Manifestation à Tunis, le 25 janvier 2011 à Tunis. Photo :  Fethi Belaid [AFP]

Manifestation à Tunis, le 25 janvier 2011 à Tunis. Photo : Fethi Belaid [AFP]

Les Tunisiens ne veulent plus travailler [1] ! Cette phrase est devenue un credo quotidien dans la bouche de nombreux citoyens, chefs d’entreprise, exploitants agricoles… Les cafés remplis à longueur de journée n’en constituent-ils pas la meilleure preuve ? Alors que des dizaines de milliers d’offres n’arrivent pas à trouver preneur [2], près du cinquième de la population active est au chômage. Finalement la Tunisie serait un cas d’école du chômage volontaire théorisé par certains économistes libéraux…

Cette analyse simpliste ne tient pas longtemps dès qu’on observe les faits de manière un peu plus sérieuse. La part de la population active n’ayant pas reçu d’éducation primaire est passée de 16% en 2000 à 9% en 2011. Celle ayant une éducation primaire est passée de 41% à 33%. Durant la même période la part des diplômés du supérieur est passée de 9 à 19.5%. Ce qui signifie que le réservoir d’ouvriers s’est considérablement réduit en même temps que le nombre de cadres a augmenté. Cette évolution va dans le sens du progrès et n’est pas spécifique à la Tunisie. Un pays comme la Malaisie a eu la même évolution, mais le chômage y est autour de 3% car il a réussi à transformer la structure de son économie pour absorber les nouveaux diplômés, contrairement à la Tunisie et à de nombreux pays arabes. Nous n’insisterons pas sur cet aspect des choses, longuement commenté depuis les révolutions arabes. Nous nous attarderons plutôt sur l’autre versant du problème, la pénurie de main-d’œuvre. Parmi les secteurs qui ont de plus en plus de mal d’embaucher figure l’agriculture.

Récemment l’opinion publique tunisienne s’est émue de la pénurie de main-d’œuvre pour la cueillette de l’olivier, d’autant plus que la récolte est bonne et que l’huile d’olive est un produit phare dans la réduction du déséquilibre de la balance commerciale agricole tunisienne. Pourquoi les agriculteurs ont-ils autant de mal à trouver des ouvriers saisonniers malgré l’offre de rémunérations journalières relativement élevées dans certains cas ? D’abord parce qu’il s’agit d’une activité physiquement éprouvante, avec une perception sociale dégradante (notamment pour quelqu’un qui aurait suivi des études) mais surtout son principal défaut est d’être occasionnelle et non protégée. En effet, si on excepte les régions côtières où l’agriculture irriguée a besoin de main-d’œuvre toute l’année, les emplois agricoles ne permettent pas d’en vivre toute l’année. Ce constat est aggravé les années de sécheresse. En outre les saisonniers restent des travailleurs informels, sans cotisations sociales, ce qui les condamne à travailler jusqu’à un âge très avancé.

Comment faire donc pour résoudre ce problème qui constitue de plus en plus un obstacle au développement de l’agriculture tunisienne ? Historiquement les pays ont recouru à deux solutions. D’abord l’immigration, à laquelle recourent par exemple les Italiens avec les saisonniers tunisiens, les Espagnols avec les Marocains ou les Libanais avec les Syriens. Si cette solution peut paraître tentante en raison des différentiels de coûts de main-d’œuvre elle est difficilement applicable pour le cas de la Tunisie. En effet, ses voisins algériens et libyens sont eux-mêmes importateurs de main-d’œuvre grâce à la rente pétrolière. La Tunisie pourrait faire appel à des ouvriers marocains ou sub-sahariens, mais le coût de transport risque de devenir prohibitif pour une courte période. L’immigration est envisageable pour des ouvriers permanents, mais elle poserait d’autres problèmes auxquels il faudrait se préparer avant d’envisager cette voie. Les Tunisiens ont une longue tradition d’émigration et ils n’ignorent donc pas ses avantages et inconvénients.

L’autre solution utilisée notamment dans les pays développés est la mécanisation. C’est elle qui a permis d’accroître significativement la productivité agricole. Cependant la mécanisation ne s’adapte qu’aux grandes exploitations, or les exploitations tunisiennes sont souvent morcelées et certaines sur des terrains peu praticables aux machines. En outre, contrairement aux pays développés la politique agricole tunisienne est dotée de moyens limités et il faudrait importer toutes ces machines, ce qui engendrerait des coûts élevés pour les agriculteurs et pour l’économie.

Deux autres solutions innovantes et complémentaires pourraient être envisagées. La première consisterait à distribuer une partie des fermes agricoles de l’Etat qui étaient pour la plupart aux mains des familles au pouvoir et qui les utilisaient en ranchs de villégiature, aux paysans sans terre. Chacun aurait un petit lot et l’Etat pourrait encourager une gestion coopérative de ces structures. En ayant un revenu minimum via son exploitation, le paysan pourrait le compléter par des activités de saisonnier agricole (la multi-activité est fréquente en milieu rural).

L’autre solution consisterait à inciter des promoteurs privés à créer des entreprises d’intermédiation entre l’offre et la demande de saisonniers agricoles, qui deviendraient des travailleurs formels avec une protection sociale garantie. L’Etat pourrait encourager cette activité en versant des primes à l’emploi aux saisonniers qui travaillent le plus. Il devrait aussi prendre plus en compte les périodes de pic d’activités saisonnières en limitant par exemple les embauches en chantiers publics dans les zones rurales durant ces périodes.

Il existe certainement d’autres solutions intéressantes. Ce qui est néanmoins sûr c’est la nécessité de poursuivre le débat sur cette question et d’y associer les populations concernées, ainsi que des spécialistes du monde rural qui travaillent sur le terrain et qui connaissent bien la réalité quotidienne et les contraintes des agriculteurs et des ouvriers.

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1- Cet article est une traduction de l’arabe de l’article paru dans Assafir Al-Arabi du 19/12/2012.

2- Selon une étude de l’Institut arabe des chefs d’entreprise basé à Tunis.