, pour atteindre 500 à 800 dinars l’unité. La même source ajoute qu’une partie de ces appareils ne dépend pas essentiellement d’une connexion Internet, mais fonctionne via le réseau téléphonique traditionnel grâce à des cartes SIM qu’il est difficile, selon elle, de localiser ou de brouiller à l’aide des moyens techniques habituels. Ce qui les rend plus recherchées et plus coûteuses que les autres, du fait qu’elles procurent une plus grande sécurité aux utilisateurs et réduisent les risques de détection ou de panne pendant l’examen. Ce qui dénote une évolution qualitative des outils de tricherie.

Les données recueillies révèlent un marché en pleine expansion : le désir de réussite de certains candidats est devenu une aubaine pour des individus et des réseaux qui proposent divers services contre rémunération. Ces données traduisent, par ailleurs, l’étendue du phénomène de la tricherie ces dernières années : celle-ci ne se limite plus à des tentatives individuelles dans la salle d’examen, mais s’appuie désormais sur les technologies modernes et sur des espaces numériques fermés qui échappe au contrôle de l’Etat. Soit, parce que cet État n’y a pas accès, soit parce qu’il n’a sans doute pas trouvé de solution pour y mettre un terme.

Système éducatif : des années d’échecs successifs

Lors de la session principale du baccalauréat 2026, le ministère de l’Éducation a recensé près de 955 cas de tricherie. Un chiffre qui ne semble pas loin de la réalité, au vu du marasme dans lequel se débat le système éducatif, en proie à des crises structurelles qui ont fini par se répercuter sur la qualité de l’enseignement dans l’école publique. Cette hausse notable du nombre de cas de tricherie par rapport à l’année dernière, où 508 cas avaient été signalés, nous pousse à nous interroger sur l’efficacité des mesures de contrôle mises en place et sur leur capacité à s’adapter aux techniques de triche. Ce constat relance le débat sur la situation de l’école publique, sous pression depuis des années, alors que les syndicats, les associations et autres acteurs du secteur de l’éducation sont unanimes à tirer la sonnette d’alarme face à la détérioration des infrastructures, à l’érosion des ressources et au rétrécissement de l’espace scolaire. En toile de fond de ce tableau s’accumulent des incidents tragiques, devenus le symptôme d’une crise plus profonde. Entre autres incidents, on cite l’effondrement du mur du lycée de Mezouna qui a fait des victimes parmi les élèves, ou encore la galère des enfants de Douar El-Houch à Nefza, qui parcourent de longues distances dans des conditions difficiles pour se rendre à l’école. Les exemples sont nombreux et ces quelques lignes ne suffiraient pas à tous les énumérer ; ils sont dus à la négligence et au laxisme dans la mise en place d’infrastructures garantissant la vie et la dignité des élèves.

9 Juin 2026, Ariana – Le ministre de l’Éducation en visite au centre de correction des épreuves du baccalauréat dans le gouvernorat de l’Ariana – Site officiel du ministère de l’Éducation

Interrogée par Naawat, Warda Trabelsi, enseignante du secondaire, estime que le phénomène de la triche ne se limite pas aux élèves du baccalauréat, mais s’étend à tous les niveaux scolaires. Signe d’une crise à la fois collective et complexe où s’entremêlent, selon elle, les responsabilités du système éducatif, de la société et de l’élève, chacun à son niveau.

L’enseignante explique que pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord admettre qu’il ne s’agit pas d’un comportement individuel isolé, mais d’une conjonction de facteurs structurels qui ont contribué à sa propagation à grande échelle. Mme Trabelsi dit déceler des contradictions au sein même du système éducatif, entre le durcissement des mesures de contrôle lors des épreuves du bac, d’une part, et la persistance de problèmes structurels profonds, d’autre part. Elle cite la charge horaire qui épuise autant les élèves que les enseignants, ainsi que l’inadaptation des programmes scolaires, en particulier dans les classes d’examen. Un autre paradoxe, selon elle : l’utilisation de technologies modernes pour lutter contre la fraude aux examens, alors que ces mêmes technologies sont peu employées pour améliorer la qualité de l’enseignement. Elle estime que ce renversement des priorités a fait de la lutte contre la tricherie une préoccupation conjoncturelle, alors que les problèmes de l’école publique se poursuivent tout au long de l’année scolaire. Ce qui conduit, au bout du compte, à reproduire le phénomène au lieu de le réduire, voire à l’aggraver dans certains cas.

