L'exposition d'Arts Visuels d'Esmaâni. L'occasion de montrer des oeuvres engagées porteuses de messages ( Ebni Tounes, de Leïla Charfi). Crédits photos Selima Karoui.

« Esmaâni », une expression familière que même les très jeunes enfants commencent à prononcer dès leurs premiers mots. « Esmaâni », c’est vouloir dire « écoute-moi », « regarde-moi », « j’existe ». Autant dire, des nécessités pour chaque individu, en tant qu’être social.

C’est peut-être pour cette raison que cette locution terminologique a complètement « tiltée » dans l’esprit de Monique Vassart, instigatrice de l’événement multiculturel « Esmaâni », dont la première édition remonte à 2009 au « Palais Abdellia », à La Marsa, et qui bat actuellement son plein dans le même espace et sur les mêmes murs , depuis le 02 Novembre et jusqu’au 11 Novembre 2012.

En arrivant en Tunisie en 1992 pour s’y installer, Monique Vassart, belge de naissance, a vite compris comment fonctionnait le pays, elle y a découvert la dictature de Ben-Ali. Engagée socialement depuis sa Belgique natale, elle a vite déchanté. A l’époque, elle voulait mettre en place une structure associative à Tunis, mais a elle a bien compris que les associations humanitaires n’étaient pas la bienvenue. Sauf celles qui décidaient de s’associer au système corrompu du président déchu, et de s’asseoir à la même table que lui.

En 2005, elle pense tout de même à sa première action caritative. Elle travaille donc avec le milieu associatif existant, d’abord avec « SOS Village » en vendant des calendriers, à leur profit. Malgré cela, elle reste frustrée, « SOS Village » ne lui faisant pas de place, ou si peu. Elle n’était, par exemple, jamais intégrée dans leurs réunions. C’était la platitude au niveau décisionnel. Déterminée par l’activité associative, elle part vers l’Union Tunisienne d’Aide aux Insuffisants Moteurs, l’U.T.A.I.M, et vend des calendriers pour leur centre de Kerkennah (2009). Même déception, du moins mécontentement avec, toujours, un sentiment d’inachevé.

Monique se dirige alors vers l’A.T.A.S, l’Association Tunisienne d’Aide aux Sourds, et organise pour eux le premier « Esmaâni », qui n’était pas encore une association (impossible d’avoir le visa), mais juste une manifestation culturelle, avec une action artistique née d’une initiative personnelle, celle de Monique Vassart, qui voulaient venir en aide, la même année, aux enfants d’une école qui étaient dans l’impossibilité de s’y rendre, parce qu’ils n’avaient pas… de bus.

Ils étaient déscolarisés dans l’indifférence totale de l’Etat, dans une négligence absolue. C’est donc comme ça qu’est née l’événement « Esmaâni », à titre personnel au nom de l’A.T.A.S, qui malgré les fonds récoltés (27.000dnt) n’ont rien acheté pour les enfants. Ils ont tout bonnement « pris » l’argent. Ambiance RCD avec son système voleur et archaïque, Aucune transparence et beaucoup d’hypocrisie.

Justement, à la question de savoir si la majorité des associations du temps de Ben-Ali étaient forcément impliquées dans « x » magouilles, et que ces mêmes associations n’ont pas la même crédibilité aujourd’hui, Monique Vassart répond :

« Du temps de Ben-Ali, nous savions pertinemment que demander l’autorisation pour faire une association humanitaire, ne servait à rien, tu déposes le dossier au Ministère de l’Intérieur, ensuite tu te retrouves sur écoute, puis une enquête est ouverte à ton encontre, et on ne te donne jamais le visa. Cela ne servait à rien »

Déception et trahison pour Monique Vassart, qui a continué à développer son idée et ses intentions, ce après le « rapt » spirituel et financier d’A.T.A.S, décidant de se protéger en signant une convention l’année d’après. Cependant, pour « Esmaâni » 2010, la récolte des fonds n’a rien donné parce qu’il y a eu…. la « Révolution du 14 Janvier ». L’argent a été perdu, car la direction de l’A.T.A.S s’est dissolue, preuve supplémentaire que cette structure était, entre autres « rcd-iste ».

