Les articles publiés dans cette rubrique ne reflètent pas nécessairement les opinions de Nawaat.

Certaines régressions n’osent pas se nommer. Elles se drapent de morale, de tradition, de « défense de la famille », et finissent par faire de la liberté des femmes un problème dont la soumission serait la solution. On excuse le viol en le baptisant pulsion. On transforme le harcèlement en tentative de séduction. Le divorce devient une menace pour les hommes, la polygamie une promesse de retour à l’ordre. À ce stade, ce n’est plus seulement l’égalité que l’on attaque : c’est le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. En Tunisie, où le Code du statut personnel demeure l’un des grands symboles de leur émancipation juridique, cette nostalgie patriarcale trahit autre chose: un pouvoir masculin qui ne sait plus s’imaginer autrement que dominant.

De la rancœur masculine à la banalisation de la violence

Le masculinisme d’aujourd’hui ne se présente presque jamais comme une haine des femmes. Il préfère parler le langage du bon sens. Il évoque la solitude, les couples qui se défont, les repères qui s’effacent, l’argent qui manque, les familles qui vacillent. Tout cela est réel, et mérite qu’on l’écoute. Seulement, le masculinisme y glisse une explication toute prête : si les hommes vont mal, c’est que les femmes sont devenues trop libres, que le féminisme a dérangé un ordre naturel, et que l’égalité a volé aux hommes une place qui leur revenait de droit.

Ainsi une souffrance intime se transforme en programme politique profondément inégalitaire. Plutôt que de chercher du côté de l’économie, du social, de ce qui se passe dans les cœurs, on pointe les femmes du doigt. Leur autonomie devient une provocation, leur indépendance une menace, leur refus une humiliation. Et sous la colère, toujours le même regret : celui d’un monde où l’homme décidait, et où la femme était censée acquiescer.

C’est dans les violences sexuelles que cette logique devient la plus inquiétante. Le masculinisme ne défend pas forcément le viol à visage découvert. Il fait mieux, ou pire : il entretient le terreau qui l’excuse. On doute de la parole des victimes, on scrute leur tenue et leur comportement, on parle d’ambiguïté, on décrit le désir masculin comme une force qu’on ne saurait contenir. Le regard glisse de l’agresseur vers la victime, de l’acte vers ses circonstances, de la responsabilité vers la faute que l’on cherche à tout prix chez la femme.

Pourtant, aucune frustration ne justifie une agression. Aucun désir ne confère un droit sur le corps d’autrui. Le consentement ne se devine ni dans une robe, ni dans une histoire passée, ni dans un sourire, ni dans le simple fait d’avoir accepté un rendez-vous. Il est libre, ou il n’existe pas. L’interprétation que l’agresseur choisit de donner à la situation ne le remplace jamais.

Le harcèlement suit la même pente. L’insistance dont personne n’a voulu, passe pour une blague. L’intimidation devient un compliment maladroit, l’humiliation une preuve de virilité. On conseille aux femmes d’encaisser, de relativiser, de se taire pour ne pas passer pour des exagérées. Étrangement, ce que l’on discute, ce n’est plus celui qui dépasse les limites… c’est celle qui ose les rappeler.

C’est précisément là que le masculinisme révèle ce qu’il défend vraiment : un espace où le désir masculin serait légitime par nature, et la liberté féminine toujours sous condition. L’homme aurait le droit d’insister, la femme le devoir de ménager. Lui pourrait se vexer d’un refus, elle devrait peser les conséquences de son indépendance. La violence n’a même plus besoin d’être revendiquée pour que la domination se poursuive. Il suffit de déplacer sans cesse la responsabilité.

Le Code du statut personnel, cible d’une nostalgie

En Tunisie, ce retour en arrière prend une couleur particulière. Depuis 1956, le Code du statut personnel a bouleversé la condition juridique des femmes. Il a aboli la polygamie et la répudiation unilatérale, et a exigé le consentement des deux époux pour se marier. C’était une rupture historique avec la tutelle masculine. Il n’a pas effacé toutes les inégalités, il n’a pas fait disparaître les mentalités patriarcales, soyons honnêtes. Mais il a fait de l’autonomie des femmes l’un des piliers de la modernité juridique tunisienne.

