Je suis née et j’ai grandi dans le centre-ville de Tunis. J’en connais les quartiers, les rues, les ruelles et les impasses. Depuis l’avant-première de Bakma, la rue Chedly Kallela, la place de la Monnaie, la rue de Damas et la rue d’Autriche ne sont plus tout à fait les mêmes : plus noires, plus tristes, plus sanguinaires, plus lourdes, comme mon cœur alourdi par tant d’inhumanité, au quotidien et surtout sur les réseaux sociaux. Le film d’Abdelhamid Bouchnak n’a pas changé ma ville. Il m’a obligée à la regarder.
De “Bonbon” à “Bakma”, apprendre à regarder le monstre
Le monstre, Abdelhamid Bouchnak le fréquente depuis longtemps. En 2016, avec “Bonbon” (كعبة حلوى), il nous faisait suivre Mehdi, jeune diplômé qui entame sa carrière d’huissier notaire, pendant que se dessinait, derrière une existence sans relief, la silhouette d’un tueur en série. Un parcours presque banal, et c’est ce qui glaçait. Le court métrage avait marqué assez loin pour devenir le premier film tunisien sélectionné au Festival international du court métrage de Los Angeles. Aziz Jebali y était déjà, acteur fétiche d’un univers que l’on retrouve aujourd’hui plus sombre, plus mûr, dans “Bakma”.
“Dachra”, deux ans plus tard, a conduit le cinéma tunisien sur les terres de l’horreur. Présenté à la Semaine de la Critique de Venise, salué en salles par des entrées records, le film envoyait de jeunes gens dans un village perdu, sur la trace d’un crime vieux de vingt-cinq ans, là où ils auraient mieux fait de ne jamais aller. Puis “L’Aiguille”, en 2023, avec la musique de son frère Hamza déjà, a prolongé cette quête de l’étrangeté et de ce qui se tapit derrière les façades.
Entre “Bonbon” et “Bakma”, dix ans, et un regard qui a changé de direction sans jamais lâcher sa proie. Dans le court métrage, on assistait à la naissance d’un tueur. Dans le long, on remonte le fil de sa fabrication. La question n’est plus de savoir comment un homme devient un monstre, mais ce qui, tout autour de lui, a rendu cette métamorphose possible. Ce glissement change tout : le cinéma de Bouchnak quitte la fascination pour le criminel et s’ouvre à une interrogation sur la responsabilité de tous.
Avec “Bakma”, il franchit donc un seuil. La peur ne vient plus de ce que l’on devine derrière une porte ou de ce que la caméra consent à taire. Elle monte de nos rues, de nos escaliers, de nos commissariats, de ces lieux familiers dont la violence a fini par se confondre avec le décor. À violence, violence et demie : chaque humiliation prépare la suivante, chaque injustice creuse un peu plus la blessure, jusqu’à ce que la douleur trouve son issue dans la destruction.
Le pari est audacieux, et risqué. À force de montrer l’insoutenable, le cinéma ne finit-il pas par ressembler à ce qu’il dénonce ? La violence à l’écran réveille-t-elle les consciences, ou nous apprend-elle, une fois de plus, à regarder souffrir ? Je n’ai pas de réponse définitive. Ce film n’est pas qu’une fiction : c’est un procès, et l’on s’aperçoit vite, dans le noir, que le banc des accusés est de notre côté de l’écran.
Je l’ai regardé près de deux heures, le corps tendu au bord du fauteuil, et au générique j’ai ressenti ce que l’on éprouve rarement au cinéma : le désir de me taire. Les mots affluaient, trop vite, et aucun ne me paraissait à la hauteur. Alors j’ai laissé le film travailler en moi. Il a travaillé toute la nuit, puis le lendemain, et il travaille encore.
Dire « j’ai aimé » ou « je n’ai pas aimé » signifie bien peu devant une œuvre pareille. Le réalisateur lui-même n’a demandé que du débat, de l’argumentation, du désaccord. Voici donc ma contribution, avec ses admirations et ses réserves.