La professeure estime, par ailleurs, que la famille et la société tunisienne en général assument une part importante de responsabilité. Comment ? En associant la réussite au bac à une image stéréotypée faite de joie, de fête et de pression sociale, sans se soucier véritablement des vœux de l’élève ni de ses projets d’avenir. Ainsi, d’un objectif lié à la réalisation d’une ambition personnelle, la réussite devient un fardeau et une pression familiale et sociale. Ce qui pousse à la fin certains élèves à rechercher les moyens les plus faciles, même illicites, pour garantir la réussite. L’élève demeure, toutefois, le maillon faible de ce système, estime encore Warda Trabelsi. C’est pourquoi, selon elle, il faudrait pointer les réseaux qui l’exploitent et tirent profit de ces pratiques, plutôt que de se contenter de le sanctionner. Elle estime également que des mesures telles que l’interdiction de passer les examens pendant plusieurs années ne constituent pas une solution suffisante pour endiguer ce fléau. Elle pense qu’il est nécessaire d’accompagner toute approche dissuasive de mécanismes de soutien psychologique et éducatif, en permettant aux élèves de consulter des psychologues. Cela les aiderait à comprendre les comportements qui les poussent à tricher, tout en les sensibilisant davantage à la particularité de cette étape de leur vie. Notre interlocutrice conclut en affirmant que la lutte contre ce phénomène ne peut aboutir qu’en enracinant les valeurs d’honnêteté et d’intégrité au sein du monde éducatif. Elle estime que l’éducation et l’orientation restent la voie la plus sûre, s’élevant contre davantage de solutions coercitives.

La police et la prison, le premier recours de l’autoritarisme

Si le phénomène de la triche met à nu les dysfonctionnements du système éducatif et traduit une crise qui dépasse les murs des salles d’examen, la manière dont l’État a géré ce dossier ces dernières années, et plus particulièrement lors de cette session, ouvre un autre débat. Les autorités ont en effet opté pour une approche à caractère essentiellement sécuritaire et coercitif. La lutte contre la fraude ne se limite plus aux mesures disciplinaires et strictement éducatives relevant de la compétence de l’établissement scolaire, mais s’étend désormais à des interventions de la police et à des poursuites judiciaires. Celles-ci ont conduit, dans certains cas, à des arrestations et à la délivrance de mandats de dépôt. Ainsi, des mandats ont été délivrés à l’encontre de 9 élèves du lycée de Bouarada, dans le gouvernorat de Siliane, dans le cadre d’une affaire de suspicion de triche au bac. Le parquet a, par ailleurs, ordonné l’ouverture d’une enquête contre une enseignante, Chiraz Jaziri, et sa comparution devant la justice. Elle est accusée de diffusion d’une vidéo dans laquelle elle évoquait la fuite de l’épreuve de philosophie lors de la première journée des examens. Une affaire qui a elle aussi bouleversé l’opinion publique.

Cette tendance s’inscrit dans un contexte plus large, où la logique de dissuasion et de répression semble imprimer la gestion d’un certain nombre de dossiers sociaux, économiques, voire éducatifs ou sportifs. Ce qui fait de l’approche sécuritaire un choix récurrent face à des situations qui représentent des enjeux complexes et multidimensionnels. Le débat se poursuit entre deux catégories : ceux qui estiment que la sophistication des méthodes de triche, grâce notamment aux technologies et aux réseaux organisés, justifie un durcissement des mesures et des sanctions, et ceux qui considèrent que la seule approche sécuritaire ne fait que traiter les symptômes de la crise sans s’attaquer à ses véritables causes. Cette deuxième catégorie pense que ce phénomène est, par essence, lié à des contextes éducatifs et sociaux trop profonds pour être réduits à la seule dimension pénale.

