"Vive la Tunisie!", Mutoul (gouvernorat de Jendouba). Photo Nicolas Fauqué pour Le Monde

"Vive la Tunisie!", Mutoul (gouvernorat de Jendouba). Photo Nicolas Fauqué pour Le Monde


Venus en famille, fiers et soulagés, les Tunisiens se sont mobilisés le dimanche 23 octobre 2011 pour élire l’assemblée constituante qui va déterminer leur avenir et celui de leurs enfants. Sous les yeux de plus de 13 000 observateurs locaux et internationaux les Tunisiens dans les grandes villes et dans les campagnes se sont entassés devant les bureaux de vote où les files d’attente dépassaient dans certaines agglomérations les 500 mètres. Du jamais vu dans l’histoire de ce pays, une participation qui dépasse parfois les 80 pour cent notamment dans les grandes villes. La révolution tunisienne du 14 janvier et les neuf mois de lutte acharnée et de contestation sans relâche leur avaient restitué une dignité enfouie dans les ténèbres de la peur et une citoyenneté bafouée par un régime mafieux. J’ai vu des hommes, des femmes, des jeunes et des vieillards verser des larmes de joie en sortant des bureaux de vote comme des enfants ou des élèves qui ont réussi leur examen pour la première fois. Les vieux qui ont connu l’époque coloniale ont systématiquement fait le lien avec le jour de l’Indépendance alors que les plus jeunes parlaient d’une journée de fête voire même de l’événement historique de leur vie. Tous répétaient la même phrase et le même refrain avec enthousiasme” c’est la première fois de toute ma vie que je vote …. On fait ça pour la Tunisie”.

Les millions de participants en Tunisie ou ailleurs ont tous salué le courage et détermination qui ont marqué les votants le jour du vote. Une discipline exemplaire : attente et patience durant des heures et des heures sans avoir senti la fatigue ou presque, sans renoncer, ni être dérangé. On parle d’une affluence qui a dépassé toutes les attentes. C’est la preuve que les peuples apprennent avec le temps le respect, l’ordre et acquièrent avec persévérance les règles de la démocratie. Personne ne garde éternellement un statut ou une situation.

Pendant ces neuf derniers mois les Tunisiens n’ont pas arrêté de parler “politique” jour et nuit à la suite de chaque événement politique, chaque déclaration officielle ou parfois un ouï-dire. Même ceux et celles qui ont toujours été à l’écart et n’ont jamais essayé de comprendre ni le pourquoi ni le comment d’une telle décision ou d’un tel changement, on les retrouve impliqués corps et âme avec acharnement dans des discours parfois oiseux et du bavardage. Ils étaient convaincus que la langue, les mots et le discours sont l’unique moyen de se retrouver et de réconcilier avec soi, avec l’autre perdu depuis longtemps par peur, par méfiance et par l’absence d’un commun fédérateur. C’est à travers les mots et les paroles que les Tunisiens ont retrouvé le chemin vers la place publique, l’agora athénienne, où jadis n’était permis que le discours sur le bien public. Aujourd’hui leur agora est devenue les cafés populaires, les terrasses de maisons, les plages et pour ceux qui étaient plus éloquents les plateaux de télévisions. Il faut parler pour ne pas mourir, c’est ainsi, pensaient les Tunisiens, et non pour tuer l’ennui comme on avait l’habitude de penser. Eux qui appartiennent, avec orgueil et fierté, à une civilisation de la langue, de la poésie et de la transmission orale expriment souvent la fierté d’être suspendu à la magie des mots.

Le vote de dimanche 23 octobre était personnel. Il s’est fait avec pudeur, en toute discrétion et avec prosternation comme la prière d’un pèlerin après une longue circumambulation –tawâf– autour d’un Lieu Saint. Voter n’était qu’une manière de mettre fin à ce long marathon linguistique en s’isolant dans les urnes pour choisir et décider. Le choix est toujours difficile, pénible et parfois douloureux quelles que soient les alternatives et les propositions, mais les Tunisiens étaient profondément persuadés qu’ils devraient le faire avec courage et réflexion. Mais que pourrait-on choisir et pourquoi tel parti et pas un autre? Quels seraient alors nos critères: les programmes qui se ressemblent et dans la plus part des cas se recopient, les discours, les promesses ou juste les allures extérieures et les tendances vestimentaires?

D’emblée je le dis, l’erreur sera fatale si jamais on se contente de ces références de jugement et nous aurons beaucoup de peine par la suite à la corriger ou même à rectifier. Le retour en arrière serait un suicide et un saut dans le vide.

