Par Al Karawen,

Avant de répondre à cette question, je me permets de faire une petite supposition (Qu’on fait souvent dans les marchés financiers) : Ennahdha est un acteur [politique] qui connait ses intérêts et essai de les servir.

1/ Est-ce qu’Ennahdha a intérêt à ce qu’il y ait du chaos dans la Tunisie actuelle ?

D’abords, Ennahdha est à priori classée première dans la plupart des sondages politiques sur Internet [professionnels et amateurs], c’est le parti qui remplit les tribunes dans pratiquement n’importe quelle ville tunisienne et celui qui dispose – selon ses détracteurs du réseau de communication le mieux implanté dans toutes les tranches de la population.

En quoi alors il a intérêt à provoquer un chaos qui risque de retarder des élections qui vont peut-être le donner gagnant ?

2/ Est-ce qu’Ennahdha a mis son poids derrière le sit-in d’El Kasbah ?

Supposons qu’on s’est trompé sur la vraie assise populaire de ce parti et que les sympathisants ne dépassent pas ceux qui ont assisté aux meetings dans les quatre coins du pays, Ce parti n’est-il pas capable de mobiliser – au moins – des milliers de personnes s’il était vraiment derrière le sit-in d’el Kasbah [au moins ceux qui sont allés accueillir R.G à l’aéroport] ?

3/ Pourquoi Ennahdha a soutenu le sit-in en demi-teinte et a évité d’appeler au rassemblement en son nom ?

C’est le genre de situations où l’on soutient les revendications, mais on a peur de subir les conséquences, et c’est probablement parce que le parti s’est senti dos au mur et obligé de soutenir les revendications tout en sentant le piège qu’on a voulu lui tendre en le poussant à mobiliser ses partisans et manifester dans la rue. C’est donc que ce parti n’avait pas le choix.

Pour rappel, la revendication majeure est liée au CISCOR, sa composition et son rôle.

4/ Le CISCOR : Représentatif de la société tunisienne ?

Le CISCOR est à l’origine une instance dont le président a été désigné, et elle est censée représenter toutes les sensibilités politiques en Tunisie. Toutefois, l’histoire a fait qu’on ait un grand parti à droite qui s’appelle Ennahdha, et une panoplie de petits partis dont une majorité presque écrasante est d’orientation gauchiste. On n’a pas voulu écarter ce qu’on appelle –je le dis avec amertume- « la société civile », le président du CISCOR fait appel à la LTDH, à FIDH (solidarité familiale oblige) et malchance, ils se situent presque tous à gauche du spectre politique. Pour terminer en beauté, on fait appel à des indépendants, dont le fameux rédacteur du pacte antirépublicain et autres, et bizarrement, ils sont pour la plupart, aussi, de gauche…

5/ Le CICSOR : le consensus à la tunisienne ?

Bien entendu, toute démocratique est basée sur un système de vote, mais si on sait a manière avec laquelle le CISCOR a été constitué, un vote à majorité absolue est-il vraiment démocratique ? ou quand un roi désigne une assemblée, va-t-elle élire quelqu’un d’autre que sa personne ? on dit en arabe [ما بني على باطل فهو باطل].

6/ Pourquoi Ennahdha n’a pas réagi avant ?

Les réactions n’ont pas tardé – à vrai dire – à critiquer le déséquilibre structurel qui sévit dans le CISCOR, l’une des réactions les plus claires [et précoces] a été celle de [حميدة النيفر]. Ennahdha toutefois voulait rester dans le CISCOR malgré l’hostilité qu’elle y trouvait parce qu’elle savait qu’elle n’a pas intérêt à jouer seule et voulait à tout prix se montrer coopérative même si ça va diminuer sa représentativité dans l’assemblée constituante. (Un président sensé être neutre et qui affiche ses positions anti-Islamistes, un système de vote à plus forts restes pour défavoriser les grands partis…). C’est d’ailleurs pour ce but qu’elle essayait de rentrer dans des coalitions pour éviter de paraître comme une force qui veut dominer la scène politique.