L’annonce de l’arrestation de plusieurs élèves et de leur placement en détention provisoire pour suspicion de fraude lors des épreuves du baccalauréat a suscité une vive polémique et de nombreux commentaires indignés. La Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme (LTDH) a, dans un communiqué, appelé à une approche éducative et disciplinaire graduelle dans le la lutte contre ce phénomène. Tout en condamnant la tricherie qu’elle qualifie de « comportement répréhensible » qui « porte atteinte au principe d’égalité des chances et à l’intégrité du système éducatif », la ligue rejette les peines de prison infligées aux élèves. Pour elle, l’approche punitive « prive les étudiants de leur liberté et peut conduire à leur stigmatisation et à leur exclusion, mettant ainsi en péril leur avenir scolaire et social. » La LTDH a également appelé à l’ouverture d’un débat national sur la réforme du système éducatif et du système d’évaluation et d’examens. Elle considère que la lutte contre la tricherie ne peut être dissociée du traitement de ses causes profondes liées aux pressions psychologiques et socioéconomiques, ainsi qu’aux dysfonctionnements de l’encadrement éducatif. Ce qui fait d’une réforme globale une condition sine qua non pour garantir l’intégrité des examens, sans toucher aux droits des apprenants.

Analysant la question d’un de point de vue juridique, l’avocat  Anas Kadoussi, estime que le problème ne réside pas seulement dans l’existence de textes de loi qui criminalisent certains actes de triche aux examens. Pour lui, il est important de voir la manière dont ces textes sont appliqués et si les procédures suivies sont proportionnelles à la nature des faits incriminés et aux personnes concernées. Il souligne que le principe de proportionnalité demeure l’un des principes fondamentaux qui doivent régir le travail de la justice. Notre interlocuteur explique que le mandat de dépôt constitue une mesure liberticide qui, à ce titre, doit rester exceptionnelle. Par conséquent, le recours à cette mesure doit être clairement justifié, par exemple par un risque de fuite du suspect ou la possibilité qu’il influence le cours de l’instruction, ou encore lorsque la nature des actes qui lui sont reprochés est extrêmement grave. Pour Anas, la tricherie aux examens, bien qu’ayant un impact sur l’intégrité du système éducatif et le principe d’égalité des chances entre les candidats, ne justifie pas automatiquement la suspension et l’emprisonnement. Surtout lorsque cela concerne des élèves jeunes qui doivent être traités selon une approche psychopédagogique et sociale plus équilibrée.

Concernant le recours à des législations datant de 1941, Anas Kadousi estime que le système pénal tunisien contient encore des textes hérités du passé, dont certains remontent à l’époque coloniale. Malgré les amendements qu’ils ont subis, ces textes sont souvent portés par une vision davantage axée sur la répression et la coercition que sur la protection des droits et libertés, juge encore notre interlocuteur. Selon lui, cette approche est clairement perceptible dans les affaires traitées comme étant liées à l’ordre public ou aux institutions de l’État. Il estime que cette politique n’a pas complètement disparu après l’indépendance, mais a plutôt reculé par moments avant de ressurgir ces dernières années. Cela se traduit par un recours accru aux poursuites pénales dans des affaires à caractère social, administratif, voire éducatif.

3 Juin 2026, Tunis – Le premier jour des épreuves du baccalauréat, le lycée de Jebel Jelloud a accueilli les candidats avec une affiche leur rappelant les sanctions encourues en cas de tricherie – Page officielle du ministère de l’Éducation

Anas Kadousi évoque, par ailleurs, le rôle que doit jouer le parquet, qui a un pouvoir discrétionnaire lui permettant d’évaluer la pertinence des enquêtes et la nécessité d’engager des actions publiques en fonction des spécificités de chaque cas. Il conclut que cette approche soulève toutefois un problème plus profond : d’une procédure exceptionnelle, la détention préventive se transforme en pratique quasi normale dans le traitement de certains cas. Ce qui peut nuire à l’image de la justice aux yeux des citoyens, notamment lorsqu’il s’agit de cas qui auraient pu être traités, préalablement, dans un cadre éducatif ou disciplinaire.

