Par Florence Kessler,

Au lendemain de la découverte du corps du prêtre polonais Marius Ribynski, égorgé, dans la cour de l’école privée de la Manouba en Tunisie, le Ministre de l’intérieur tunisien s’empresse d’attribuer ce crime odieux à « un groupe de terroristes fascistes ayant des orientations extrémistes », nouveau nom politiquement correct donné aux groupes islamistes. Pourtant aucune preuve n’est fournie pour justifier cette allégation qui pourrait fort bien être utilisée par le gouvernement pour donner corps à la menace islamiste. La question qu’on est alors en droit de se poser est la suivante : à qui profite le crime ?

Vendredi 18 février 2011, le prêtre polonais Marius Ribynski, salésien et économe de l’école privée Salésienne de la Manouba en Tunisie, est découvert égorgé, dans un dépôt de l’école. Cet acte odieux a suscité les condamnations sans appel des gouvernements Tunisien et Polonais et nul ne saurait faire autrement que se ranger derrière ces condamnations claires et s’associer à l’indignation qu’un tel crime suscite. Au-delà des condamnations énoncées, figure cependant matière à interrogation sur l’interprétation rapidement donnée par certains à cet acte.

Alors que les autorités polonaises parlent sans ambiguïté d’un « acte particulier à caractère criminel » et soulignent par l’intermédiaire de son service de presse qu’il « n’a pas de liens avec les événements des derniers jours en Tunisie », le gouvernement tunisien s’avance plus loin dans la sémantique en attribuant le crime à un « groupe de terroristes fascistes ayant des orientations extrémistes”. Qui donc, au sein du gouvernement tunisien, a introduit cette nouvelle donnée du problème et sur quelle base ?

Dans son communiqué de Presse du 19 février, le Ministère des Affaires Religieuses rappelle essentiellement que la Tunisie a toujours constitué un lieu de coexistence entre les races et les nationalités et de dialogue entre les civilisations, les religions et les cultures. Il réaffirme ainsi son attachement à la liberté du culte aussi bien au niveau des croyances qu’au niveau des pratiques. Nulle insinuation ici sur les commanditaires du crime. Le ministère de l’Intérieur n’a pour sa part pas la même réserve et attribue le même jour l’assassinat à un « groupe de terroristes fascistes ayant des orientations extrémistes ». Quelles preuves a-t-il de ces accusations ? Selon ses propres termes : « La méthode de l’assassinat et les investigations menées à cet effet ». Cette élévation au statut de preuve d’une image ancrée dans l’imaginaire collectif, celle de l’islamiste égorgeur, de même qu’une investigation qui en quelques heures serait capable de donner des conclusions dignes d’être communiquées publiquement, laissent songeur.

A bien y réfléchir, en effet, à qui profite le crime ? Face à une population qui depuis des semaines réclame sa liberté de pensée, d’action, de parole et bien sûr de croyance, les islamistes ont-ils réellement intérêt à montrer un visage de violence et d’intolérance ? Les politiciens islamistes l’ont d’ailleurs bien compris comme le montre leur stratégie depuis le début des événements : se réclamer du coté de la démocratie et montrer le visage le plus tolérant possible. Faut-il alors soupçonner un acte isolé d’un illuminé en mal d’égorgement au nom d’Allah ? Dans le contexte actuel, un tel événement vient curieusement à propos et il faut être bien naïf pour ne pas trouver suspect l’empressement du gouvernement tunisien à attribuer ce crime aux Islamistes.

Ce crime, Delanoë le rappelle, « est totalement contraire à l’identité du peuple tunisien tolérant et fraternel.» C’est également le cas des différentes manifestations récentes de type intégriste auquel le ministère de l’Intérieur rattache d’ailleurs l’assassinat du père Ribynski dans son communiqué. A titre d’exemple : début février, plusieurs manifestants équipés de banderoles neuves se sont rassemblés devant une synagogue pour réclamer l’instauration d’un califat. A-t-on déjà vu manifestation plus éloignée de la réalité ? Les islamistes qui viennent de retourner en Tunisie sont-ils déjà si bien organisés pour offrir des banderoles neuves à leurs manifestants et sont-ils si déconnectés de la réalité tunisienne pour leur faire scander des slogans désuets ?

Difficile de ne pas se poser ces questions et difficile également de ne pas évoquer l’hypothèse d’une parodie grotesque de la menace islamiste qui permettrait au gouvernement de brandir l’épouvantail-alibi qui a fonctionné pendant de si nombreuses années pour se maintenir au pouvoir. L’interview récente de Fabrice Epelboin sur France 24 qui dénonce clairement l’utilisation par les forces de sécurité tunisiennes d’internet et des réseaux sociaux pour terroriser la population en se faisant passer pour des islamistes résonne étrangement avec cette hypothèse. Dans ces temps troublés où la guerre de l’information fait rage, il semble plus qu’urgent de se poser la question : à qui profite le crime ?

Florence Kessler, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure