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Crédits à Habib M’henni / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Lugubre, au cœur de Tunis, apparait une immense boule en verre, posée sur de grands pieux. D’une pâle clarté, une sorte de boule en cristal qui augmente à sa vue, l’obscurité de ce lugubre édifice qu’est la Cité de la Culture ; qui à ses nombreuses facettes, rappelle aux passants artistes, l’argent qui aurait pu servir à donner vie à d’innombrables créations désormais prisonnières du passé.

Entamé en 2006, les premières prévisions d’achèvement du projet sont prévues pour la date d’août 2008. Elles sont reportées pour la fin du premier semestre 2009. L’inauguration officielle de l’édifice devait se tenir le 7 novembre de la même année, date de la célébration du Changement et la réélection du Président déchut pour un nouveau mandat 2009/2014. Depuis, le projet n’a jamais cessé de changer de date d’achèvement, de 2009 à 2010, puis 2011 et enfin pour 2018.

Mais qu’est-ce qui s’est passé exactement pour que les travaux d’exécution dudit projet trainent en longueur ? Historique et état des lieux…

Les débuts du projet

C’est en janvier 1992, que le président de la République déchu, Zine El Abidine Ben Ali, a décidé de dresser dans la capitale, une Cité de la Culture. Il faudra attendre plus d’une dizaine d’années après, pour commencer à voir les fondements de cet édifice dédié à l’art, qui incarne les manœuvres douteuses auxquelles nous avait habitué l’ancien régime, sur un terrain de 9,2 hectares, en plein Tunis.
Arrêté en 1994, un budget prévisionnel de 120 millions de dinars est accordé à la construction de la cité, dont la superficie totale couverte à construire est de 48 836 m². Et c’est un groupement de concepteurs tunisiens piloté par l’architecte Riadh El Bahri, qui avait, au moment, remporté le concours. (El Bahri était également l’architecte du stade olympique de Radès et le rénovateur du stade d’El Menzah).

La construction des fondations profondes

Suite à cela, un appel d’offres pour la construction des fondations profondes a été lancé. C’est à la Société Bouzguenda Frères qu’est revenue cette tâche. Le terrain étant vaseux, il a fallu chercher un bon sol de la profondeur de 60m pour ces travaux. Il a été nécessaire de couler 560 pieux sur lesquels posé le projet puis recourir à du béton spécial avec ciment n HRS qui résiste aux agressions chimiques du sol.

Démarrage des travaux

Plus tard, en 2006, une entreprise tchèque a remporté le second appel d’offres international lancé en 2004 et a démarré les travaux de construction avec un délai de 30 mois. C’est ainsi que la République tchèque s’implique directement dans l’aventure à travers l’entreprise Géosan (groupe Tunisie), et la banque commerciale Komercni Banka, filiale de la société générale, qui accorde un prêt de 40 millions d’euros au projet, soit 70 millions de dinars tunisiens. Le choix des tchèques laisse perplexe face à une proposition financière chinoise plus alléchante. Nous comprendrons par la suite que cette décision d’attribuer le marché à la société tchèque était imposée d’en haut. Une société qui se verra l’un des boucs émissaires du projet.
La construction de cette forteresse commence dès lors à imposer des interrogations. Notons qu’à l’époque, la Tunisie se vantait d’avoir de la rigueur dans l’exécution des projets programmés, et était connue pour respecter ses délais. Or, les retards enregistrés dans l’exécution de ce projet semblent transgresser cette règle.

Le 1er février 2006, le démarrage du projet a était initié théoriquement, parti pour être prêt le 30 juillet 2008. Dû aux études incohérentes du marché dès son offre de départ, l’entreprise tchèque a connu de nombreuses difficultés pour mener à bien le projet. Ils ont alors tenté de pousser les autorités concernées vers une nouvelle étude sur le dossier du marché et des réajustements budgétaires. Chose qui a été refusée.
Les Tchèques n’avaient jamais travaillé en Tunisie et ne connaissaient rien au marché tunisien. En 2008, c’est la sonnette d’alarme qui est tirée. Plusieurs plaintes d’entreprises tunisiennes contre l’entreprise tchèque pour impayées avaient été déposées. Ces derniers se sont retrouvés incapables d’achever le projet à temps.
Dès lors les autorités avaient pris la situation en main, en étudiant, entre autre, la possibilité de résilier le contrat les liant à l’entreprise tchèque. Mais comme cette dernière avait sous-traité tous ses travaux à des entreprises tunisiennes, le tort important que cela pourrait engendrer met à l’écart cette idée.