Coupure d’Internet : mesure préventive ou punition collective ?

Pour mettre en échec les réseaux de fuite et de tricherie lors des épreuves du baccalauréat, les autorités ont renforcé les mesures de contrôle dans les centres d’examen, ainsi que les poursuites judiciaires et sécuritaires à l’encontre des personnes soupçonnées d’implication dans ces réseaux. Les mesures se sont étendues à l’espace numérique, où les internautes tunisiens ont constaté des restrictions d’accès à Internet et des difficultés à utiliser certaines applications ou plateformes électroniques pendant les périodes d’examens. Comme à leur habitude, les autorités n’ont pas daigné fournir la moindre explication, pour confirmer ou infirmer de telles mesures. Ces coupures sont fréquentes tout au long des jours d’examen. Elles commencent dès 8 heures du matin, avant que la connexion ne revienne à son état normal immédiatement après la fin des épreuves ou alors le week-end. Les mêmes ennuis réapparaissent lorsque les élèves retournent dans leurs centres d’examen.

La Tunisie n’est pas le seul pays à recourir à cette méthode. D’autres pays arabes tels que l’Algérie, la Syrie et l’Irak, ont souvent recours à des coupures totales ou généralisées d’Internet pendant les jours d’examen, dans le but de réduire la fraude. Cependant, cette approche, qui paraissait à l’époque une solution facile et décisive, a été abandonnée au fil des ans par les pays qui l’avaient adoptée. Ceux-là se sont tournés vers des approches plus graduelles, axées sur des interventions plus ciblées. Et ce, en adoptant un brouillage localisé dans l’entourage des établissements scolaires ou en renforçant les mécanismes de contrôle technique à l’intérieur des centres d’examen, au lieu de désactiver le réseau à l’échelle nationale.

A ce sujet, un ingénieur logiciel, qui a préféré garder l’anonymat, explique à Nawaat que le contrôle ou la restriction du flux internet pendant certaines périodes ne se fait pas par une procédure directe unique, mais plutôt par un système technico-administratif intégré qui démarre au niveau des fournisseurs d’accès à Internet (ISP). L’État émet des instructions administratives à destination des fournisseurs locaux, au premier rang desquels figure Tunisie Telecom, propriétaire des plus importantes infrastructures de télécommunications du pays. A travers ces structures, plusieurs niveaux d’intervention peuvent être activés, à commencer par la possibilité de contrôler les Gateways, c’est-à-dire les points qui connectent le réseau national à l’internet mondial. Ce qui peut provoquer une coupure totale ou quasi totale de la communication avec le monde extérieur ou à un affaiblissement important de la qualité de la navigation et de la connexion au réseau international.

Cela dit, outre ce scénario radical, notre source explique qu’il existe des outils plus flexibles et moins visibles, comme la technologie de « limitation de bande passante » (Bandwidth Throttling), qui réduit le débit de données plutôt que de le couper complètement. De sorte que l’utilisation est limitée au point où seuls les SMS sont autorisés, tandis que les applications gourmandes en ressources, telles que les vidéos et les plateformes de communication, sont perturbées. Dans certains cas, on utilise également « l’inspection approfondie des paquets » (DPI). Cette technologie avancée permet au fournisseur de services d’analyser la nature des données transitant par le réseau et de déterminer le type d’applications et de services utilisés. Ce qui aide à les restreindre ou à les contrôler de manière sélective.

S’agissant des techniques de blocage direct, l’ingénieur explique qu’il existe plusieurs mécanismes techniques courants. Le plus répandu est le blocage DNS, qui empêche la conversion des noms de sites web tels que facebook.com en leurs adresses numériques. Cela bloque l’accès à ces sites malgré une connexion internet ininterrompue. Il souligne que cette méthode peut parfois être contournée via un VPN ou en modifiant les paramètres DNS. La deuxième méthode est le blocage IP, qui consiste à bloquer les adresses numériques elles-mêmes appartenant à de grandes sociétés telles que Meta Platforms, comprenant Facebook, Instagram, WhatsApp et les services Messenger. Ce qui entraîne leur perturbation directe quelle que soit la méthode d’accès. L’ingénieur ajoute qu’il existe une technique plus précise appelée SNI Filtering, qui consiste à lire le nom du site, comme Facebook ou Instagram, et à bloquer la connexion avant qu’elle ne soit terminée, malgré le chiffrement.  Ce qui la rend plus difficile à contourner, comparée aux méthodes précédentes. Par ailleurs, il est possible d’adopter la « limitation sélective », une méthode qui permet à certains services de fonctionner partiellement tout en désactivant d’autres. Par exemple, en autorisant WhatsApp à ne fonctionner que pour les messages tout en désactivant ou en ralentissant l’application au point de la rendre presque inutilisable.

