Accusées d’être des profiteuses de leurs ex-conjoints, de mener un train de vie confortable après les avoir « spoliés », les femmes divorcées n’en finissent pas avec les clichés. On les surnomme parfois « les renardes ». On ne soupçonne plus seulement leurs mœurs, on ne cherche plus uniquement à contrôler leur comportement : elles sont désormais de plus en plus accusées de refaire leur vie sur le dos de leurs anciens maris.

Ces discours sont largement répandus dans la société tunisienne. On les entend dans les taxis, dans les médias, et surtout sur les réseaux sociaux. Dans des groupes Facebook consacrés aux conseils juridiques, des hommes racontent avoir été financièrement « ruinés » par leurs ex-épouses. D’autres publications, parfois manifestement fictives, mettent en scène des femmes qui sont présentées comme cherchant à manipuler le système pour obtenir des pensions alimentaires ou des compensations financières importantes.

La guerre post-divorce ne se joue plus uniquement dans les tribunaux : elle s’est aussi déplacée dans l’espace médiatique et numérique.

C’est dans ce contexte que la ministre de la Femme, Asma Jabri, a confirmé au Parlement, le 24 avril, qu’un nouveau texte de loi sur la pension alimentaire était en cours d’élaboration, sans avoir encore franchi le stade de l’adoption. A ce jour, le projet reste en phase de coordination entre les différents ministères concernés, ce qui signifie qu’aucune nouvelle disposition législative n’a encore été officiellement adoptée.

16 février 2026 Tunis – La ministre de la Femme et de la Famille, Asma Jabri, préside une séance de travail du comité de pilotage du plan exécutif de préparation et d’habilitation à la vie conjugale – FB ministère de la Femme et de la Famille.

La montée du populisme

La contestation des droits économiques des femmes après le divorce s’inscrit dans un contexte plus large, national, régional et international, marqué par la montée des discours hostiles aux droits des femmes. Ce que plusieurs chercheurs qualifient de mouvements « anti-genre » renvoie aujourd’hui à des réseaux structurés, financés et porteurs d’une véritable idéologie à l’échelle mondiale, souvent renforcée par la progression du populisme dans plusieurs pays, explique la sociologue, spécialiste des questions de genre, Najaat Araari dans un entretien avec Nawaat.

« En Tunisie, ces discours ont commencé à gagner en visibilité dès 2011, avec la diabolisation croissante des mouvements féministes dans le sillage de la révolution. Depuis, à chaque période de crise politique, économique ou identitaire, les droits des femmes reviennent au centre de controverses récurrentes : port du voile, héritage, polygamie ou encore droits liés au divorce », souligne-t-elle.

Ces dernières années, plusieurs polémiques ont illustré ce recul conservateur. Des voix ont remis en cause l’encadrement judiciaire du divorce, en proposant qu’il puisse être prononcé devant un huissier notaire. Une idée perçue par plusieurs juristes et associations féministes comme une tentative de banalisation du divorce unilatéral et un affaiblissement des garanties offertes aux femmes et aux enfants.

En novembre 2025, le député tunisien Abdessattar Zarai a ravivé la controverse en présentant la polygamie comme une supposée « solution » à plusieurs problèmes sociaux, notamment l’augmentation des divorces et le recul du mariage, lors d’une séance consacrée au budget. Il a ainsi plaidé pour une révision du Code du statut personnel (CSP), qui interdit depuis 1956, la polygamie en Tunisie.

Ces débats s’ajoutent à l’émergence d’un collectif informel d’hommes divorcés, devenu plus visible ces dernières années à travers les réseaux sociaux et certains médias. Se présentant comme des victimes du divorce et du CSP, ces groupes dénoncent ce qu’ils considèrent comme un système familial et juridique défavorable aux pères. Ils ciblent particulièrement la garde des enfants, la pension alimentaire et ce qu’ils décrivent comme une prétendue discrimination envers les hommes.

