Par Gilbert Naccache,

J’avais écrit la réponse ci-dessous à Madame Raja Ben Slama dès la lecture de son article, qui avait été publié par Le Maghreb du 1er février courant. Différentes circonstances ont contribué à en retarder la publication : Le Maghreb du même jour avait publié une traduction mutilée de mon article, avec un titre erroné, et j’avais écrit à son rédacteur en chef pour protester et demander des mesures. On ne m’a répondu que le 8 février en me promettant de publier mon article à nouveau, mais en français cette fois. J’ai alors envoyé la réponse ci-dessous, en français, avec une traduction arabe faite par une amie

Ne voyant pas la publication de ce droit de réponse, malgré la promesse que m’avait faite le rédacteur en chef du Maghreb de le publier le samedi18 février, et ayant encore attendu une semaine, je me suis décidé à demander la parution par voie d’huissier, ce qui a encore retardé les choses d’une semaine. De guerre lasse, et n’ayant toujours pas entendu parler de la publication, je prends l’initiative de la mettre en ligne, en français et en arabe, en renvoyant les lecteurs au Maghreb du 01-02-2012 pour se référer au texte de madame Ben Slama. Je m’excuse auprès de cette dernière du retard qu’aura pris ma réponse à lui parvenir : j’avais compté sur l’élégance du Maghreb pour sa publication… Mais je me demande aujourd’hui s’il ne s’agit vraiment que de manque d’élégance.

Le 7 mars 2012

Madame Raja Ben Slama a répondu longuement à mon article intitulé Langage et contre-révolution (et non le titre débile dont l’a affublé Le Maghreb) et sa réponse mériterait d’être reprise point par point. Ne voulant pas abuser de l’hospitalité du Maghreb, je me limiterai ici à ce qui me paraît essentiel, en espérant avoir d’autres occasions de reprendre le débat.

L’existence ou non du parti du Destour, pour aller vite, n’est pas seulement un problème légal : on sait qu’un parti dissous peut se reconstituer sous un autre nom. C’est ce qui se passe maintenant, avec la fusion des treize partis soi-disant indépendants créés au moment où personne ne se risquait à revendiquer l’appellation destourien. Que des bourguibistes s’unissent à ce parti n‘a rien d’étonnant : les conflits entre eux et leurs successeurs RCD ne portent pas sur le fond, mais sur la forme de domination de leur parti, car tous n’ont découvert les vertus du pluripartisme véritable et la nécessité de la démocratie qu’après la révolution.

Revenons un peu en arrière, si vous le voulez bien. Le 7 novembre 1987 marque le passage d’une forme usée de l’Etat de parti unique à une nouvelle forme, aux habits démocratiques rutilants. Le parti destourien, qui n’avait rien perdu de sa présence réelle, a attendu deux ans pour réapparaître, modestement, dans le sillage du Ben Ali démocrate de l’époque. Ils n’ont pas attendu deux ans, cette fois-ci : derrière le nouveau sauveur de l’Etat laïc, Béji Caïd Essebsi, ils affirment revenir défendre la démocratie contre ces horribles islamistes qu’ils avaient si bien su réprimer dans un passé pas si lointain que cela. Ils l’avaient déjà dit après 1987, et ont gagné ainsi le soutien des Occidentaux, et la neutralité de nombre de Tunisiens laïcs, pendant qu’ils exerçaient leur dictature contre tout le peuple tunisien. Se seraient-ils transformés, convaincus après la révolution qu’il fallait s’excuser auprès de ce peuple, rendre tous les biens qu’ils ont acquis par les rackets, les malversations, la corruption ou seulement (sic !) les relations de clientélisme, le piston, à l’abri du terrorisme qu’ils exerçaient de concert avec une police aujourd’hui revendicatrice et drapée dans un rôle de victime d’un gouvernement qui n’a même pas encore pris de mesure pour l’assainir ? On n’en voit pas les signes.

Et ce régime contre lequel se sont levés les Tunisiens, cet Etat de parti unique, n’a-t-il pas été mis en place par Bourguiba avant d’être parachevé par Ben Ali ? Les néo-démocrates destouriens ont-ils jamais condamné la répression, quand ils n’en étaient pas les agents (le livre de Caïd Essebsi est un modèle d’amnésie ou de « je ne savais pas », alors qu’il aurait pu être un témoignage autocritique sur des pratiques inadmissibles), ont-ils milité en faveur de cette démocratie qu’ils découvrent, ont-ils protesté pendant qu’on torturait et réprimait avec férocité les youssefistes, les manifestants du 6 juin 1967, les intellectuels et les étudiants (un procès par an au moins entre 1968 et 1977), les membres du syndicats (combien de morts et de blessés par balles le 26 janvier 1978, combien de prisonniers torturés, dont certains jusqu’à la mort ?), les révoltés du pain en janvier 1984, les islamistes à partir de 1981, avec des méthodes de plus en plus atroces de 1981 à 1992, durant les interrogatoires (les tortures ont tué au moins six d’entre eux, probablement bien plus, il y eut aussi volonté d’humilier, de détruire la personnalité…), en prison, puis, avec une ténacité et une volonté de punir ces opposants après leur sortie de prison, en les arrêtant à tout bout de champ, en leur interdisant de trouver du travail, en les harcelant, jusqu’aux derniers jours du règne de Ben Ali ; et la répression, à peine moins violente menée contre les opposants, les membres de la société civile à qui on reprochait de ne pas soutenir suffisamment le dictateur, et d’autres, comme cet informaticien éliminé parce qu’il était entré sur le site du président, et tous ceux qui ont essayé de s’opposer aux rackets et qui ont été persécutés pour avoir songé à se défendre, et d’autres, tant d’autres…