Seulement, cet incident s’est révélé positif, et un heureux accident pour « Esmaâni », puisque « Grâce à la Révolution, « Esmaâni » est devenu une association », dit Monique Vassart. Le 17 janvier 2011, devant les affolements des Tunisiens, dont certains blessés, et dans l’incapacité de bouger sous le couvre-feu, à partir de son appel sur « Facebook », pour savoir qui voudrait venir en aide dans les hôpitaux, une majorité d’ internautes répondent présents.

A l’hôpital Charles-Nicole, accompagnée de ses premiers bénévoles, Monique découvre des gens seuls et abandonnés, par la société, de plus sans famille, ou famille isolée en contrées oubliées, dans un état de délabrement total, avec les mêmes vêtements et sous-vêtements pendant des jours et des jours, sans nourriture et sans ustensiles pour manger. Des personnes seules et dans le besoin, sans domicile fixe, retrouvées dans la rue et atterries, atterrées, à l’hôpital. Une suite de « cas » tragiques, sans doute le reflet d’une société malade.

C’est à partir de cette « claque » que tout s’active, afin d’avoir l’autorisation d’agir en milieu hospitalier, sous forme d’association. Aux lendemains du « 14 Janvier », avoir cet agrément était facile.

Monique, a tout de suite été suivie par une foule d’individus motivés et chargés « électriquement » par leur motivation commune, la mise en place surtout en forme , d’une envie de « solidarité », dessinée depuis à l’encre indélébile. Cette élan de « solidarité » découlant directement de la vie associative et de l’activité de la société civile, tellement salie par une définition erronée, un statut véhiculé par les « fausses » associations du clan Ben-Ali, notamment à travers sa gente féminine…

L’assistance directe dans les hôpitaux n’est pas chose simple. Il s’agit d’aide instantanée, une mise à disposition absolue pour les malades, avec des bénévoles appliqués, assidus et certainement passionnés par leur action, engagés dans ce qu’ils font.

Pour « Esmaâni », ils ne peuvent intégrer l’association qu’après avoir accepté « la Charte du bénévole » suivant toutes ses clauses. Une charte qui permet de placer les valeurs étiques et déontologiques avant tout le reste.

Maintenant, comment partir de l’action essentiellement caritative et du secours purement social pour atteindre les sphères artistiques et culturelles de la Cité ? Mettre en place des événements multiculturels où se mélangent , sur une dizaine de jours, foire aux livres, ateliers d’art pluridisciplinaires, et concerts de musique, autour d’une exposition d’Arts-Visuels permanente.

La foire aux livres d'Esmaâni. Un relais entre savoir et solidarité. Crédits photos Selima Karoui.

L’idée étant de récolter des fonds pour les bénéfices de l’association, pourquoi ne pas le faire à travers la diffusion et la propagation de l’Art à des prix accessibles ? Soit, permettre un accès à la culture à moindre coût. Nous intégrons dès lors, le plein sens de l’Art citoyen, voir même de la Citoyenneté artistique, et nous « faisons d’une pierre deux coups ».

Il est vrai que l’emploi coutumier d’ « Esmaâni » n’est pas facile, et voulu dénué de toute complaisance. Concrètement, l’aide au malade, son hygiène (faire sa toilette, changer son lit, etc…), veiller à son bien-être physique, tout en assurant une aide financière et matérielle. Le personnel hospitalier est souvent impuissant voir inefficace devant les demandes des personnes nécessiteuses de secours. L’objectif d’ « Esmaâni » est de prendre le relais. Une lutte, voir un combat qui dure et perdure.

Aujourd’hui, le champ de combat s’est élargi, sur des hôpitaux comme « Charles Nicole », « Mongi Slim », « Salah Azaiez », « Bab Saadoun » pour le grand Tunis, et l’« Hôpital régional de Jendouba ». Malheureusement, et c’est foncièrement regrettable, les actions de secours direct en régions intérieures, est encore très faible, faute de moyens.