Soixante-dix ans plus tard, cet acquis reste sous le feu des discours de régression. La crise de la famille, la dureté économique, les nouvelles façons de s’aimer, les inquiétudes démographiques : on les met volontiers sur le compte de l’émancipation féminine. Le raisonnement est simple, donc séduisant… et faux. Si les couples se séparent, c’est que les femmes ont trop de droits. Si les hommes se sentent fragilisés, c’est qu’on a rogné leur autorité. Si les familles changent, c’est que l’égalité a démoli l’ancien monde.

Depuis quand la solidité d’un mariage tiendrait-elle à l’impossibilité d’en sortir ? Depuis quand garder un foyer serait-il une victoire lorsque l’une de ses membres n’y vit plus dignement ? Le droit au divorce ne déclare la guerre à personne. Il dit simplement qu’un engagement ne doit pas devenir une prison, et qu’on ne protège pas une famille en sacrifiant la liberté de celles et ceux qui la composent.

Si le divorce inquiète tant les discours masculinistes, c’est qu’il ruine une vieille certitude : celle qu’une femme restera, quoi qu’il arrive. Elle peut partir. Elle peut refuser de continuer, préférer sa tranquillité au sacrifice perpétuel. On présente parfois cette possibilité comme une injustice faite aux hommes, comme si l’autonomie d’une femme était une violence envers celui qui ne peut plus décider à sa place.

Le mariage n’est pourtant pas un titre de propriété, et une épouse n’est la chose de personne. L’amour n’efface pas la volonté de chacun. Défendre le divorce, ce n’est pas mépriser la famille. C’est reconnaître qu’aucune institution ne protège vraiment lorsqu’elle réclame en échange le silence, la peur ou la résignation.

La polygamie, ou la promesse d’un pouvoir retrouvé

L’éloge de la polygamie est une autre facette de la même nostalgie. Ses partisans la vendent comme un remède à la solitude, aux difficultés économiques, à la chute de la natalité. Le ton se veut pragmatique, parfois presque charitable : permettre aux hommes de fonder plusieurs foyers, répondre aux besoins de certaines femmes, rétablir un modèle familial qu’on dit plus équilibré.

Dans cette belle mécanique, une question reste étrangement muette : où sont les femmes ? Ont-elles le moindre pouvoir d’en fixer les conditions ? Quand la polygamie est applaudie comme un signe de puissance, l’homme est celui qui choisit et qui dispose, et les femmes sont priées de s’adapter à un arrangement bâti d’abord autour de ses prérogatives. Leur autonomie, leurs aspirations, leur sécurité affective passent après.

Personne ne prétend que la Tunisie n’a pas de défis démographiques ou sociaux. Mais ils ne sauraient justifier qu’on rogne les droits. On ne comprend pas la baisse de la natalité sans parler du coût de la vie, du logement, de la précarité de l’emploi, de l’avenir incertain des plus jeunes. Renvoyer les femmes à la maison ne règle pas le chômage. Donner plus de pouvoir à l’un des deux conjoints ne règle pas la crise du couple.

Ramener ces problèmes structurels à une affaire de mariage, c’est surtout une façon commode de ne pas regarder leurs causes. On s’inquiète de la fécondité des femmes, rarement des conditions dans lesquelles elles pourraient élever des enfants. On commente leur indépendance, rarement la difficulté de bâtir des relations équilibrées. On invoque la famille sans écouter celles qui en portent le poids (matériel, affectif et social).

Le corps des femmes devient alors un rideau de fumée politique, un terrain où l’on voudrait régler des crises qu’elles n’ont pas provoquées. Leur liberté sexuelle dérange parce qu’elle échappe au contrôle d’autrefois. Leur droit de partir dérange parce qu’il rend la relation réciproque. Leur refus de se soumettre passe pour une menace contre la famille, alors qu’il peut tout aussi bien être une exigence de dignité.

La blessure masculine et le refus de perdre ses privilèges

Réduire le masculinisme à de la pure misogynie serait trop confortable. Il faut aussi comprendre ce qu’il apporte à des hommes que les bouleversements sociaux ont laissés désemparés. Pendant des générations, beaucoup ont appris que leur valeur tenait à leur capacité de commander, de protéger, de produire, de posséder, de faire vivre les leurs. Leur identité était déjà écrite. Ils n’avaient pas à négocier leur autorité: la société la confirmait à leur place.