Un film qui prévient avant de frapper
Le 15 octobre, à l’Opéra de la Cité de la Culture de Tunis, Abdelhamid Bouchnak a pris soin de prévenir le public : certaines images seraient difficiles à supporter. Il n’a ni minimisé la violence de son film ni cherché à la rendre plus acceptable. Il a dit que “Bakma” était né de la colère et d’un sentiment d’injustice, et il a revendiqué la liberté de montrer ce qui le révoltait.
Cette franchise désarme. Beaucoup de cinéastes enrobent, négocient, avancent masqués. Lui pose ses cartes sur la table et demande seulement qu’on lui laisse sa chance. Il invite le spectateur à entrer en sachant que le voyage sera rude, puis à se faire son idée, à contester s’il le faut. C’est une confiance rare, accordée au cinéma comme au public.
Tout s’ouvre sur une enquête. Un commissaire et son adjoint découvrent un cadavre dont la tête a été remplacée par celle d’un chien. L’image est brutale, presque irréelle, et elle donne le ton d’un coup. On la franchit comme une porte dont on sait déjà qu’elle ne se refermera pas derrière soi. Car “Bakma” ne cherche pas seulement à choquer : il cherche à faire parler, là précisément où nous avons pris l’habitude de nous taire.
“Bakma”, ce mot qui ouvre la plaie
Certains titres résument une histoire, d’autres en déplacent le sens à mesure qu’on avance. “Bakma” appartient aux seconds.
Dans le parler populaire tunisien, le mot désigne celui qui ne peut pas répondre, celui qui reste sans voix. On le dit des bêtes que l’on abandonne, que l’on affame, que l’on bat, et pour lesquelles on éprouve cette pitié particulière qu’inspire ce qui ne se défendra pas. Mais le mot déborde largement le monde animal : il s’applique aussi à celui que l’on juge simple, naïf, incapable de comprendre ou de répondre. Celui dont on finit par croire qu’il ne mérite ni explication ni égard.
Dans cette ambiguïté, le titre trouve sa force. Qui est le bakma ? L’animal que l’on maltraite parce qu’il ne protestera pas ? L’enfant que l’on humilie parce qu’il ne sait pas encore se défendre ? L’homme que l’on a réduit au silence jusqu’à lui faire oublier qu’il avait une voix ? Ou celui qui agit sans jamais avoir à se justifier, parce que son pouvoir lui épargne jusqu’à la peine de parler ?
À mesure que le film avance, le mot cesse de désigner une figure unique. Il devient une position dans le monde, un rapport de force entre celui qui peut faire souffrir et celui qui subit. Il y a ceux à qui l’on a retiré la parole, ceux qui ont désappris d’en avoir, et ceux dont le silence protège une violence qu’ils n’ont aucun intérêt à nommer.
Reste cette contradiction qui m’a poursuivie bien après la projection : le bakma, c’est aussi celui qui aboie. Mais suffit-il d’aboyer pour devenir bakma ? À quel moment la victime se met-elle à reproduire ce qu’elle a subi ? Et lorsqu’elle fait enfin entendre sa voix sous la forme d’un cri ou d’un acte, est-elle encore celle que nous avions devant nous ?
Bouchnak ne tranche pas. Il laisse le mot ouvert, comme une porte sur une pièce obscure dont on ne distingue pas les contours. J’ai passé une partie du film à vouloir assembler les pièces, à chercher la logique qui me permettrait de fixer un sens. Le film m’a résisté. Je lui en ai voulu un peu, avant de comprendre que cette résistance faisait partie de son projet. Certaines œuvres nous offrent le confort d’une conclusion, d’autres nous condamnent à vivre avec les questions qu’elles ont réveillées. “Bakma” appartient à cette seconde famille.
