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Au début des années 80, l’ânesse de ma grand-mère paternelle me conduisait chaque jour à la source. J’avais quatre ans et je ne connaissais pas encore le chemin, moi, la citadine. Assise sur son dos, confiante et émerveillée, je la laissais choisir la route à travers les sentiers poussiéreux. Elle avançait d’un pas sûr, imperturbable, comme si elle portait en elle une carte intime du paysage. Je me souviens de cette fascination naïve et profonde : je pensais sincèrement que cette ânesse était plus intelligente que moi. Cette intuition enfantine, loin d’être une simple illusion, éveillait déjà en moi un respect instinctif pour l’humilité intelligente, la mémoire silencieuse du corps et la sagesse des êtres discrets qui savent sans fanfaronner. Bien des années plus tard, la lecture des œuvres de Taoufik Al Hakim transforma cette affection première en admiration littéraire et philosophique. Dans son univers, l’âne cesse d’être un simple animal de labeur pour devenir un personnage à part entière, un alter ego ironique, un vecteur de satire sociale acerbe et un miroir fidèle de l’âme humaine, particulièrement de l’âme égyptienne prise entre tradition millénaire, misère matérielle et aspirations modernes.

Dans l’œuvre foisonnante de Taoufik Al Hakim, figure tutélaire de la littérature arabe moderne et pionnier du théâtre égyptien, l’âne transcende le rôle folklorique ou comique hérité de Goha. Il incarne une sagesse paradoxale : bêtise apparente et lucidité profonde, obstination silencieuse face à l’agitation vaine des hommes, résilience du peuple face aux vanités des élites et aux illusions du progrès. Trois œuvres illustrent particulièrement cette présence obsédante : “L’âne de sagesse” (حمار الحكيم), “Le marché aux ânes” (سوق الحمير) et surtout “Mon âne m’a dit” (حماري قال لي), recueil d’essais philosophiques et satiriques où l’âne prend littéralement la parole. Al Hakim puise dans la tradition populaire tout en lui insufflant une modernité existentialiste, une ironie caustique et une critique sociale d’une finesse rare.

“L’âne de sagesse”: Le compagnon silencieux et observateur

Dans “L’âne de sagesse”, l’âne est le protagoniste muet d’une odyssée intime et semi-autobiographique. Le narrateur, très proche de l’auteur, achète un petit âne blanc comme marbre dans un village égyptien. Ce geste apparemment anodin devient le prétexte à une contemplation riche et multiforme : la ruralité profonde, la création artistique, le fossé culturel entre orient et occident, et les mystères mêmes de l’écriture.

L’animal, traité avec une tendresse ironique et presque anthropomorphique, incarne une sagesse instinctive et une patience stoïque face aux folies humaines. Tandis que le narrateur observe les paysans, négocie avec les villageois ou affronte un metteur en scène occidental frénétique venu tourner un film en Égypte, l’âne reste imperturbable, ancré dans le réel élémentaire. L’herbe rase, le chemin pierreux, le fardeau quotidien. Al Hakim y déploie une critique sociale nuancée de la misère paysanne, de l’ignorance structurelle héritée de siècles de domination, mais aussi de l’authenticité brute que la modernité citadine et l’influence occidentale ont souvent dissipée.

L’âne symbolise ici la résistance passive, l’observation silencieuse supérieure au verbiage intellectuel ou au spectacle artificiel. Le style “hakimien” (élégant, caustique, riche en anecdotes savoureuses et en descriptions vivantes) masque à peine la profondeur philosophique. L’art véritable, suggère l’auteur, naît du concret, de l’humble, du quotidien méprisé par les élites. L’âne devient une métaphore de l’œuvre elle-même : en apparence modeste, mais porteuse d’une densité inattendue. À travers lui, Al Hakim médite sur la condition du “fellah”, sur le temps rural lent opposé à l’agitation moderne, et sur une forme de sagesse orientale qui refuse les mirages du “progrès” imposé de l’extérieur.

“Le marché aux ânes” : L’âne absent-présent, catalyseur de farce sociale

“Le marché aux ânes” adopte un ton radicalement différent: théâtral, burlesque et mordant. Inspirée du folklore de Goha, cette courte pièce en un acte met en scène deux chômeurs malins qui bernent un paysan naïf venu acheter un âne. L’animal n’apparaît guère physiquement, mais il hante le texte comme objet de désir, marchandise, prétexte à la tromperie et projection symbolique puissante.

