Symptôme politique d’une époque profondément malade, c’est-à-dire en profonde crise d’imagination et de créativité, incapable d’imaginer les moyens discursifs de sa reproduction et de créer de nouveaux débouchés idéologiques pour se perpétuer, Youssef Chahed est la figure d’une confusion politique extrême et d’une maladresse rhétorique criante, au sens propre comme au sens figuré, puisqu’il prononce des discours qui se veulent enflammés, s’adonne à des envolées rhétoriques qui aspirent à atteindre des milliards de décibels et à franchir l’atmosphère terrestre ; et dans la mesure où cette maladresse apparaît au grand jour, impossible à ignorer pour peu qu’on s’y intéresse de près.

Car il s’agit bien d’un trait caractéristique propre au premier ministre actuel, qui fait qu’on lui décerne d’emblée une place au podium, le distinguant du défilé atone des premiers ministres technocrates que nous avons connus au cours de la période de transition. Quand bien même il partage avec ses prédécesseurs les orientations politiques générales imposées par la récupération néolibérale du soulèvement populaire de 2010-2011 – attitude timorée face aux bailleurs de fonds internationaux et participation de fait à la rupture du contrat social national par l’inclusion d’un tiers étranger, resserrement progressif de l’étau sur les mouvements sociaux, prégnance d’un discours sécuritaire, et par là même des enjeux sécuritaires, en dépit des questions économiques et sociales etc.–, eux savaient s’en tenir à ce qu’ils savaient faire : l’exercice purement technocratique des missions que leur assignait leur fonction politique. Ils n’avaient pas d’ambitions rhétoriques ni de voix à faire entendre. Ils se contentaient, au mieux, de se tenir en costume-cravate dans leurs rares entretiens télévisés, au pire de balbutier maladroitement ce qu’ils avaient à dire à l’opinion publique.

L’occupant actuel du palais du gouvernement de la Kasbah est, en revanche, loin de s’en tenir à cette fonction de bras technocratique des injonctions néolibérales : il ambitionne de convaincre par les mots. Il se fait tribun inavoué de politiques qui ne sont pas vraiment les siennes. C’est qu’il a la voix chatouilleuse : elle tend à chaque fois à sortir de sa bouche, sans pour autant que sa gorge en reçoive la directive de la part de ses complexes neuronaux. La preuve : ses envolées lyriques au Parlement, venant tout droit du cœur profondément autoritaire qui est le sien, ne prennent pas la peine de vérifier la consistance logique de leur contenu. Disant une chose et son contraire, il n’hésite pas à associer le vieux Marx à l’entreprise de « transformation du monde » dans laquelle il veut nous enrôler, à insister sur la fonction sociale de l’Etat avant de disserter sur les vertus des privatisations, à assimiler tournevis et clé à molette, dentifrice et sauce à l’ail.

Dans sa conquête pour les parts de marché du verbe, les identités idéologiques de Youssef Chahed se succèdent ainsi au gré de son trouble dissociatif de la personnalité : YC le socialiste s’endort quand YC le néolibéral se réveille, YC le néoclassique insouciant succède à YC le serviable keynésien, sans pour autant que la hauteur de son verbe n’atteigne la cheville d’une fourmi. Entre temps, la cigale continue pépère le train-train de sa chienne de vie. Baignant dans un charivari politique burlesque, le chouchou du président incarne une imposture politique sans nom, mais surtout un esprit hanté par une bipolarité idéologique dangereuse ; on entrevoit presque sa prochaine phase dépressive au moment même où il affiche son euphorie maniaque.

Mais la signification concrète de ces cycles maniaco-dépressifs est bien au-delà d’un quelconque trouble psychologique, car Chahed incarne cette confusion idéologique consubstantielle au tout-néolibéral, au tout économique. C’est que le Zeigeist [esprit du temps] politique de « la fin de l’idéologie » tend à faire oublier aux plus oublieux des mortels qu’il n’est lui-même que la suprême manifestation de l’intronisation d’une nouvelle idéologie : celle qui consiste à dire « il n’y a plus d’idéologie [si ce n’est que moi-même] ». Les diktats du marché en viennent à s’étendre jusqu’à la parole politique et supplanter les réquisits de la pensée, si bien qu’il n’y a plus de pensée possible dans ce cadre d’a-pensée. Le maître de confusion nationale est la réalisation personnifiée de ce qu’est devenue la pensée de l’ère post-idéologique autoproclamée : une pitrerie intégrale où la théâtralisation de l’hypocrisie intellectuelle ne sert qu’à masquer les effets du statu quo, du « changeons tout tout en gardant le tout inchangé », du « que personne ne bouge ! » autoritaire, c’est-à-dire du « continuons sur la même voie et que ça saute ! ».

Confusion idéologique intégrale ou hypocrisie intellectuelle sans nom, le premier ministre n’en reste pas moins le fervent professeur du 2 et 2 font 5.