Notre interlocuteur estime que ces mesures, bien que purement techniques, ont un impact direct sur la structure de l’économie numérique. Ainsi, le e-commerce, fortement dépendant de ces plateformes, subit d’importantes perturbations dans ses opérations de vente et de marketing. Les annonces publicitaires ciblées sont perturbées par des problèmes de diffusion d’images et de vidéos, ainsi que par une faible interaction, ce qui affecte les algorithmes d’accès et réduit l’efficacité des campagnes publicitaires. Les plateformes de vente via Facebook Shops et Instagram Shopping sont aussi directement affectées : l’exposition des produits et l’interaction avec les clients deviennent instables, ce qui augmente le taux d’achats inachevés et affaiblit la confiance dans le service numérique. Aussi, la messagerie Messenger, conçue pour le service client, subit-elle des pertes indirectes. Car les réponses tardives ou les bugs entraînent des pertes d’opportunités de vente sur un marché qui, par essence, exige des décisions rapides. Dans le domaine du Freelancing, des plateformes telles que Fiverr et Upwork sont touchées encore plus durement. Car leur fonctionnement même repose sur la communication en temps réel, et tout retard dans les messages peut entraîner une perte de demande au profit des concurrents issus d’autres pays. L’ingénieur explique la chose de façon plus didactique : supposons que 100 000 personnes dépendent directement d’Internet, pour générer un revenu quotidien de 50 dinars par jour et par personne. Toute interruption de seulement dix jours pendant une période aussi sensible que les examens pourrait, dans ce cas, entraîner des pertes pouvant atteindre des dizaines de millions de dinars, en raison de l’arrêt des opérations de vente. Conséquence directe d’un relâchement des publicités et de la perturbation des services numériques à court terme. Il conclut que les solutions techniques pour lutter contre la tricherie aux examens ne devraient pas reposer sur des coupures massives ou des restrictions d’Internet à grande échelle. Car cela se transforme de fait en sanction économique collective affectant toute une économie numérique. Comme alternatives « plus réalistes et plus efficaces », il suggère de renforcer le contrôle dans les salles d’examen grâce à des surveillants et des caméras, ou d’employer des outils d’intelligence artificielle pour détecter d’éventuelles tricheries. Cela permettrait d’atteindre l’objectif éducatif sans causer de préjudices importants à l’infrastructure économique et sociale dépendant des réseaux Internet.

Marquée par une recrudescence des cas de tricherie et un durcissement des mesures coercitives et sécuritaire, la session du baccalauréat 2026 a révélé un problème plus profond que la simple gestion ponctuelle d’un examen national. Cela s’apparente davantage à une tentative, répétée, de contenir les symptômes d’une crise latente qu’à une volonté de traiter le problème à la racine. Entre une approche dissuasive qui privilégie les voies judiciaires et sécuritaires, et une approche technique qui mise sur la perturbation de l’espace numérique comme moyen de contrôle, les questions les plus lancinantes concernant la structure même de l’école publique restent éludées. Parmi ces questions, celle de la capacité du système éducatif à créer des conditions d’apprentissage saines et équitables dans lesquelles le besoin de tricher n’existerait pas, avant même d’envisager de sanctionner. Si les solutions envisagées pour endiguer ce phénomène sont nombreuses, la question est de savoir si de telles approches, prises dans leur ensemble, peuvent servir à résoudre la crise à la racine, ou si elles ne font que la reproduire à d’autres niveaux.