Suite à ça, le gouvernement a amené à réétudier les prix par rapport au marché courant, ce qui a induit à un ajout de 7 millions de dinars hors taxe au montant initial du projet, ainsi que le report de la date d’achèvement contractuel du projet à la fin du mois de juin 2010. Par ailleurs, le redémarrage du projet a été accompagné du paiement des sous-traitants nationaux et de l’encadrement de l’entreprise tchèque de près.

Arrivant en juillet 2010, le projet n’étant toujours pas fini et avec l’accord de crédit qui allait arriver à échéance en novembre 2010, on a demandé la prorogation de l’accord de crédit. Par ailleurs, seulement la banque tchèque et l’organisme d’assurance de crédit ont, quant à eux, exigé la prorogation du délai d’achèvement des travaux. Suite à un Conseil ministériel sous la présidence du chef de l’Etat, il a été ordonné l’accélération du rythme du parachèvement des travaux de construction de la Cité de la Culture, la création d’une cinémathèque et d’un musée de l’art vivant dans cette cité et le report du délai d’achèvement au 30 juin 2011.
A l’époque, l’état d’avancement matériel du projet était d’environ 70% et la consommation du crédit à bien plus que la moitié, avec principalement à achever, la scénographie à laquelle est attribuée 20% du montant du marché, dont les fonds nécessaires à sa réalisation devaient être négociés avec les banques par les Tchèques.

Le 9 décembre 2010, La classe exceptionnelle à l’emploi de directeur d’administration centrale est attribuée à Monsieur Zouhair Ben Jazia, ingénieur en chef, chef de l’unité de gestion par objectifs pour l’achèvement de la réalisation du projet de construction de la Cité de la Culture de Tunis, relevant de la direction générale des bâtiments civils au Ministère de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du Territoire.

Début 2011, la révolution en marche, quelques incidents touchent le chantier. Les Tchèques effrayés, en font part à leur siège, en indiquant que leur personnel expatrié, n’est pas assuré contre les guerres et les révolutions. Ils ont finalement été convaincus par la nécessité de reprendre les travaux.

Par ailleurs, Mohamed Zinelabidine qui a été nommé en 2008 à la tête de l’Unité de gestion par objectifs de la Cité de la Culture, présente sa démission en 2011. Les causes de cette démission seraient l’absence d’intérêt total du ministre de la Culture quant au travail qui a été entrepris par des dizaines de groupes de travail pour l’exploitation de la Cité de la Culture pendant presque trois ans. Pas surprenant de constater, encore une fois, un manque de communication de la part de qui de droit.
Mohamed Zinelabidine est professeur d’enseignement supérieur en sciences culturelles à l’Université de Tunis et chercheur haut niveau à Paris I Panthéon Sorbonne, spécialiste des politiques culturelles et stratégiques de développement, ayant couronné sa formation par un doctorat en sociologie politique et culturelle à René Descartes, un Doctorat en géopolitique et esthétique à Paris I Panthéon Sorbonne et un Doctorat en histoire de la musique à la Sorbonne Paris IV.

Arrêt des travaux

En raison de l’impossibilité de parachever le projet, les travaux ont été suspendus en Novembre 2011.

Lors d’un conseil interministériel du gouvernement Jomaa, tenu en janvier 2015, soit quelques jours avant son départ, il a été décidé l’envoi d’un préavis de dix jours, de résiliation de contrat pour non-observation de ses engagements contractuels à l’opérateur tchèque Géosan. Ce préavis annonce que si les Tchèques ne reprennent pas les travaux, le gouvernement tunisien se verra dans l’obligation (après consultation des lois régissant la situation) de résilier le contrat de cet important projet culturel, et de lancer un nouvel appel d’offre.
C’est ainsi que l’opérateur tchèque Géosan a décidé de recourir à la justice, qui lui avait accordé raison. Il a donc été jugé, que les raisons à l’origine du retard ne sont autre que les effets collatéraux du soulèvement du 14 janvier 2011.
Géosan opte pour un accord à l’amiable. Quant à lui, le ministère de l’Equipement avait proposé de lancer un nouvel appel d’offres pour l’achèvement des travaux pour un coût de 120 MDT, dans les plus brefs délais.