Puis les femmes ont étudié, travaillé, décidé, aimé, refusé, divorcé, et réclamé le droit de disposer de leur corps. Certains hommes y ont vu la chance de relations plus libres et plus vraies. D’autres l’ont vécu comme une dépossession. Non que les femmes leur aient pris quoi que ce soit de légitime, mais elles ont remis en cause des privilèges qu’on croyait naturels.

Le masculinisme leur offre alors une réparation imaginaire. À celui que l’on a rejeté, il explique que les femmes sont devenues impossibles. À celui qui se sépare, il souffle que le divorce lui a coûté son rang. À celui qui doute de sa place, il promet le retour d’une autorité que personne ne discute. Une blessure personnelle devient une injustice collective, et les droits des femmes en sont désignés coupables.

Cette lecture esquive une vérité plus difficile à avaler. La vulnérabilité d’un homme n’a rien d’humiliant, et l’égalité ne lui retire rien. On peut souffrir sans accuser les femmes de son malheur. On peut être éconduit sans se sentir lésé. On peut aimer sans posséder, fonder une famille sans régner sur elle.

Le masculinisme prétend défendre les hommes, et pourtant il les range dans une case étroite. Soyez forts sans jamais flancher, désirables sans jamais essuyer un refus, dominants sans jamais apprendre à réciproquer. Il leur tend une armure et leur fait croire que c’est leur visage. Elle les protège parfois de leur fragilité, c’est vrai… mais elle les empêche aussi de rencontrer l’autre pour de bon.

Il faut donc séparer les hommes de l’idéologie qui prétend parler à leur place. Critiquer le masculinisme n’oblige pas à nier ce que vivent les hommes, pas plus que défendre les femmes ne revient à dresser les sexes les uns contre les autres. Le point est de refuser que la souffrance des uns serve d’alibi à la domination des autres, et de voir que l’égalité peut aussi délivrer les hommes de rôles qui leur font confondre autorité et valeur personnelle.

Refuser le retour en arrière

Défendre les acquis juridiques ne suffit pas. Il faut démonter les discours qui banalisent le viol et le harcèlement, protéger les victimes de la culpabilisation, rappeler que le consentement est une frontière que nul pouvoir sur autrui ne peut franchir. Il faut aussi refuser qu’on fasse du divorce, de la liberté sexuelle ou de l’indépendance financière des femmes le coupable de toutes les crises du moment.

En Tunisie, le Code du statut personnel pèse bien plus lourd qu’un texte de loi. Il incarne la possibilité de changer les rapports sociaux et de reconnaître aux femmes une existence qui ne se résume pas à celle d’épouse ou de mère. Mais aucun acquis ne se garde seul, porté par son histoire. Il se défend dans les lois, dans les institutions, à l’école, dans les imaginaires.

Ce n’est pas la domination masculine qui sauvera la famille. La violence sexuelle ne deviendra pas acceptable sous prétexte qu’on l’habille d’un discours sur les instincts. Le harcèlement restera une atteinte à la liberté, même rebaptisé jeu de séduction. Et la polygamie ne sera jamais la réponse à toutes les angoisses sociales, simplement parce qu’elle promet à certains hommes de retrouver un pouvoir d’antan.

Soixante-dix ans après le Code du statut personnel, la vraie question n’est donc pas de savoir comment remettre les femmes à leur place. Elle est de comprendre pourquoi certains s’obstinent à croire que leur propre place exige la soumission des autres.

Le corps d’une femme n’est ni une récompense, ni une dette, ni une terre à reconquérir. Son refus n’humilie personne, son départ ne trahit personne, sa liberté ne menace aucun homme. Une société juste ne demande pas aux femmes de renoncer à leurs droits pour panser des fragilités collectives. Elle travaille à des relations où personne n’a besoin d’écraser l’autre pour se sentir exister.

Le vrai combat n’est donc pas de rétablir l’autorité du mâle tutélaire, mais d’en finir avec cette vieille idée que la liberté de l’une serait la défaite de l’autre. À cette condition seulement, la Tunisie pourra avancer sans sacrifier ses femmes à la nostalgie d’un monde qui paraissait plus simple à certains… tout simplement parce qu’elles y avaient moins de choix.