Par Karim M.

Ce post est à l’origine un (très) long commentaire que je voulais laisser sur le blog de mon amie Emna El Hammi, en réponse à son article “Les manifestants de la Casbah, garants de la Révolution tunisienne“.

J’y expose certaines de mes idées que je n’ai pas pu accoucher noir sur blanc ces derniers jours, du fait de la vitesse à laquelle les évènements se sont accélérés ces derniers temps.

J’ai préféré laissé de larges passages de l’article de Emna, pour que les lecteurs aient les deux points de vues sous les yeux et afin que chacun se fasse sa propre opinion sur la situation actuelle.

Pendant plusieurs jours, un sit-in à la Place de la Kasbah à Tunis a réuni plusieurs milliers de Tunisiens qui exigeaient le départ de Mohamed Ghannouchi. Le Premier ministre, fidèle compagnon de Ben Ali depuis plus d’une dizaine d’années, avait jusque là ignoré les appels du peuple et avait vainement tenté de contenter la foule à travers deux remaniements ministériels.

En marge de ces manifestations pacifistes, une centaine de jeunes «casseurs» se sont attaqués à l’avenue Habib Bourguiba, saccageant et brûlant plusieurs commerces. Une atmosphère de chaos régnait sur le centre ville de Tunis, amenant les forces de l’ordre à réagir violemment. Le bilan très lourd de ces affrontements entre policiers et jeunes est de cinq morts. On s’accorde aujourd’hui à penser que ces actes sont à décorréler des revendications des manifestants de la Kasbah.

Les casseurs de l’avenue Habib Bourguiba ont été plus nombreux. Les forces de l’ordre ont réussi à arrêter une centaine de personnes, mais il y avait plus de casseurs. En plus, la corrélation entre la Casbah et les évènements de l’Avenue Bourguiba est clairement établie, notamment via une vidéo FB qui montre une jeune à la Casbah, appelant à descendre à l’avenue et “paralyser la vie économique du pays”. Je pense qu’il y a des personnes ont réussi à convaincre certains jeunes de la Casbah que la révolution n’a pas réussi et qu’elle ne peut réussir que si Ghannouchi tombe et ils les ont incité à la violence. A mon avis, la révolution a réellement réussi le 14 janvier et toute violence aujourd’hui n’est plus justifiée. Si les manifestants de la Casbah ne sont pas d’accord avec la méthode (les étapes, le casting, le rythme…) c’est leur droit, mais en l’occurrence il y a eu un forcing et une escalade pour imposer des choix, qui visiblement ne faisaient pas l’unanimité, pour ne pas dire ne faisaient pas la majorité.

Sous la pression, Ghannouchi cède

Encore une fois, le gouvernement a réagi sous la pression populaire. Les manifestants de la Kasbah auront eu «la tête» de Ghannouchi à l’usure. «Je ne suis pas l’homme de la répression et ne le serai jamais», a-t-il déclaré dans son ultime allocution au peuple tunisien. Il aura donc fallu cinq morts pour que Ghannouchi se désolidarise de ce gouvernement, une façon pour lui de partir tout en gardant l’estime des Tunisiens.

L’escalade verbale avait atteint son summum avec l’appel à exécuter Ghannouchi, ce qui constitue un grave précédent dans la vie politique en Tunisie (même Ben Ali n’a pas connu ce sort). Plusieurs vidéos circulent sur internet : une de ces vidéos montre un groupe de manifestants à la Casbah qui scande “Le peuple veut exécuter Ghannouchi”. Une autre montre un intervenant reprendre ces slogans sur un plateau de télévision, et enfin, une dernière vidéo montre un autre intervenant insister sur l’exécution “politique” de Ghannouchi. Cette diabolisation de la personne de Ghannouchi et ce terrorisme verbal ont fini par faire plier le Premier Ministre, ce qui n’augure rien de bon pour l’avenir de la relation entre la rue et les gouvernants, puisque la première (qui ne représente pas le peuple dans son ensemble) peut faire appel à des formes de contestation extrémistes qui ne rentrent pas dans le cadre de la liberté d’expression afin d’obtenir des décisions.

On a l’impression que la démission du premier ministre provient plus d’une résignation que d’un choix réfléchi. Ghannouchi semblait totalement sous pression au sein du gouvernement de transition, en témoignent ses larmes à peine contenues lors de ces deux passages télévisés. On ne peut comprendre comment cet homme aussi sensible a pu cautionner la répression aux côtés de Ben Ali. Ghannouchi n’a eu de cesse de nous avertir que l’on a évité «le bain de sang», qu’un vrai complot a été déjoué, sans jamais nous révéler le réel scénario et les acteurs. Prenant des décisions très mesurées, il essayait de contenter toute contestation, sans toutefois y répondre concrètement.