Un nouveau et peut-être dernier appel d’offres

En avril 2015, à la tête du ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine, Latifa Lakhdar met en premier sur la liste des priorités de son ministère, la poursuite des travaux dans le chantier de la Cité de la Culture. Elle lance un appel d’offres international durant le même mois, dont les résultats sont attendus pour la fin de ce mois de juillet, après accord de la commission des soumissions, informe le ministère.
Notons que les promoteurs immobiliers ou le groupement des promoteurs sont invités à proposer un financement extérieur, public ou privé et une garantie pour le parachèvement des travaux des deux tranches du projet. Par ailleurs, le montant de l’offre et le pourcentage de la participation des promoteurs tunisiens ainsi que le montant de la dette sont aussi parmi les critères d’évaluation de l’offre. Ajoutant que le coût global maximum alloué au projet, qui sera communiqué à la date du lancement de l’appel d’offre, ne devrait pas dépasser 120 millions de dinars tunisiens.

Les travaux à réaliser se composent de deux parties : Parachèvement de la première phase d’une surface totale couverte de 48 836 m² et Construction de la deuxième phase, le musée national des civilisations d’une surface couverte d’environ 26 000 m².

Le plan prévisionnel des différentes phases de passation et réalisation du projet sont comme suit :

● Un délai d’exécution de 18 mois pour la première partie,
● Un délai d’exécution de 30 mois pour la deuxième partie,
● Le 27 Avril 2015, date de publication de l’avis d’appel offre,
● Le 26 Juin 2015, date de l’ouverture des offres,
● Le 15 juillet 2015, date de la soumission du dossier d’évaluation des offres à la commission de marchés compétente,
● Le 30 juillet 2015, date de la publication du résultat de l’appel d’offre,
● Septembre 2015, date du début de l’exécution,
● Mars 2017, date de la fin de l’exécution de la première partie,
● Mars 2018, date de la fin de l’exécution de la deuxième partie.

Lors d’une réunion organisée au siège de la Cité de la Culture au mois de mai, Mohamed Salah Arfaoui, ministre de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire déclare à la TAP, « qu’une dizaine d’entreprises tunisiennes et européennes ont retiré les dossiers pour participer à l’appel d’offres international avec financement pour l’achèvement de l’ensemble des composantes du projet de construction de la Cité de la Culture à Tunis ». (la visite en Photos)

C’est dans le cadre d’une visite des lieux réservée tenue en juin 2015, l’architecte Fethi Kouched, directeur chargé des bâtiments et des affaires foncières au sein du ministère de la Culture indique que les principales exigences de cet appel d’offres sont le respect des délais d’achèvement du projet et la garantie d’une bonne qualité de l’ouvrage conformément aux normes internationales et aux spécificités architecturales tunisiennes. Il ajoute que les travaux ne seront entamés qu’après la sélection du nouveau promoteur du projet et l’approbation du financement par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Lakhdar semble acharnée pour faire de ce lieu, cité des rêves incertains, illustrant le gâchis financier pour certains et les créations enterrées pour d’autres, un véritable temple des arts et de la culture. La Tunisie est-elle apte de perdre plus d’argent ? Cet édifice sera-t-il un jour rentable ? De quoi va-t-on le remplir face à une production artistique victime d’une sécheresse financière ? Le citoyen tunisien qui se démène pour survivre est-il maître de l’argent du contribuable supposés lui rendre la vie plus confortable ? Plus de quatre ans après la révolution, les autorités régissant la culture ne sont-elles pas capables de voir que le principal public s’intéresse plus que jamais à la culture alternative ? Ne voit-on pas qu’il serait plus intelligent de mettre en place des espaces culturels dans les régions défavorisées depuis Bourguiba, passant par Ben Ali et ce qui suit ? Ne va-t-on jamais en finir avec cet élitisme et ce lobbying qui inonde même la culture ? Quand va-t-on enfin donner au peuple ce qui lui revient de droit, une fois pour toute ? Quand va-t-on lui donner le droit de décider pour lui de ce dont il a besoin ?

Carte d’identité de la Cité de la Culture

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Etendue sur 52 hectares, situés en plein centre de la ville de Tunis, à l’emplacement de l’ancienne Foire internationale de Tunis sur l’avenue Mohammed V, la Cité de la Culture comprend un ensemble d’espaces pour spectacles vivants : Espace d’accueil général du public, 3 salles de spectacle (1800, 700 et 300 places) et 7 studios de production, Médiathèque d’actualité, Une cinémathèque composée de 2 salles de cinéma, de 150 et de 350 places, Maison des artistes, Galerie nationale d’art et d’exposition composée de 3 salles d’exposition dotées d’une réserve, Administration générale de la cité, Espace pour les activités de commerce, Elément signalétique appelé « tour de la culture », des parkings. Un musée complétera cet édifice dont le coût sera d’environ cent millions de dinars.