Dans cette rhétorique, les réformes visant à renforcer les droits des femmes sont perçues comme une menace pour l’autorité paternelle et la place traditionnelle de l’homme dans la famille.

Photo Nawaat – Seif Koussani

Cette dynamique s’inscrit aussi dans un contexte national marqué par la montée du populisme. Le discours du président Kais Saied valorise régulièrement « la femme tunisienne » comme mère, travailleuse et symbole de sacrifice national, mais rarement comme sujet politique autonome revendiquant des droits individuels. Il s’en est également pris aux féministes, qu’il a qualifiées de « femmes de salons », contribuant à légitimer une rhétorique antiféministe déjà présente dans l’espace public.

Les associations féministes et de défense des droits humains sont régulièrement accusées de servir des « agendas étrangers » ou de dépendre de financements extérieurs. Dans ce contexte, l’égalité de genre est souvent présentée comme une « fausse priorité » face aux crises économiques et sociales, voire comme une menace pour la famille tunisienne.

Cette orientation s’est notamment traduite par la Constitution de 2022, qui réaffirme la « protection de la famille » comme priorité constitutionnelle. Elle se reflète également dans les actions du ministère de la Femme et de la Famille, dont la stratégie semble surtout guidée par la volonté de préserver la stabilité institutionnelle de la famille.

Pour plusieurs organisations féministes, cette approche marque un recul par rapport à une logique fondée sur les droits individuels et l’égalité citoyenne.

Un faux débat

Le CSP constitue le cadre légal qui régit le divorce, la pension alimentaire et la garde des enfants. « Contrairement à certaines idées largement diffusées dans l’espace public, ce cadre juridique ne vise pas à privilégier un sexe au détriment de l’autre, mais à organiser les responsabilités parentales et à protéger en premier lieu les droits de l’enfant », explique l’avocate Monia El Abed, dans un entretien avec Nawaat.

Dans les faits, la pension alimentaire est destinée avant tout aux enfants mineurs. Elle constitue une obligation légale du père et, dans certains cas, de la mère, afin de garantir la continuité de la prise en charge matérielle de l’enfant après la séparation. L’idée selon laquelle cette pension constituerait un revenu destiné à l’ex-épouse « relève d’une représentation erronée et simplificatrice », regrette-t-elle.

Photo Nawaat – Seif Koussani

Autre sujet de controverse : l’indemnisation après le divorce. Certains collectifs d’hommes divorcés la présentent comme un privilège injuste accordé aux ex-épouses.

Or, cette lecture occulte plusieurs éléments juridiques essentiels. Aucune indemnisation n’est prévue dans le cadre d’un divorce par consentement mutuel. La réparation matérielle et morale n’intervient que dans des cas précis, notamment lors d’un divorce pour préjudice ou pour rupture unilatérale.

Le tribunal fixe son montant selon plusieurs critères, notamment la durée du mariage et le niveau de vie du couple. « Loin d’être un avantage automatique accordé aux femmes, il s’agit d’un mécanisme juridique encadré, aujourd’hui instrumentalisé dans certains discours antiféministes », constate l’avocate.

Malgré ce cadre juridique clair, un discours largement diffusé continue de présenter la femme divorcée comme une bénéficiaire abusive du système. Cette désinformation alimente une image négative de la femme divorcée, perçue comme une figure suspecte plutôt que comme une personne confrontée à de lourdes responsabilités familiales et économiques.

Pourtant, cette représentation contraste avec l’évolution des pratiques du divorce en Tunisie, où les séparations prennent aujourd’hui des formes plus diversifiées et moins systématiquement conflictuelles.

Les statistiques montrent que le divorce par consentement mutuel est devenu plus fréquent, « notamment chez les jeunes couples, et semble davantage correspondre aux réalités actuelles. Dès lors, le débat public autour du divorce apparaît souvent mal posé, notamment lorsqu’il porte sur la réparation du préjudice ou la pension alimentaire », explique l’avocate.