Il représente à la fois l’outil de survie indispensable du “fellah” et la dignité bafouée de l’homme ordinaire dans une société bloquée par le chômage endémique, les inégalités criantes et l’absence de perspectives. Le comique grinçant naît des quiproquos, des ruses verbales et de la crédulité des personnages, mais révèle rapidement l’amertume sociale. Al Hakim excelle dans ce mélange typiquement hakimien de vaudeville populaire et de tragédie sous-jacente. Derrière les rires, on perçoit la critique d’un système qui transforme les hommes en bêtes de somme ou en manipulateurs désespérés. L’âne incarne le “sous-homme” exploité, celui que l’on charge sans pitié tout en le méprisant. Pourtant, fidèle à l’esprit de Goha, le “bête” se révèle souvent plus sage que les prétendus malins qui s’agitent autour de lui.

La structure resserrée transforme le marché en microcosme de la société égyptienne, avec ses rapports de force, ses hypocrisies et ses rêves avortés.

“Mon âne m’a dit” : L’âne philosophe qui prend la parole

C’est dans “Mon âne m’a dit” que l’âne atteint son apogée symbolique et narratif. Ce recueil d’essais philosophiques satiriques, teinté de fiction dialoguée, donne littéralement la parole à l’animal. Le narrateur converse avec son compagnon à quatre pattes, qui devient un alter ego lucide, ironique, parfois prophétique et toujours désillusionné. L’âne “parle” de politique, de liberté, du nazisme et d’Hitler (dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale), de la condition féminine, de la société égyptienne, de la guerre, de spiritualité, du paradis, de l’enfer et des vanités humaines.

Al Hakim opère ici un renversement radical et jubilatoire : l’âne n’est plus l’emblème de la stupidité proverbiale, mais un philosophe humble, un sage instinctif qui voit clair là où les humains s’aveuglent par orgueil, idéologie ou ignorance. Les dialogues imaginaires sont savoureux et profonds : l’âne commentant l’actualité avec une ironie mordante, imaginant un “parti des ânes” comme modèle de société juste, ou dissertant sur la vraie liberté. Le livre mêle fantaisie légère, actualité brûlante et réflexions intemporelles sur l’existence.

L’âne y incarne la patience, le travail silencieux pour autrui, le refus des vanités et un stoïcisme naturel. Le ton reste ludique en surface, mais cache une critique acérée : Al Hakim y glisse ses obsessions tout en dénonçant le fanatisme, l’hypocrisie des élites et le “jahiliya” moderne.

Comparaison et portée symbolique globale

À travers ces trois œuvres, l’âne évolue subtilement, reflétant l’approfondissement de la pensée hakimienne: compagnon silencieux et observateur dans “L’âne de sagesse”, prétexte à la satire théâtrale dans “Le marché aux ânes”, et véritable interlocuteur philosophique dans “Mon âne m’a dit”. Cette progression montre comment Al Hakim passe de la méditation personnelle à la critique sociale, puis à une véritable philosophie dialoguée.

L’animal condense les grands thèmes de l’auteur : quête d’identité égyptienne, critique douce-amère de la société, confrontation Orient-Occident, et surtout la supériorité de l’humilité et de l’observation sur le bavardage stérile. Al Hakim modernise le folklore tout en le sublimant. L’âne devient l’incarnation de la résilience du peuple égyptien : têtu, porteur de lourds fardeaux historiques, souvent moqué, mais détenteur d’une lucidité instinctive que les “savants” ont perdue.

Ce renversement est typiquement hakimien : ce qui paraît bas révèle souvent la vérité la plus haute. Dans un monde agité par les idéologies et les faux-semblants, mieux vaut parfois écouter l’âne silencieux.

Au final, Taoufik Al Hakim, à travers la voix de son âne, nous invite à une humilité salvatrice et à un regard lucide sur nous-mêmes. L’animal nous fixe de ses grands yeux placides et semble demander, avec une ironie bienveillante : “Qui est vraiment l’âne ici ?” Une question qui conserve, près d’un siècle plus tard, toute sa mordante actualité. Grâce à l’ânesse de ma grand-mère, qui m’enseigna très tôt la supériorité discrète de l’intelligence instinctive, et grâce aux pages lumineuses d’Al Hakim, j’ai compris que le respect de l’humble, du patient et du silencieux demeure le commencement de la vraie sagesse.