Manif devant Le Bardo, 3 Novembre 2011


Le fait nouveau en Tunisie, et c’est déjà un des acquis majeurs de la Révolution, est que l’on parle désormais librement de tout et de rien, et la multiplication de sujets encore tabous hier en est la plus éclatante des illustrations.

Or, que n’écrit-on et que n’entend-on au nom, non seulement de cette liberté de pensée enfin assumée à plein régime, mais aussi et surtout d’une certaine vision se voulant objective alors qu’elle n’est que subjectivement déformée par un manque flagrant de nombre de critères de base qui demeurent nécessaires à tout avis se voulant honnête et scientifique.

Dans cette contribution, outre ma vision de l’islam et celle que je souhaite voir se former en Tunisie, je me permettrais d’apporter quelques éclairages sur des éléments essentiels parmi ces derniers afin que nos échanges sur les thèmes sensibles propices aux débats les plus passionnés, pour le moins, soient plus sereins moins dogmatiques et donc plus profitables.

1 – Islam et islams :

Et tout d’abord, je signalerais qu’il n’y a pas un seul islam, mais plusieurs islams, en ce sens que l’interprétation que font les musulmans du corpus sacré qu’est le Coran et son explicitation qu’est la Sunna ou Tradition du Prophète, n’est ni unique ni uniforme. Ainsi, pour nous limiter aux deux manifestations majeures de la communauté musulmane, quelle commune mesure trouver entre l’islam sunnite et l’islam chiite?

Ensuite, au sein de chacune de ces déclinaisons importantes, que ne compte-t-on de tendances, orientations et sectes?

Enfin, dans l’orientation majoritaire qu’est le Sunnisme, peut-on mettre sur le même plan l’islam d’un soufi et l’islam d’un Wahabite, l’islam de l’homme du peuple dans une société africaine et dans une société du Proche-Orient ou du Maghreb?
Aussi, parler d’islam ne veut pas dire parler nécessairement de la même chose. Et dire que l’islam est moderne ou archaïque relève de l’interprétation que l’on s’en fait et du jugement porté sur ses manifestations. Surtout que, souvent, notre interprétation et nos jugements n’échappent pas au filtre déformant de l’anachronisme, cette confusion amenant à ne pas replacer les faits jugés dans leur contexte.

2 – Anachronisme quand tu nous tiens :

Il est flagrant, en effet, de relever l’anachronisme sous-jacent à nombre de jugements sur l’islam et ses manifestations variées et diverses. Il faut dire que le fait que l’islam ait gardé sa prégnance intacte sur les plus larges foules, bien plus que les autres religions, amène plus facilement à l’identifier à certaines pratiques qu’on ferait relever exclusivement de son propre esprit quand elles n’y sont pas exclusives, relevant de toutes les autres religions, telles la condamnation de l’homosexualité ou l’admission de l’esclavage.

Ainsi est-il fréquent de dénoncer des usages religieux comme étant soi-disant spécifiquement islamiques alors qu’elles sont tout simplement religieuses, des illustrations non seulement similaires, mais aussi identiques se retrouvent dans toutes les religions monothéistes, ainsi que peut s’en rendre compte tout un chacun pour peu qu’il n’ait pas une culture religieuse étriquée.

C’est juste le fait de l’attachement plus grand chez les masses musulmanes à leur religion et, disons-le, à une conception parfois tellement univoque qu’elle finit par devenir intolérante, que pareilles pratiques semblent spécifiques à l’islam alors que cette religion n’a fait que confirmer ce qui était déjà de rigueur dans les deux religions abrahamiques qui l’ont précédé. L’islam ne se présente-t-il pas comme le retour à la tradition du patriarche Abraham?

C’est le cas, par exemple, pour l’homosexualité qui a fait l’objet d’un récent et excellent article ici même de nature à susciter un débat utile sur cette question si sensible du fait de son aspect emblématique sur l’état présent et futur en notre société des questions des libertés individuelles et de la tolérance (voir la contribution de Sophie-Alexandra Aiachi : L’homosexualité en Tunisie, et si on en parlait ?).

L’islam a même été très tolérant en la matière permettant que la société arabo-islamique soit très tôt à l’image — sinon bien au-delà — des sociétés occidentales d’aujourd’hui en termes de tolérance et de libertés des moeurs quand celles-là baignaient encore en pleines noirceurs du Moyen Âge et de l’obscurantisme clérical.