Mais c’est en s’adressant à l’histoire qu’on pourrait se ressourcer et retrouver les bribes d’une certaine réponse pour ne pas dire le chemin du salut et une certaine tranquillité de d’esprit.

Ce que les peuples, les nations et les individus craignent le plus, c’est le risque de succomber à la violence: verbale, gestuelle ou meurtrière. Le retour en force, ces deux dernières décennies, des islamistes et des mouvements religieux- cette appellation est préférée à celle d’intégriste ou fondamentaliste inadéquate dans le contexte de la Tunisie- sur la scène politique a suscité chez quelques-uns une certaine phobie et une crainte démesurée de tomber dans une situation chaotique. Mais quels sont les fondements de cette peur et de ces craintes ?

Aujourd’hui, mais devrais-je le dire, les intellectuels et les spécialistes de la question au sein du monde arabe et même quelques intellectuels raisonnables du monde occidental se sont mis d’accord, avec certitude et une profonde conviction, pour dire qu’il serait irraisonnable de les exclure de la scène politique et de ne plus leur accorder une place au sein de cette grande diversité politique, sociale et culturelle que le monde arabe traverse. Une telle exclusion empêcherait la société de fonctionner, d’avancer avec aisance et de marcher sur ses deux pieds ou d’applaudir avec ses deux mains. Exclure une partie intégrante de la société, c’est comme amputer un membre ou d’un organe vital d’un corps humain sain.

Avant le 23 octobre 2011 les islamistes, en Tunisie et ailleurs, furent souvent exclus de toute participation à la vie politique et électorale, par peur qu’ils parviennent à rafler la majorité des voix comme ce fut le cas en Algérie à la fin des années quatre- vingts. L’exclusion fut alors l’une des causes majeures qui les conduisit à la violence – Tunisie de 1986 à 1990 – ce qui amena le pouvoir en place à s’acharner contre eux avec la bénédiction des Occidentaux. Ce que les membres du parti islamique al- Nahdha ont subi en Tunisie après les élections de 1989 n’est qu’un exemple. Une campagne d’extirpation menée par le pouvoir de Ben Ali se solda par l’arrestation de presque 30 000 membres sans compter les milliers qui prirent la fuite vers l’étranger. Et depuis, le pouvoir en place, en crise de légitimité, n’a cessé de miser sur l’argumentaire des islamistes et du terrorisme pour museler la liberté d’expression quelle que soit son origine. A ces éléments internes, s’ajoutent les événements du 11 septembre qui ont donné aux chefs d’Etat arabes une deuxième occasion de serrer l’étau et de reprendre cette carte déjà abîmée mais toujours valable et en vogue, puisqu’elle fait toujours plaisir aux Occidentaux. Ces derniers avaient collaboré, clandestinement ou même ouvertement, à l’oppression des islamistes, jugés et considérés sans distinction comme des terroristes. Mais l’engouement pour le pouvoir mena ces chefs d’Etats, pseudo-démocrates, à étendre leur oppression à tous les opposants de différents courants politiques et intellectuels, même laïques, qui osaient dire non ou avaient le courage de critiquer leur politique.

A ce stade une question s’impose avec insistance : est-il vrai que les islamistes monopolisent, comme beaucoup le pensent, la violence? Est-il difficile d’avoir un terrain d’entente avec eux, d’où le prétexte pour les exclure de tout débat public?

Il serait intéressant, avant de répondre, de préciser deux dimensions de la violence: accidentelle et revendicatrice, qui se manifestent suite à des événements politiques comme ce fut le cas d’une manifestation qui dégénéra en échauffourée avec les forces de l’ordre ce que toutes les sociétés ont connu et rapidement oublié. En aucun cas ce type de violence ne devrait être érigé en clé de lecture de la dynamique interne des sociétés et des partis islamiques bien qu’il ait un élément central dans la confrontation contre l’Etat. Le plus difficile à discerner c’est la violence constitutive à laquelle les philosophes et les sociologues ont accordé une attention singulière. Selon le philosophe libanais Ali Harb, la violence est une des “caractéristiques structurelles” des mouvements islamistes. Ces derniers sont par nature générateurs de violence (muwallida li-l-‘unf) quelle que soit l’attitude des Etats à leur égard. Cette violence a comme origine leur permanent et catégorique refus du présent, qu’ils s’acharnent à changer puisqu’il est corrompu et faux, par un seul moyen, l’application de la shari’a et la revivification du passé glorieux de la période fondatrice de l’Islam dont ils s’enorgueillissent sans arrêt. Dans ce processus de changement, ils adoptent une attitude élitiste en prétendant être les représentants de Dieu sur terre et les seuls capables de conserver et d’appliquer Ses préceptes. Et ainsi, les islamistes proposent une réponse prête pour toute problématique et une solution pour chaque crise, en appliquant les règles de la shari‘a.