Le monstre sans mystère
Au centre du récit se tient Yassine, un tueur en série que nulle explication unique ne suffit à contenir. Psychopathe, sadique, entièrement déstructuré, il semble avoir fait de la destruction sa manière d’exister. Son rapport aux chiens, à la fois organique et contradictoire, en dit long sur lui-même : il paraît reconnaître en eux une part de sa propre nature, et s’acharner à l’anéantir. Comme si, pour se débarrasser de ce qu’il ne supporte pas en lui, il lui fallait d’abord le retrouver chez l’autre.
Pourtant, ce qui me frappe n’est pas la complexité de ce monde intérieur, mais la simplicité glaçante avec laquelle il agit. Il avance, poursuit son but, exécute ce qu’il s’est assigné comme une mission, avec responsabilité, plaisir, et parfois une sorte de créativité qui fait froid dans le dos. Pas une question, pas un compromis, jamais l’ombre d’un doute. La cruauté, chez lui, est une mécanique limpide, débarrassée de tout ce qui pourrait la ralentir : la compassion, l’hésitation, la conscience de l’autre.
Sa monstruosité tient peut-être là, dans l’absence de distance entre l’intention et le geste. Il ne cherche ni à convaincre ni à justifier. Il efface. Devant lui, j’ai eu la sensation d’affronter une antimatière humaine, qui annihile tout ce qui l’effleure et ne laisse derrière elle que du vide.
Le plus dérangeant, c’est qu’il ne nous est jamais tout à fait étranger. On ne peut pas le regarder comme une créature surgie d’un autre monde que l’on abandonnerait à la sortie de la salle. Personne ne s’étonnerait vraiment d’apprendre qu’un homme comme lui ait déjà existé… ou qu’il existe demain, dans la réalité telle qu’elle est, telle qu’elle se dessine déjà. Il suffit de quelques événements, mis bout à bout par quelques individus, pour fabriquer une telle tronçonneuse humaine. Oui, cela peut être aussi simple.
Il serait trop commode d’en conclure que tout enfant maltraité deviendra bourreau, ou que les blessures de l’enfance expliquent tous les crimes. Le film n’est pas une démonstration clinique, mais une enquête sur les conditions dans lesquelles la violence se transmet. Comprendre la fabrication d’un monstre n’est pas l’absoudre. C’est refuser de croire qu’il est apparu de nulle part.
Hitchcock, Demme et les ombres qui traversent le film
Une cinéphile ne reste pas sourde aux échos. Bouchnak connaît le cinéma de genre et ses figures tutélaires, et il en reprend certains motifs, non pour se réfugier dans le familier, mais pour les faire entrer dans un univers qui est bien le sien.
La filiation avec Hitchcock passe par deux images. La première est celle de la bonde, où l’eau et le sang disparaissent dans le trou d’évacuation. Elle convoque aussitôt “Psychose” et sa scène mythique, où le mouvement de l’eau semble emporter avec lui ce qui restait d’une vie brutalement interrompue.
La seconde est plus troublante encore. Zakia, la mère de Yassine, apparaît morte, assise dans son fauteuil roulant, vue de dos, devant la porte de l’appartement de Khaled et Cyrine. Impossible de ne pas songer à la mère de Norman Bates, elle aussi morte, elle aussi figée de dos sur sa chaise, présence immobile dont l’ombre continue de gouverner le vivant. Chez Hitchcock, la figure maternelle est le centre invisible où se noue la folie du fils. Chez Bouchnak, elle participe de la même géographie familiale inquiétante, où les liens affectifs peuvent se muer en pièges.
Ce n’est pas un simple clin d’œil de cinéphile. Le cinéma d’horreur ne se nourrit pas que de monstres, de sang et de sursauts : il explore aussi les espaces intimes où se forment les premières peurs, les premières dépendances, les premières déchirures. La famille, que l’on imagine refuge, peut devenir l’école de la violence.
“Le Silence des agneaux” de Jonathan Demme dessine une autre parenté : le rapport du tueur à la mère, sa relation aux femmes, cette confusion entre désir de possession et volonté de détruire. Le geste de faire de la peau des victimes un masque rappelle Ed Gein, ce criminel américain dont les actes ont nourri, de près ou de loin, “Psychose”, “Massacre à la tronçonneuse” et “Le Silence des agneaux”.