Il suffit à ce propos de conseiller à ceux dont la mémoire est courte ou le savoir limité de revenir à la riche littérature en la matière générée par la civilisation islamique, des incunables non seulement de l’Adab mais aussi et y compris du Fiqh, et dont un ouvrage de Frédéric Lagrange réédité en Tunisie en 2008 chez Cérès éditions en rend compte de superbe manière : Islam d’Interdits, Islam de Jouissance, dans la collection D’Islam et d’ailleurs.

3 – Mon islam à moi est un islam des Lumières :

Cela me permet de rappeler aussi bien aux intégristes — ayant une vision caricaturale de cette belle religion qui nous unit au point de lui faire du tort sans s’en rendre compte — tout autant qu’aux femmes et hommes épris de liberté et qui pensent à tort que l’islam est rétrograde, que notre religion fut à la pointe du progrès et de l’humanisme durant un long moment de l’histoire des hommes qui a duré de nombreux siècles, au point d’avoir été à l’origine d’une civilisation des Lumières, brillante bien avant la Renaissance occidentale.

Celle-ci, d’ailleurs, pour fonder sa modernité a eu besoin d’un retour à ses propres sources gréco-romaines et ce à travers le riche apport culturel musulman, grâce surtout à l’éminente oeuvre de traduction et aux apports éminents des philosophes musulmans.

Aussi, si c’est à retour similaire que nous invite le gouvernement à coloration religieuse en Tunisie, c’est de bonne guerre, car les sociétés arabes, aujourd’hui, ont davantage à gagner en s’inspirant de leurs racines que de l’expérience occidentale qui est en bout de course, sa modernité étant désormais dépassée.

En effet, en nos temps postmodernes, le retour aux valeurs anciennes et la place éminente à faire à la spiritualité sont de rigueur. Or, nos valeurs anciennes sont pleines de vigueur si on sait seulement les distinguer et bien nous en inspirer.

C’est pour cela que j’ai forgé, dans le cadre de mes propres recherches académiques, le terme de “rétromodernité” qui est cette notion imposée par la postmodernité renvoyant à la modernité par anticipation de l’islam.

Et c’est cette modernité avant la lettre qu’il nous faut retrouver, sans rien renier de nos traditions religieuses, car elles fondent notre identité, faisant notre authenticité, et surtout sans céder, dans les rangs de ce qu’on appelle des musulmans modérés, à la terreur intégriste d’une conception de l’islam qui est non seulement obscurantiste, mais aussi et surtout foncièrement fausse et contraire à l’esprit et à la lettre de notre religion.

Cette conception, la mienne et celle qui devrait être celle de tout Tunisien honnête, tolérant et ouvert (ce qui correspond aux caractéristiques les plus avérées de la Tunisianité) est un islam bien plus que rétromoderne, soit moderne, ou mieux : postmoderne, défini par ses deux dimensions essentielles : sa scientificité et son universalité.

Sa scientificité est certaine et est soulignée par le rappel constant de la nécessité d’user de la raison en toute chose relative aux affaires des hommes entre eux.

Son universalité est cet accent sur sa tolérance par son ouverture aux deux autres religions monothéistes et devant permettre l’admission de toutes les manifestations de la foi même si elles ne sont pas strictement conformes à l’islam dans son acception stricto sensu, et ce du moment qu’elles manifestent une foi sincère en Dieu.

Car, et l’islam peut s’honorer d’avoir sanctifié une telle double règle  d’or : le rapport d’Allah avec sa créature qui est direct, ne supposant aucun intermédiaire, d’une part et, d’autre part, dans ce rapport, la liberté souveraine d’Allah de punir ou de pardonner, y compris aux pires pécheurs.

Or, comme il est clément et miséricordieux, Allah est tout pardon et miséricorde, comme l’ont bien compris les Soufis ayant su donner, au-delà de certaines dérives demeurant l’exception confirmant la règle, une image reluisante d’une religion en en faisant une science de l’âme grâce à une sublime spiritualité.

C’est ce que devrait méditer tout musulman, surtout parmi ceux se présentant comme les plus intégristes : comment pourrait-il s’autoriser à anathémiser leurs opposants en lieu et place d’Allah? Ne se comporteraient-ils pas, agissant de la sorte, en purs mécréants en se substituant tout simplement à leur créateur?