Une injustice structurelle invisibilisée

Dans les faits, la charge repose souvent sur la mère gardienne. Elle assume l’éducation quotidienne des enfants, leur prise en charge matérielle et leur accompagnement affectif, dans un contexte où la pension alimentaire reste fréquemment insuffisante.

« Les montants fixés par les tribunaux sont souvent faibles au regard du coût de la vie, et leur application est compliquée par la difficulté à prouver les revenus réels du père, notamment lorsqu’il travaille dans le secteur informel ou privé », souligne Monia El Abed.

Et d’ajouter : « Les procédures judiciaires liées à la pension alimentaire ou à l’abandon de famille demeurent longues, coûteuses et éprouvantes, en particulier pour les femmes précaires ou sans assistance juridique ».

Au-delà du droit, la situation des femmes divorcées renvoie à une réalité plus large : celle d’une charge domestique et parentale encore massivement féminisée.

Même lorsqu’elles travaillent, les femmes continuent d’assumer l’essentiel des responsabilités liées aux enfants, ce qui limite leur capacité à reconstruire leur vie personnelle et professionnelle.

Najaat Araari rappelle que plusieurs études internationales montrent que les trajectoires post-divorce restent profondément asymétriques : les hommes reconstruisent souvent plus rapidement leur vie personnelle et professionnelle, tandis que les mères gardiennes assument l’essentiel du coût social du divorce.

Déplacements, suivi scolaire, charge mentale, soins quotidiens : ce travail, largement invisibilisé et non rémunéré, représente souvent un coût bien supérieur aux pensions versées par l’ex-conjoint, souligne la sociologue.

L’enjeu, selon Araari, n’est pas de supprimer la pension alimentaire mais de repenser son application. L’emprisonnement des pères incapables de payer est présenté comme une impasse : il ne bénéficie ni à l’enfant, ni à la mère, ni à l’Etat, tout en aggravant les coûts publics.

La priorité devrait être l’intérêt supérieur de l’enfant, à travers des mécanismes institutionnels comme la réactivation du fonds de garantie de la pension alimentaire, ainsi qu’un soutien social aux familles précaires après le divorce, revendique la sociologue.

D’après elle, le véritable problème réside dans la répartition inégalitaire des responsabilités parentales. Elle plaide ainsi pour une garde partagée ou alternée, inspirée d’expériences étrangères, afin que les pères assument concrètement les tâches éducatives et quotidiennes, ainsi que pour une pension alimentaire répartie entre les deux parents lorsque les deux travaillent.

« Il faut une intervention plus forte de l’État, allant jusqu’à proposer un fonds financé par une contribution au moment du mariage, qui servirait à protéger les enfants en cas de divorce et de précarité », affirme Araari. Elle regrette également l’absence d’études sur les effets du divorce sur les enfants et les parents, ainsi que le manque de politiques de sensibilisation à la parentalité partagée.

Au-delà des débats sur la pension alimentaire ou la garde des enfants, cette lecture permet de replacer la question du divorce dans un contexte plus large de rapports de genre encore profondément inégalitaires. Si des situations individuelles d’hommes victimes de violences conjugales ou de décisions judiciaires perçues comme injustes existent et ne doivent pas être minimisées, elles restent peu documentées comme phénomène social d’ampleur.

À l’inverse, ce sont encore majoritairement les femmes qui assument les conséquences économiques, sociales et parfois sécuritaires de la séparation. Les féminicides en Tunisie connaissent d’ailleurs une tendance préoccupante, avec une augmentation du nombre de cas recensés par la société civile ces dernières années. Les violences faites aux femmes demeurent, elles, une réalité structurelle largement documentée et visible.

En définitive, derrière la figure caricaturale de la femme divorcée « profiteuse », c’est une réalité bien plus complexe qui reste invisibilisée : celle d’inégalités structurelles persistantes, d’un Etat social défaillant et d’un débat public de plus en plus traversé par des offensives conservatrices contre les droits des femmes.