Ces filiations sont visibles, mais elles ne diminuent pas le film : elles permettent de mesurer ce que Bouchnak en fait. Les grandes œuvres américaines ont souvent exploré la folie à travers un traumatisme individuel et le huis clos familial. “Bakma” élargit le cadre. Le monstre n’est plus seulement le produit d’une histoire intime : il devient le symptôme d’un milieu où la brutalité circule, se banalise et contamine les rapports humains. Le cauchemar importé du cinéma américain se heurte ici aux visages, aux rues, aux institutions de la Tunisie, et ce qui semblait appartenir à la mythologie du genre se rapproche dangereusement de nous.
Le sang qu’on ne voit plus
Là où le film s’élève au-dessus de son seul tueur, c’est dans ce qu’il montre à côté. Sans insister, il aligne des violences devenues imperceptibles, parfois encouragées, parfois même accueillies : un policier qui agresse une plaignante, un homme, un «Africain », détenu sans raison, sa femme et leur bébé abandonnés à leur sort, un père exposé au cadavre de sa fille, l’alcoolisme du policier, le sans-abri insulté par ses voisins.
Aucune de ces scènes n’est hurlée, et c’est leur discrétion qui les rend insupportables. On les reconnaît. On les a déjà vues, dans la rue, aux informations, parfois chez nous, et nous avons haussé les épaules. Le film nous renvoie ce haussement d’épaules comme une gifle lente.
Puis la ville elle-même entre dans la danse. Bâtiments délabrés du centre-ville, escaliers sombres, sous-sols inondés, saleté, goudron imbibé de sang, hôtel dont la mise à mort semble signée d’avance (Hôtel du Lac) : l’environnement est violent de part en part. La caméra enferme les personnages dans des lieux étroits sans leur accorder de répit, et le spectateur partage cette claustration. Tout saigne, même les murs.
Une question s’est alors imposée à moi, et ne m’a plus lâchée. Ce tsunami de violence, qui n’épargne ni les bêtes ni les hommes, a-t-il submergé la ville depuis un seul point d’origine ? Ou est-il la somme de toutes les petites vagues, ces violences éclipsées, minimisées, tolérées, qui se sont rejointes pour former ce raz-de-marée, conséquence ultime et présentée comme inéluctable de nos silences ? Le film penche pour la seconde hypothèse. C’est un reproche, adressé sans jamais élever la voix, ce qui est peut-être le comble de l’ironie pour un film qui s’appelle “Bakma”.
Les blessures que le film nomme
“Bakma” ne se contente pas de montrer la violence : il en remonte la généalogie, de l’adulte à l’enfant, de la rue à la maison, et nomme au passage des maux que notre société préfère traiter à voix basse. Cinq m’ont particulièrement marquée :
- L’enfance, premier terrain de chasse. Le film s’attarde sur l’intimidation entre enfants, ce harcèlement ordinaire que les adultes prennent pour un jeu, une phase, une affaire de cour de récréation. Il en montre la suite, et le propos devient glaçant : ce qui s’inflige à sept ans ne s’efface pas à dix-sept. Les humiliations se déposent, se sédimentent, finissent par former un homme. Le bourreau fut d’abord un petit garçon que personne n’a protégé, et le silence des témoins, camarades, parents, maîtres qui détournent les yeux, est déjà une forme de complicité.
- Le deuil d’un enfant, ou la violence au carré. Certaines scènes, on voudrait ne pas les avoir vues, et celle d’un père face au cadavre de sa fille en fait partie. Bouchnak ne cède ni au pathos ni à la surenchère : il laisse la douleur occuper l’écran avec une retenue qui la rend plus insupportable encore. Le deuil n’est pas ici un épisode, mais une blessure qui ne se referme pas, et qui illustre le mécanisme central du récit : une souffrance gardée pour soi finit toujours par chercher une issue. L’homme qui a perdu son enfant et n’a nulle part où déposer son chagrin est, lui aussi, un bakma.
- Le racisme, sans détour. Un homme désigné comme « Africain » est retenu sans raison, sa femme et son bébé livrés à eux-mêmes. Nulle explication n’est donnée, et nulle n’est nécessaire : l’injustice se passe de preuves. La scène dit la facilité avec laquelle une société décide qu’une vie compte moins qu’une autre, et la rapidité avec laquelle l’appareil censé protéger se retourne contre le plus fragile. Dans un pays où l’on commence à peine à nommer ces choses, ce regard compte.
- La normalisation de la violence. C’est sans doute le cœur du film. La violence y est partout, et surtout ordinaire. La caméra n’insiste pas, et c’est précisément ce qui nous accuse. A force de revenir dans le réel, la violence finit par banaliser l’horreur. “Bakma” pousse cette logique jusqu’au vertige. À force de regarder sans réagir, nous avons appris à ranger l’insoutenable dans la catégorie du normal, et le tueur n’est que la conclusion de cette pédagogie collective.
- Le féminicide. Enfin, le film ne détourne pas le regard devant les violences faites aux femmes. Le tueur entretient avec elles un rapport de possession et de haine, nourri par la relation à la mère qui l’a façonné, et ce sont elles qui paient. Le film n’isole pas ce sujet, il l’inscrit dans la chaîne, car le mépris ordinaire prépare la violence extraordinaire.
Ces cinq blessures n’ont rien d’épars. Elles forment une seule plaie, vue sous cinq angles, et c’est ce qui donne à “Bakma” sa cohérence morale : le monstre n’est pas tombé du ciel, il a été fabriqué, par l’école, la famille, la rue, l’institution et notre silence à tous.
Coupables, tous ?
Dans une existence aussi violente, que veut dire être coupable ? Coupable de perpétrer, d’assister, de tolérer ? Celui qui choisit de regarder et de se taire est certes fautif, mais n’est-il pas aussi une victime, par la seule exposition à ce qu’il refuse de nommer ? Dans le film, la frontière ne cesse de bouger, et c’est sa grande intelligence.
Le tueur pose le problème le plus délicat. Si l’on peut comprendre sa trajectoire, faut-il pour autant éprouver de l’empathie pour ce qu’il est devenu ? À quel moment cesse-t-il d’être victime ? Et dans quelles proportions sa culpabilité doit-elle être partagée avec ceux qui l’ont fabriqué, par leurs coups, leurs abandons, leur indifférence ? Le réalisateur a pris soin de préciser que son film ne justifie ni la violence ni le crime. Il montre que la violence engendre la violence, et que la douleur gardée pour soi finit un jour par se payer en sang. Qui sème le vent récolte la tempête, dit le proverbe.
Le film suggère aussi qu’il est peut-être trop tard. Ayant atteint des sommets vertigineux, la violence est peut-être devenue incontenable. Et pourtant il promet de continuer, de se venger de tous ceux qui ont été violents avec bakma. Combattre le feu par le feu. Je me suis demandé, sur mon siège, si une violence légitime existait, et si elle se tenait du bon côté. Je n’ai pas trouvé de réponse. Je soupçonne que le film non plus, et qu’il l’assume.
Le métier, car il faut aussi le dire
Ce serait injuste de ne parler que de sens et de symboles : Bakma est aussi un très bel ouvrage. On traverse ces deux heures au bord du siège. Le rythme est dosé à la perfection, avec un emballement saisissant dans la seconde moitié, et les scènes ne s’étirent jamais. Le jeu est excellent, à commencer par Aziz Jebali et Hedi Krissane, entourés de Mahmoud Essaidi, Chawki Khouja, Mounira Zakraoui et Zahra Mechergui, dans une distribution solide qui ne laisse aucun visage sans présence.
