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J’ai eu la chance de découvrir « Liberté en acte », le documentaire de Hichem Ben Ammar, réalisé à l’occasion du 180ᵉ anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Tunisie. Ce film ne se contente pas d’exister, il s’impose. Il brise un tabou longtemps maintenu dans le cinéma tunisien et ouvre un espace de réflexion à la fois sociohistorique et géopolitique autour d’un fait que l’on dit révolu, mais dont les échos continuent de vibrer dans l’imaginaire collectif.

Ce documentaire m’a particulièrement marquée. D’abord en tant qu’historienne de formation, mais aussi parce que je m’intéresse aux conditions des populations noires en Afrique du Nord aujourd’hui. Ce que montre le film, c’est justement qu’on ne peut pas comprendre le présent sans regarder cette histoire longue, souvent passée sous silence ou mal racontée.

Dès les premières images, la caméra de Ben Ammar nous entraîne dans les artères vivantes de la médina de Tunis, jusqu’au souk El Berka. Aujourd’hui, c’est un lieu éclatant de lumière et d’or, animé, presque fascinant. Mais entre le XVIIᵉ et le XIXᵉ siècle, c’était un marché d’esclaves, principalement venus d’Afrique subsaharienne. Le contraste est frappant. À un moment, un guide touristique explique la place de l’esclavage en Tunisie, tout en soulignant avec une certaine fierté que le pays l’a aboli avant, même, les États-Unis. C’est une vérité historique. Mais le film ne s’arrête pas à cette « bonne nouvelle ». Il rappelle surtout la violence du système esclavagiste, la déshumanisation, et l’ampleur d’un phénomène qui dépassait largement les frontières tunisiennes.

Le regard s’élargit alors. Le documentaire évoque notamment l’histoire des Zanj, en Irak actuel, et leur révolte, décrite dans le film comme porteuse d’une valeur universelle. Il replace la Tunisie dans un ensemble de circulations entre l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Nord, la Méditerranée et même les Amériques. Les océans apparaissent comme des espaces tragiques : des lieux de passage où des hommes et femmes mouraient en mer, tandis que d’autres naissaient déjà esclaves.

Les interventions d’historiens et les images d’archives apportent une dimension très forte au film. Certaines images sont difficiles à regarder, mais elles ne sont pas là pour choquer gratuitement. Elles rappellent que la mémoire passe aussi par ce qu’on préférerait éviter. Elles mettent en lumière les traces laissées par l’esclavage : des stigmates invisibles, mais encore bien présents.

Ce qui est intéressant aussi, c’est que ce documentaire ne propose pas un discours figé. Au contraire, il montre des désaccords, des nuances. Par exemple, quand un historien affirme que l’esclavage en contexte musulman était surtout domestique, un sociologue vient nuancer en rappelant que le rôle des esclaves dans l’agriculture, notamment dans le sud tunisien était incontournable. Ces tensions ne brouillent pas le propos, elles l’enrichissent. Elles montrent que l’histoire est complexe, traversée par des enjeux économiques, religieux et politiques. Le film donne ainsi à voir une « Iyala Altounissya » en mutation, travaillée par des débats profonds, et engagée dans des reformes juridiques et sociales qui ont laissé des traces durables.

Le film joue également beaucoup sur le lien entre passé et présent. Le choix du noir et blanc interpelle : est-ce seulement esthétique ? Ou une manière de faire dialoguer les époques, de montrer que l’histoire n’est jamais totalement terminée ? On a parfois l’impression que les visages d’aujourd’hui portent encore les traces d’hier.

Puis, soudain, la couleur apparaît au milieu du film. Une seule scène : des femmes noires, dans le sud tunisien, réunies dans un moment de partage, chantant, cuisinant. Cette irruption chromatique serait-elle anodine ? Ou relèverait-elle d’un geste, presque d’un manifeste ? Le film, après avoir traversé la douleur, chercherait-il ici à faire place à la vie ? À la continuité ? À une présence qui ne se réduirait pas à la souffrance, mais affirmerait aussi la joie, la transmission, la résistance ?

Photo de Halima Ezzaima lors de la visite à Gabès de Bourguiba et de sa première épouse Moufida en 1957 – archives MA

Le documentaire donne aussi la parole à plusieurs figures contemporaines. Quatre hommes tunisiens noirs y racontent leurs parcours, incarnant chacun à leur manière une forme de résistance. Leurs témoignages donnent à voir une réalité encore marquée par le racisme, parfois discret, parfois plus frontale. Je préfère ne pas en dire trop pour laisser la découverte intacte.

  • Deux femmes marquent profondément le récit. En premier lieu, Halima Ezzaïma. Originaire de Gabès, engagée dans la lutte contre la colonisation, elle demeurait pourtant largement absente des récits officiels. Consciente de sa couleur noire, qui pouvait être un obstacle à être reconnue comme une Tunisienne à part entière, malgré tout cela, elle s’était engagée courageusement dans le mouvement national, aux côtés de Bourguiba, de ses compagnons et de tous les militants pour l’indépendance de la Tunisie.
  • Habitée par l’amour de son pays, le seul qu’elle connaissait, elle portait jalousement le drapeau tunisien dans son cœur et dans son âme ; sa couleur rouge se confondait avec celle de son propre sang jusqu’à ne faire qu’un.
  • Son histoire, écartée des archives officielles, privée de toute trace écrite, n’avait pourtant pas pu s’effacer de la mémoire de ceux qui l’avaient connue. Ceux-là mêmes transmettaient son image et son engagement inconditionnel aux générations suivantes. Seules quelques photographies aux côtés de Bourguiba subsistaient, témoins silencieux d’une histoire qui en disait long.

Le documentaire souhaiterait rendre hommage à cette grande dame noire, mais aussi raviver une mémoire restée trop longtemps méconnue à l’échelle nationale. Puis Jamila Debbech Ksiksi, ancienne députée aujourd’hui disparue, dont la présence dans le film agit comme un tournant symbolique. Les femmes noires cessent d’être réduites à des corps ou à des stéréotypes. Ksiksi incarne une parole politique, une visibilité, une rupture avec les représentations habituelles.

Toutefois, le film ouvre aussi un espace critique. Il semble parfois suggérer que les populations noires en Tunisie seraient uniquement descendantes d’esclaves, ce qui mérite d’être nuancé. Les recherches montrent que les circulations et les métissages en Afrique du Nord sont anciens et complexes. Réduire cette histoire à l’esclavage serait passer à côté de sa diversité et la réalité de circulation historique entre l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord.

Dans le prolongement de cette réflexion, une autre interrogation affleure, plus discrète peut-être, mais non moins essentielle : celle des voix qui racontent cette histoire. Les personnes noires y partagent surtout une mémoire vécue, intime. Mais l’analyse historique, juridique et politique est davantage portée par des chercheurs qui n’ont pas le même rapport personnel à cette histoire. Cela pose une question importante : qui analyse ? et depuis quelle position ? Cette répartition des rôles interroge, alors, en arrière-plan, la place accordée à d’autres formes de savoirs, notamment celles d’intellectuels et de chercheurs noirs, afin que la mémoire ne soit pas seulement racontée à partir d’eux, mais aussi pensée et théorisée depuis leurs propres perspectives.

Je ne peux que vous inviter à découvrir ce film pensé avec finesse, non pas comme un simple objet cinématographique, mais comme une expérience, une traversée, une mise en question nécessaire d’un pan de l’histoire et du présent encore trop souvent relégué à la marge.