7/ Pourquoi Ennahdha a réagi maintenant

Le CISCOR a commencé petit à petit à vouloir se doter d’un rôle législatif (sachant qu’il n’y a pas de plus suprême dans une démocratie) et a voulu commencer à dicter des lois d’une manière totalement frénétique, y compris une nouvelle loi pour les partis. Certains parlent d’un pacte républicain doté de pouvoirs supra constitutionnel [قلو تفهمشي في الديمقراطية قلو نزيد فيها], d’autres d’une loi pour le financement des partis avec des rumeurs de financements étrangers pour Ennahdha alors que la loi actuelle l’interdit formellement. Tout cela sachant qu’il n’y a pas d’ordre du jour pour les discussions au sein du CISCOR, et que c’est le président et le bureau exécutif qui en décide sans n’en informer personne.

8/ Ennahdha, entre le marteau et l’enclume…

Ennahdha avait deux choix, ou bien rester dans le CISCOR et subir tout ce qui peut sortir d’une assemblée qui lui est désormais ouvertement hostile, ou bien sortir et protester, sachant que tout ce dont l’appareil médiatique va lui reprocher et qu’elle va être accusée de mener vers des troubles [de l’ordre public, histoire de mimer une langue de bois qu’on entend souvent]. Pire encore, la large mosaïque du CISCOR [mais en trompe l’œil] fait apparaître Ennahdha comme le parti qui veut imposer son avis à des dizaines et dizaines d’autres partis, associations et personnalités indépendantes alors que si on analyse selon l’orientation politique des acteurs du CICSCOR on verra une image totalement différente et un sur représentativité presque insolente de la gauche tunisienne. Le système pseudo-démocratique du vote au sein du CISCOR (alors qu’il n’a rien de démocratique vu la composition initiale du CISCOR) place Ennahdha comme le mauvais joueur qui veut bloquer toutes les décisions si elles vont à l’encontre de ses intérêts et qui est prêt à arrêter le jeu s’il commence à y perdre [نلعب ولا نحرم].

9/ Le CPR, un allié loyal d’Ennahdha ?

Toute l’analyse précédente faire apparaître Ennahdha comme seule face au CISCOR, sauf que ce n’est pas le cas, et qu’une multitude de partis [dont le CPR] et de personnalités ont critiqué le chemin pris par cette instance. Le CPR a mis sur la table les mêmes arguments et sa réaction dans le CISCOR et dans la rue était beaucoup plus radicale qu’Ennahdha [Du fait qu’il a plus de marge de liberté, et qu’il est moins harcelé par ses adversaires]. Bien entendu, les anti-Ennahdha diront avec simplicité : Le CPR a vendu son âme à Ennahdha. Une simplicité qui ne peut émaner que d’un esprit tordu…

10/ La gauche et le pouvoir, une relation vraiment conflictuelle ?

Un petit retour en arrière nous rappelle que la gauche tunisienne a joué un rôle important dans la lutte contre la dictature de Bourguiba [Bien qu’ils aient introduit malheureusement le concept de violence révolutionnaire dans les universités]. Toutefois, cette relation peut redevenir amicale si on introduit dans l’échiquier politique les Islamistes. Le danger en commun que représente ces derniers fait naitre une relation amicale entre les ennemis d’hier, et c’est ainsi qu’on a eu un gouvernement d’ouverture à gauche dans le premier quinquennat d’après 87 avec le pilier sécuritaire qui revient au noyau dur du régime, et le ministère de l’éducation qu’on a accordé à un gauchiste pour soit disant le réformer [سياسة تجفيف المنابيع]. Cette composition s’est presque retrouvée intacte dans le premier gouvernement de Ghannouchi avec la gauche qui prend les ministères d’éducation et d’éducation supérieure [et d’autres] et les ministres de Ben Ali qui restent dans leurs postes [ministères régaliens]. Cette relation de solidarité s’est manifestée aussi dans les communiqués du gouvernement et de certains partis de gauche qui désignent souvent le même ennemi en commun.

11/ Mot de la fin [souhait]

La démocratie qui vient après une révolution nécessite une période de transition. Que cette période soit donc la plus courte possible, que chaque instance qui est sensée gérer le pays d’ici les élections soit la plus neutre possible et mette en avant l’intérêt du pays et non des calculs électoraux ou idéologiques dont la Tunisie d’aujourd’hui n’a nullement besoin.