Juste une précision, il existe un malentendu sur le rôle réel du Premier Ministre en Tunisie. Contrairement à bon nombre de pays, le Premier ministre n’a pas de vrai pouvoir politique en Tunisie. La constitution de 1959 avait donné les pleins pouvoirs au président de la République. Le Premier Ministre (qui était, au lendemain de l’indépendance désigné par le “Secrétaire d’Etat à la présidence”) était responsable du dossier économique et de l’organisation de l’administration publique. Tous les autres dossiers (sécurité, affaires étrangères, défense, etc.) remontaient directement des ministres concernés vers la Présidence (qui avait, du temps de Ben Ali, son propre gouvernement de l’ombre qui siégeait en permanence à Carthage). Cette manière de cloisonner les responsabilités et de faire un seul point focal (la Présidence) à permis aux 2 présidents de la Tunisie indépendante de tenir le pays avec une main de fer et d’affaiblir politiquement tous les ministres, y compris le Premier Ministre. Aussi, le Premier ministre ne préside presque jamais le Conseil des ministres (sauf absence du chef de l’Etat), cette fonction incombe au président de la république.

Mais voilà, lorsqu’un peuple fait déchoir un dictateur en trois semaines, lorsque les événements s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, quarante jours d’immobilisme sont une éternité.

Je ne pense pas que les gouvernements Ghannouchi 1 et 2 ont fait preuves d’immobilisme. Il y a une panoplie de mesures révolutionnaires qui ont été prises et qui ont été plus ou moins bien relayées par les médias et en tout cas, ont été systématiquement critiquées dans un acharnement injustifié. L’impatience du citoyen lambda a été alimentée par l’impatience de certaines forces politiques et professionnelles (notamment les avocats, l’UGTT, certains médias et certains journalistes).

Les Tunisiens se divisent
Par sa sensibilité et peut-être aussi par cet immobilisme, Ghannouchi s’était aussi attiré la sympathie d’une partie de la population tunisienne. Le soir de son départ, il s’est distingué par sa plus grande action depuis le 14 janvier 2011, réveillant ainsi la «majorité silencieuse ». Plusieurs milliers de personnes ont investi un autre lieu de la capitale, «la coupole», réclamant le retour au calme social et au travail afin de préserver l’économie du pays.

La logique du gouvernement Ghannouchi 2 était une logique de continuité, et non une logique d’immobilisme. Le poste de président étant vacant, la logique voudrait que l’on continue de vivre avec un président par intérim et un gouvernement provisoire qui prépare des élections présidentielles. Toutefois, le gouvernement Ghannouchi a préféré laisser la tâche “juridique” de l’organisation des élections à une commission indépendante et à ne pas se prononcer sur une feuille de route jusqu’à ce que la commission se prononce. Une fois élu, le nouveau président pourrait dissoudre le parlement et appeler à des élections législatives. Ces élections législatives auraient débouché sur un nouveau parlement à qui on aurait donné les pouvoirs d’une Constituante ou pas, selon le programme électoral du président nouvellement élu. Ce scénario semblait être s’imposer et en tout cas il semble que dans la tête des gouvernants ce fut le cas. Le gouvernement provisoire a donc planché sur les problèmes de fond avec des solutions à moyen et long terme. Mais on l’a quelque part empêché de travailler, en l’assaillant avec des demandes à très court terme et / ou en lui posant des questions sur la feuille de route politique (sachant que ces questions auraient pu être posées à Ben Achour, qui, expert de son état, n’était de toutes façons pas capables de faire des réponses politiques de nature à rassurer les plus inquiets).

Le clivage des forces politiques du pays était (et est toujours) entre ceux qui préfèrent des présidentielles dans un premier temps (Ghannouchi et les technocrates, PDP, Ettajdid, CPR, …) et ceux qui préfèrent des législatives (Ennahda -qui avait clairement annoncé sa participation aux législatives et non aux présidentielles et ce dès le lendemain du 14janvier-, PCOT et peut-être aussi l’UGTT). La campagne pour l’un et l’autre des deux scrutins ne se conduit pas de la même manière et certains sont mieux armés pour l’une que pour l’autre. Les présidentielles impliquent une reconnaissance de facto de la constitution actuelle, qui sera remise en question ou pas plus tard par le président élu. Les législatives impliquent une rupture immédiate avec la constitution actuelle, donc un risque plus grand d’instabilité politique et économique.

Depuis le 14 janvier 2011, la liberté a été obtenue, la dignité retrouvée. Les Tunisiens ne se battent plus pour des valeurs, mais pour des idées et des intérêts. C’est sans nul doute là où les clivages ont commencé. Ben Ali, l’ennemi commun qui avait uni les Tunisiens, n’est plus. Si l’on s’accordait avant à dire que la démocratie ne pouvait venir qu’avec son départ, la voie que doit aujourd’hui emprunter la Révolution tunisienne afin de déboucher sur une vraie démocratie est loin d’être définie. Chacun y va de ses propositions, et dans un pays où la politique reste une notion très obscure, on comprend alors aisément qu’il puisse régner un vrai climat de méfiance. Les théories du complot fusent de toutes parts sur les ennemis de la Révolution. Le comité de protection de la révolution, composé de formations politiques et de plusieurs membres de la société civile, est loin d’avoir l’aval de la population. Les partis d’opposition, censés être à l’image du pluralisme idéologique des Tunisiens, sont, pour la plupart, inconnus du peuple. En qui aujourd’hui peut-on avoir confiance pour préserver les acquis de la révolution? Un vrai problème de légitimité se pose, auquel seules des élections présidentielles rapides peuvent répondre.

Les élections présidentielles au suffrage universel n’auront pas lieu avant “très” longtemps, voire n’auront jamais lieu. En effet, les prochaines élections pour la Constituante sont, de facto, des élections législatives (selon un code électoral révisé). Le président par intérim a bien précisé que sa mission ainsi que celle du gouvernement prendront fin avec l’élection de la Constituante. Le scénario est donc le suivant : la Constituante élue choisit parmi ses membres un président et un premier ministre qui composera un gouvernement. Nous vivrons donc une autre phase transitoire pendant laquelle le président sera celui désigné par la Constituante. Puis, la Constituante travaille sur le nouveau régime et la nouvelle Constitution. Au bout d’un certain temps (de l’ordre de un an à 18 mois) la Constituante rend sa copie, qui sera entérinée par un référendum ou par simple signature du chef de l’Etat désigné par la Constituante. Plusieurs cas sont possibles : la Constituante choisit de décréter un régime parlementaire en Tunisie (comme le cas en Turquie, en Israël, Allemagne etc), auquel cas il n’y aura pas d’élections présidentielles au suffrage universel, le prochain président sera élu par le parlement (et non par les citoyens) comme ce sera le cas pendant la Constituante. La Constituante peut choisir un régime présidentiel (USA, ancien régime tunisien) ou un régime semi-présidentiel (France) auquel cas le président du moment appellera à des présidentielles au suffrage universel (c’est le peuple qui sera appelé à voter). Le dernier cas (régime monarchiste) est exclu depuis la décision de la première Constituante du 25 juillet 1957. Dans tous les cas, pas d’élections présidentielles immédiates (cette option était plutôt celle de Ghannouchi et des technocrates, ainsi que des forces politiques qui étaient capables de présenter un candidat tout de suite, le PDP en tête).

Le nouveau Premier ministre, Beji caïd essebssi, semble l’avoir compris. A peine a-t-il été nommé qu’il annonce déjà plusieurs mesures déterminantes: l’élection d’une assemblée constituante qui devra mettre en place une nouvelle constitution et organiser les élections rapidement. Mais aussi, l’impossibilité aux membres du gouvernement de cumuler les fonctions et de choisir entre leurs ambitions politiques et leurs actions ministérielles. Cette mesure a d’ailleurs eu pour conséquence d’entraîner une cascade de démissions au sein du gouvernement.

Je pense que seul A. N. Chebbi a démissionné pour cette raison, c’est le seul à avoir des ambitions politiques affichées. Voici comment j’interprète les autres démissions : Chelbi et N. Jouini : technocrates de l’ère Ben Ali, probablement attachés à Ghannouchi et malgré tout symboles de l’ancien régime. Ahmed Brahim, parce qu’il gagnera plus à être en dehors du gouvernement qu’à l’intérieur (il a déjà beaucoup souffert des critiques pendant la période qu’il a passé au ministère de l’enseignement supérieur). E. Jouini et Zaoui sont, pour leur part, de purs technocrates incapables de gérer des dossiers politiques et / ou sociaux ni de travailler sur le très court terme, et qui étaient de toute facon venus travailler avec Ghannouchi et personne d’autre.

La Kasbah, le fief de la contestation

Le nouveau Premier ministre reste néanmoins sous l’œil inquisiteur d’une partie de la population tunisienne. La Kasbah est encore, à ce jour, investie par de nombreux manifestants. Cette pression maintenue par le peuple sur le gouvernement est nécessaire voire indispensable. Depuis le départ de Ben Ali, ceux dont les voix se sont élevées de cette place n’ont eu de cesse de réclamer un gouvernement de transition «propre». La Kasbah a accueilli les vrais acteurs de la Révolution tunisienne, des habitants venus des régions les plus défavorisées du pays. Ceux qui ont le plus souffert pendant le régime Ben Ali, et ceux qui ont donné de leur sang et ont amené à la libération du peuple tunisien. Ceux qui, en fin de compte, ne nous trahiront jamais. La Kasbah est donc légitimement devenue le lieu symbolique de la contestation populaire. Il m’apparaît très important de garder la symbolique de ce lieu, comme le noyau de la voix du peuple. La Kasbah doit accompagner le gouvernement jusqu’aux élections présidentielles par des sit-in pacifistes, par des messages forts, peints sur les murs de la place, par des expositions artistiques. La Kasbah doit rester le lieu ultime de vigilance, de conscience et de mémoire.

Il est dangereux de croire que le peuple est représenté par ceux qui sont à la Casbah (ni par ceux qui sont à la Qobba d’El Menzah). L’absence du patronat et d’une force à droite laisse craindre le pire en termes de division. L’UGTT joue toute seule en faisant prévaloir les revendications sociales, son interlocuteur légitime et historique (l’UTICA) étant entaché par la collaboration avec le régime bénaliste. Les forces de droite pouvant contrecarrer les demandes des partis de gauche sont complètement inexistants, d’où le sentiment qu’il y a une “majorité silencieuse” (qui n’est peut-être pas une majorité après tout et que le mouvement de la Qobba ne représente pas complètement). Autre “silencieux” avec qui il va falloir composer (à moins de vouloir une guerre civile) : les anciens RCDistes qui existent encore et toujours dans le pays et qui ne sont pas tous corrompus comme on veut le faire croire. Il y a plusieurs sortes de RCDistes, y compris des opposants à Ben Ali et aux Trabelsi au sein même de ce parti (comme Friaa, Jegham…). La réconciliation nationale sera une priorité dans une prochaine étape de ce long processus de démocratisation.

D’autre part, et de mon humble avis, le gouvernement Ghannouchi 2 était bel et bien “propre”. Sa contestation s’est faite surtout sur des divergences de vision sur la feuille de route à adopter, et non sur l’appartenance ou pas à l’ancien régime (bien sur la rhétorique sur l’appartenance de Ghannouchi à l’ancien régime n’a jamais cessé, mais je ne pense pas que ce soit le fond du problème).

Une dernière chose, j’ai beaucoup de respect pour tous ceux qui ont fait la Casbah 2, mais à l’évidence ce sit-in a été beaucoup moins spontané que le Casbah 1. Je ne remets pas en cause la sincérité des gens sur place (bien que, de l’avis de plusieurs qui y étaient, beaucoup étaient là pour draguer et faire la fête et ne comprenaient pas les slogans scandés), mais toutefois, la direction vers laquelle ce mouvement a précipité le pays laisse penser qu’il a servi certaines parties aux dépends d’autres. De là à dire qu’il a été complètement instrumentalisé il y a un pas que je ne franchirai pas tant que je n’ai pas de preuves.

En conclusion je suis moins euphorique que toi, convaincu que je suis que la démocratisation aurait pu se faire aussi bien sous Ghannouchi 2 peut-être avec moins de dégâts économiques et sur un délai plus long. La plupart des acteurs politiques ont commencé leur campagne électorale au lendemain du 14 janvier et dès lors toute revendication devient suspecte, même quand elle paraît comme légitime et faite au nom du peuple. Un exemple concret juste pour illustrer : Ennahda a déclaré ne pas s’intéresser à d’éventuelles présidentielles. Pendant des semaines ce mouvement a milité pour une Constituante et un régime parlementaire. Ce que nous avons aujourd’hui c’est des élections législatives (pour la Constituante) en juillet et un régime parlementaire de facto pendant la période transitoire où la Constituante sera aux commandes du pays. Ennahda travaille pour le bien du pays ou pour son propre agenda politique ? Je me pose la question, de la même façon que je me la pose pour tous les mouvements pro-Casbah.

PS : il serait intéressant d’adopter une analyse marxiste-léniniste de la situation en faisant apparaître les luttes de classe. Ma propre vision des choses (très simpliste) veut que la Casbah soit un mouvement prolétaire et la Qobba un mouvement bourgeois (bien que soutenu par une large frange de la classe moyenne). L’enjeu de tout ça étant la confiscation du pouvoir d’une certaine partie de la bourgeoisie au profit d’une autre, tandis qu’on explique au “peuple” (aux prolétaires) que “leur” révolution est en train de gagner. Les mêmes qui manifestent à la Casbah manifesteront encore demain et après-demain, et même contre la Constituante une fois élue, parce qu’ils seront les premiers déçus du nouveau régime (ce que je ne souhaite pas, après tout)