Chawki-Jebli-mellassine

Originaire de Mellassine, un quartier populaire à la périphérie de la capitale, où il réside avec ses sept frères et sœurs et ses deux parents, Chawki Jebli, 27 ans, vendeur ambulant, a été retrouvé pendu chez lui.

Avant de se donner la mort, dans la nuit du lundi 3 mars 2014, Chawki Jebli a laissé un message : « La police veut me mettre en prison pour des vérités que je détiens ».
Devant la petite porte usée de la maison du défunt, ses sœurs criaient. « Il est trop tard pour parler de Chawki. Vous étiez où quand il a demandé votre aide ? », hurle l’une d’elles, ne cachant pas sa rage. Elle nous empêche d’entrer, même pour parler avec les membres de famille encore sous le choc de cette disparition douloureuse. Pour elle, tous les journalistes qui sont venus ne cherchent que le buzz à travers le drame de son frère. « Laissez nous en paix ! Cherchez une autre histoire pour vous faire de l’argent ! ». Ce refus ferme et à la limité violent cachait aussi une peur. « Si on témoigne à visage découvert, on aura des ennuis avec la police. J’ai peur pour ma mère et mes frères », avoue Souhir, après avoir compris que nous ne voulons pas filmer les visages.

Quelques jours avant le drame, Chawki a reçu une lettre de convocation au poste de police pour un interrogatoire. Il a posté une vidéo, dans laquelle, il parle de l’acharnement de la police contre lui. « La police veut me fabriquer un procès avec l’aide de la justice ! Écoutez-moi ! J’ai des vérités, je sais tout ce qu’ils préparent pour moi … n’ayez pas peur et rendez moi justice ». Cet appel à l’aide n’a pas eu d’écho. Personne n’a pris au sérieux les angoisses de Chawki. Même si aujourd’hui, certains lui donnent raison, en se rappelant des violences banalisées et quotidiennes qu’il a subi.

Quand je l’ai vu la dernière fois, j’ai rigolé de la vidéo. Il s’est donc fâché et a décidé de ne plus me parler … c’est vrai qu’il est victime d’harcèlement, comme nous tous… La police le cherche à chaque fois qu’il y a un problème dans le quartier. Il a pourtant changé et a essayé de monter un petit commerce…,
confie Dhia, un de ses amis et voisins.

Chawki a passé plus de 5 ans en prison. Après sa libération, il voulait changer de vie. Mais avec son passé criminel, il n’a pas réussi à se réintégrer dans la société. Il s’est mis alors à la drogue et précisément le « subutex », une substance vénéneuse, que la majorité des jeunes s’injectent dans les quartiers pauvres. Sans diplôme ni argent ni éducation, comme la plupart des jeunes de son quartier, Chawki n’avait pas d’avenir. « Il a donc repris la charrette de son père pour vendre la Harrisa (un gâteau tunisien) », nous raconte sa sœur.

Les ennuis reviennent dans la vie de Chawki quand des policiers l’ont accusé de vouloir cacher un trafic de drogue derrière son petit commerce. « Ils l’ont menacé plusieurs fois et lui ont presque interdit de circuler à nouveau avec sa charrette », explique Aziza, la mère du défunt, persuadée que la police a acculé son fils au suicide. Car le jeune n’a pas manqué d’alerter sa famille et ses amis de son suicide comme acte de défense contre l’arbitraire.

De son côté, le ministère de l’intérieur nous a notifié que Chawki Jebli a reçu une convocation concernant une plainte déposée contre lui, sans plus de détails. Le ministère affirme, en outre, que le défunt n’avait aucun problème avec la police tout en précisant qu’il était une victime de “subutex”, trouvée d’ailleurs dans ses poches par le procureur de la république. Selon cette source officielle « Chawki serait, tout simplement, victime de sa propre dépendance à la drogue».

Un des copains du défunt nous explique : « Ce n’est pas seulement le désespoir et la pauvreté qui ont tué Chawki. C’est aussi le sentiment d’injustice et de discrimination. Ici, la police nous interdit de franchir le mur (il montre de doigt un mur séparant le quartier des autres habitations) parce qu’on nous considère dangereux. Pourtant ce n’est pas le cas. Et plusieurs d’entre nous, se sont fait embarqués par la police et ont passé des années en prison sans rien faire. » Les jeunes de quartier parlent d’une bande de flics qui magouille et abuse de son pouvoir pour terroriser la communauté. « Quand la police t’arrête, tu n’as même pas de quoi payer tes cigarettes, voire les frais d’un avocat,» résume un autre jeune du quartier, 34 ans, et an chômage depuis des années.

Depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi, le débat autour du suicide des jeunes ne cesse de remonter à la surface. Les jeunes qui prennent le large pour traverser la méditerranée, clandestinement, avec une barque de fortune, qui se droguent ou qui partent au Jihad en Syrie, qui mettent subitement fin à leurs vies, tous portent en eux un message de désespoir et de colère ; et tous sont des victimes qui assurent elles-mêmes leur destruction. L’indifférence du système et de l’opinion publique ne fait qu’exacerber ce drame humain.

A croire que « si un système ne fait rien pour enrayer un fléau, c’est que celui-ci y trouve un intérêt. Car il ne fait pas que ne pas les empêcher, il les produit. » *

* Jean-Paul Galibert, « Suicide et sacrifice », Éditions Lignes, 2012.