Monique Vassart, maintenant vice-présidente d’« Esmaâni », se dit « stratège » et « diplomate » pour arriver à ses objectifs. Avec un système qui n’est pas encore assaini, réussir à travailler sur le terrain, tous les terrains étant en recherche de regards et d’attentions solidaires.

Elle insiste pour préciser que les donateurs de l’association suivent toujours le circuit de leurs dons, ajoutant que « n’importe qui peut voir les comptes d’ « Esmaâni ».

«  Nous sommes transparents, même sur notre page « Facebook », nous mettons nos comptes, et par souci de clarté et d’honnêteté, après chaque manifestation cultuelle d’ « Esmaâni», il y a le rapport annuel qui est publié, porté à la connaissance des donateurs, des éventuels futurs donateurs et du grand public. Ce rapport comporte un compte-rendu sur ce qu’a dépensé comme fonds l’association pour mettre en place l’événement (affiche, flyer, invitation, couverture médiatique…) et qu’est-ce qu’elle a ramassé comme ressources grâce à l’événement et ses composantes (foire aux livres , soirées de concerts, ateliers, ventes de l‘exposition, buvette…) »

« Esmaani » évolue, c’est une évidence. Avec une bonne répartition des rôles : Lotfi Dhaouadi, le président de l’association qui s’occupe principalement des relations avec le B,A,C, Bureau Associations Conseil, un lien en place pour aider et parrainer la société civile, ou encore Ahmed Mekki, officiellement chargé de la communication, qui a un rôle multifonctionnel (comme tous les autres membres de l’association ) en étant responsable, par exemple, d’un projet en cours à l’hôpital Bab Saâdoun, une concordance d’ateliers avec les enfants hospitalisés, encadrés et accompagnés par l’artiste plasticien Samir Makhlouf.

Jusqu’à fin Décembre 2012, avec 10 séances d’ateliers en tout, cette expérience mettra en exergue un travail de fond où les enfants internés feront parler et dialoguer leur imaginaire. Pour une exposition qui voyagera. Un projet en collaboration avec l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille, pour «  Marseille 2013, Capitale Culturelle ». « Esmaâni » devient progressivement structurelle et l’encadrement des bénévoles y joue beaucoup, essentiellement.

« Melika » est la « responsable sur terrain », la « responsable ressources humaines », gérant environ 120 bénévoles avec 60 actifs. Salariée de l’association, elle insiste pour affirmer qu’ « il  n’y a aucune distinction entre salariés et non salariés. On est tous à fond. Dans l’esprit et dans le cœur c’est la même énergie » .

Leitmotiv repris dans l’exactitude par Melika qui souligne en prime : « Esmaâni, à part une action, c’est mon travail et c’est aussi ma vie… Je suis avec les malades tous les jours. Les bénévoles, même s’il y en a qui arrêtent, beaucoup reviennent, prennent des pauses certes, mais reviennent. Les malades attendent toujours impatiemment les bénévoles, car ces derniers vont les voir tous les jours, à tour de rôle. Il y a une vraie reconnaissance de la part des malades». Nous l’avons compris, l’action est quotidienne. Matin, midi et soir.

Présentement, « Esmaâni » s’est encore plus renforcée en constituant son réseau d’artistes et donateurs. « Symptomatiquement », les particuliers veulent l’aider, ses créateurs également. Il n y a qu’à entendre la dernière chanson imaginée pour l’association, porteuse du même nom pour le comprendre.

Quelques artistes dont Yasser Jradi, artiste plasticien, auteur et chanteur de « Dima Dima », suite à de communes initiatives, complètement personnelles et donc bénévoles, se sont réunis dans un studio d’enregistrement et ont parcouru un même refrain pour conjuguer la locution « Esmaâni » à la première personne, celle qui voudrait atteindre toutes les autres, en le disant avec les mots, « Tfakarni bèch inîch maâk », « Rappelle toi de moi pour que j’existe avec toi ».

Selima Karoui