La musique de Hamza Bouchnak, frère du réalisateur, est magistrale, comme on pouvait l’attendre. Elle accompagne chaque scène comme une boule dans la gorge, renforce l’angoisse, alourdit l’air jusqu’à serrer le cœur. Grâce à elle, ce que l’on voit ne se contente pas d’être regardé : cela se ressent dans le corps. Les deux frères, qui œuvrent depuis des années à la réhabilitation du patrimoine musical populaire tunisien, signent ici une collaboration d’une cohérence rare.
Quant au gore, puisqu’il faut en parler : oui, le film est très gore, et l’on ne s’y aventure pas à la légère. Mais il reste regardable, et c’est son tour de force. Le sang ne sert pas le plaisir du spectateur, il sert le propos. Il ne s’agit pas de choquer pour choquer, mais de rendre visible ce que nous avons appris à ne plus voir.
La réserve, et la réponse du réalisateur
Je n’aurais pas le droit de tout dire sans nommer ce qui m’a retenue. Pourquoi ce jeune mais déjà grand réalisateur cherche-t-il à traiter la violence qui ronge notre société par la violence d’un film fort, aux atrocités à la limite du supportable ? La question me taraude. Je ne la pose pas en accusatrice, mais en spectatrice, comme on la pose à ceux dont on respecte le travail.
Abdelhamid y a répondu d’avance. Il a expliqué avoir délibérément privilégié des scènes choquantes, parce que la lutte contre la violence ne passe pas toujours par des messages de sensibilisation : parfois, il faut en montrer directement la brutalité. L’argument se défend, et il éclaire le film. Nous avons tant entendu de discours sur la violence que nous ne les entendons plus. Alors il tourne le dos au discours, et il montre.
Mon trouble n’est pas tout à fait dissipé. Sur scène, la déclaration du réalisateur avait un sens direct, presque frontal, qui tranchait avec le cœur du film, lequel procède par le détour, par l’indirect, et y réussit pleinement. Le film est plus subtil que son auteur ne le dit. Celui qui affirme vouloir montrer sans détour a fait, en vérité, une œuvre de détours, de silences et de zones d’ombre.
Ma lecture, pour ce qu’elle vaut : Abdelhamid est dans une phase d’exorcisme. Il sort de lui ce qui le travaille de l’intérieur. La violence contre les animaux, même si je crois en sa sincérité, n’est pas le cœur de l’œuvre. Elle n’est que le leitmotiv qu’il emprunte pour raconter une histoire, qui prolonge un malaise profond déjà annoncé dans “Dachra”, son premier long métrage, qui avait mis mal à l’aise plus d’un spectateur. De “Bonbon” à “Bakma”, c’est le même fil qui se déroule, celui d’un cinéaste qui n’a pas fini de regarder en face ce que nous préférons laisser dans l’ombre.
Ce qui reste quand les lumières se rallument
On ne sort pas indemne de Bakma. Au terme de la projection, les émotions s’entremêlent : le malaise, la colère, la tristesse, parfois la pitié, dans un ascenseur émotionnel dont on ne maîtrise pas l’arrêt. Le film laisse des images, des interrogations, un sentiment difficile à nommer et plus difficile encore à oublier. Il ne propose pas seulement une histoire à suivre, mais une expérience à vivre.
Il me laisse, à moi, une seule question, la seule qui compte peut-être. Cette violence humaine, voire inhumaine, est très rarement innée. Elle s’acquiert, dès la naissance, dans la famille, dans la rue, dans le silence complice des adultes qui détournent le regard. Comment, alors, la dépasser ? Comment la désapprendre ? Comment retrouver, après elle, la paix de l’âme ?
Le cinéma ne répond pas à ces questions, ce n’est pas son rôle. Son rôle est de créer un vrai débat, de nous empêcher de dormir tranquilles, de refuser que nous détournions les yeux. À cela, “Bakma” réussit magistralement.
Allez le voir. Vous n’y trouverez ni consolation ni apaisement. Vous en sortirez avec cette chose précieuse et rare : une question qui ne vous quitte plus.




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