Une telle lecture conduit systématiquement, non seulement à exclure tous les autres discours qui émanent d’une autre origine intellectuelle ou idéologique, mais également à tomber dans la spirale de la violence. Car le fait de classifier les gens en musulman –pratiquant /non pratiquant- et athée, bon et mauvais, et le fait de construire des barrières séparant les membres de la même société est une manière d’installer les prémices d’une violence sociale. Ce genre de comportement et ces attitudes adoptées par une catégorie d’islamistes mènent à instaurer une atmosphère de violence aggravée par une conjoncture et un environnement social et économique déjà en crise. Par ailleurs, l’espoir de fonder un Etat moderne fort, riche et prospère, et de construire une société civile plurielle et créatrice se dissipe avec le temps. Les crises se multiplient et les problèmes s’accumulent en prenant d’autres configurations et les solutions se dessinent dans d’autres horizons lointains comme une dépendance à l’égard d’autres pays riches.

Que peut-on faire alors pour intégrer ces groupes ainsi qualifiés, et lutter contre la violence en adoptant une “bonne” attitude? Devenir soi-même intolérant, ou les accepter tous en attendant un éventuel sauveur? Les deux solutions semblent insuffisantes voire décourageantes. Car la première, sans aucun doute, ajoute la violence à la violence, et la deuxième, le fait de baisser les bras, n’est qu’un aveu d’impuissance et d’échec. Non. Nous pouvons faire beaucoup de choses.

Nous devrions accepter, comme première étape, et grâce à un travail intellectuel sur soi ou par la force de la loi, que chaque individu ait le droit de participer et d’avoir sa chance en respectant ses convictions et ses choix et son droit à l’erreur. Après tout se tromper est humain et nous nous trompons souvent. C’est la première loi pour réussir à fonder une tolérance sociale fiable et durable. A ce propos les intellectuels assument une lourde responsabilité. Car ils furent toujours les créateurs, les défenseurs des idées et des dogmes à l’origine des guerres et des conflits entre les gens et les nations. Les peuples et les individus ont souvent été guidés vers des massacres sans même savoir pourquoi ils y participaient. La foule est toujours mobilisée par une personne, une idée, une nation, une secte, une religion et au nom de Dieu, dans l’espoir d’un au-delà, est parfois prête à sacrifier sa vie. La modestie et l’honnêteté intellectuelle et morale nous incitent à reconnaître nos erreurs et notre ignorance. Car le fanatisme, quel que soit ses origines, religieux ou laïc, nous enfonce dans l’obscurantisme, attachés que nous sommes à une vérité illusoire de l’existence. Cet excès de fanatisme idéologique n’est en fin de compte qu’une manière vaine d’étouffer un scepticisme inavoué. Alors nous sommes condamnés, nous tous, à asseoir un pluralisme critique capable de contrôler cette “vérité” tant espérée, et par ailleurs, à maitriser les dérives que sont perdre la raison et succomber à la tyrannie de l’un: un Etat, un individu, un parti et une seule idéologie. C’est en continuant à parler, à discuter, à lire, à écrire et à nous corriger que nous pourrons trouver des issues de secours. Mais la discussion souhaitée devrait être rationnelle et critique, remettant en cause toute vérité absolue et relativisant les connaissances humaines.

Aujourd’hui la reconnaissance de la nouvelle réalité politique en Tunisie pourra tempérer la tension et permettre l’intégration des islamistes et l’édification d’un nouveau pays ; ce sera le révélateur d’un désir commun de faire de la démocratie une pratique réelle et non un objet de souhait. Les islamistes n’ont qu’un seul choix c’est d’honorer leurs engagements car le peuple tunisien a payé très cher sa liberté et il n’est plus jamais question de la sacrifier de nouveau.

Pour conclure. Avons-nous raison d’avoir peur des islamistes si jamais ils arrivent au pouvoir demain en Tunisie ? La réponse, avec détermination, est non. Car nous continuons à parler et à nous respecter en gravant sur les façades de la place publique le mot d’ordre qui a fait basculer la Tunisie vers la démocratie et la liberté : « dégage » à chaque tyran et à chaque usurpateur, ennemi de l’expression et de la parole libre.