Ben Ali a inventé le 13 janvier le moyen de ne pas inquiéter ses hommes de mains et ses complices : il a créé trois commissions, dont deux d’enquêtes qui ont eu tellement de mal à travailler qu’un an après leur constitution, elles ont étudié une part infinitésimale des cas de corruption ou de crimes, et que la justice n’en a guère examiné beaucoup. Il faut attendre les résultats des enquêtes, beaucoup sont encore loin d’être même entamées, faute d’un cadre adéquat que les gouvernements provisoires se sont bien gardés de créer, pour innocenter ceux des anciens destouriens qui n’étaient que complices passifs et muets, plus encore pour pardonner à ceux qui ont soutenu, qui n’ont pas empêché quand ils pouvaient le faire, et en tout cas, quelle que soit la méthode utilisée, la justice transitionnelle doit passer avant qu’on puisse permettre à des gens qui se réclament du Destour de participer aux décisions politiques : chère Madame, il ne d’agit pas d’un problème philosophique, de choisir entre des concepts : la démocratie pour tous ou la révolution. Il s’agit de faits, d’actes et de responsabilités. Vous pouvez parfaitement croire le cambrioleur que vous avez vu sortir de chez vous avec vos biens lorsqu’il vous dit qu’il a changé, qu’il est maintenant honnête, et cela qu’il ait été condamné ou non pour ses délits. Le peuple ne peut avoir la même crédulité vis-à-vis de ceux contre lesquels il s’est levé, au prix de la vie des martyrs, des blessures de nombreux autres, des atteintes à leurs personnes dont beaucoup de femmes et de jeunes filles…

Mais, hurlez-vous en silence, il y a le danger de l’islamisation du pays, et il faut y faire face avec tous ceux qui s’y opposent. Non Madame, on ne peut pas s’allier au diable sans perdre son âme. Accepter seulement la présence de ces gens à vos côtés dans vos combats, indépendamment de la légitimité de ces combats, c’est en trahir le sens réel, et c’est, en les cautionnant et en les supposant sincères, tirer les marrons du feu pour eux. Oh, ils ne remettront pas tout de suite au pouvoir Ben Ali, l’original ou une copie, ils seront patients, feront, sincèrement ou par calcul, des concessions à vos demandes démocratiques, mais cela ne durera pas longtemps : ils devront réprimer l’opposition, d’abord islamique, puis…, puis la pensée, puis votre pensée qui n’est pas la leur. Ils devront aussi le faire parce qu’ils n’ont aucun projet de société différent de celui qu’ils avaient, aucun moyen financier ou autre pour avoir l’appui de tous ceux qui ont été le socle sur lequel s’appuyait Ben Ali avant que les excès de ses proches aient mis leurs privilèges communs en péril. Et tôt ou tard, la dictature réinstallée aboutira à une nouvelle révolution, avec un nouveau préjugé favorable pour les victimes de la répression…

Je suis sceptique sur la pertinence de l’argument selon lequel des milliers de membres du RCD se sont réfugiés à Nahdha. Je ne sais pas si cela est très important numériquement, ni si cela va changer le cours de ce parti. Mais il me semble qu’il s’agit de ceux qui avaient une carte du RCD pour leur sécurité ou leur travail, et qu’ils sont à Nahdha de la même manière : ils prennent une assurance en étant du côté du vainqueur. Si les Destouriens revenaient aux affaires, je pense que ces transfuges regagneraient la « maison-mère » sans que cela influence vraiment le cours des choses…

Alors, que faire ? Je crois que la façon dont vous (et beaucoup d’autres) posez les problèmes n’est pas bonne, ni efficace, les élections l’ont montré – c’est peut-être pour cela que vous pensez que, avec le renfort des destouriens, vous n’échouerez pas cette fois. Il ne s’agit pas d’opposer un projet de société à un autre projet, une idéologie à une autre, un camp contre l’autre. Les destouriens ne sont pas les seuls à vouloir cela : des tranches d’islamistes radicaux, avec les salafistes djihadistes en tête, ne demandent pas mieux que de mener la bataille sur ce terrain. Mais il ne faut pas se laisser entraîner, il faut rester accrochés à des principes clairs, auxquels se référer en toute occasion : la défense de la révolution, de ses revendications principales : la liberté, la dignité et le travail. Dans ce combat, non contre les uns ou les autres, mais pour un certain nombre de mesures allant dans le sens d’avancées concrètes vers la solution de problèmes réels, on se trouvera confronté à des intérêts (notamment ceux des destouriens) et les succès qu’on pourra obtenir souderont les forces de la révolution et feront apparaître les oppositions idéologiques pour ce qu’elles sont en réalité, c’est-à-dire des différences d’opinion qui n’empêchent pas la coexistence.

Je sais, car il m’arrive de rentrer en Tunisie, à quel point les péripéties de la vie quotidienne empêchent de prendre le recul nécessaire pour analyser froidement la situation et ne pas se laisser guider par la peur. Mais j’ai bon espoir que tous ceux qui sont attachés aux progrès de notre peuple finiront par trouver le bon chemin, loin des aprioris doctrinaires et idéologiques.

G.N., le 3 février 2012