"Nous commençons aujourd'hui à recueillir vos questions" sur Facebook" dit l'affiche

Vous vous appelez Sana Sbouai et vous ne parlez pas arabe ? Lotfi Zitoun s’étouffe. Bientôt il va s’étrangler. Vous parlez arabe ou pas ? Ma conversation avec M. Zitoun va s’arrêter là. Je n’aurai donc jamais les réponses à mes questions concernant la position du gouvernement par rapport au décret loi 2011-116, instaurant une Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle.

En fait la dernière fois que l’on m’a reproché de ne pas parler arabe j’étais en train d’essayer de faire peser des tomates à Monoprix. ( Je choisis délibérément de ne pas faire la liste des nombreuses fois où des chauffeurs de taxi m’ont insulté, balancé des regards haineux via le rétro ou encore balancé la monnaie à la gueule, parce qu’en voyant ma tête ( d’arabe ) ils pensaient que je me payais la leur. ) Bref. La dernière fois, donc, que l’on m’a reproché de ne pas parler arabe j’étais en train d’essayer de faire peser des tomates à Monoprix. Le vendeur, énervé que je ne réagisse pas à ce qu’il me disait a fini par me cracher au visage : « Rentre chez toi, dans ce pays on parle arabe ! » Soit…

Le fait est que si on met cette phrase dans la bouche d’un blanc bec au crâne rasé (oui je colle un stéréotype à quelqu’un) ça sent vite le racisme. Curieux d’ailleurs comme l’on s’offusque que ce genre de discours soit tenu à l’égard de nos concitoyens, une fois qu’ils passent nos frontières, quand, « intra-muros », nous n’avons aucun problème à faire ce genre de sortie et donc à être des connards.

Mais je m’égare.

M. Zitoun, conseiller au sein du Premier Ministère et de ce fait ministre lui-même, exige de moi que je parle arabe car, selon lui, je travaille pour un média arabe. Le fait est que je travaille pour un média à l’image des tunisiens : polyglotte.

Ce que M. Zitoun peut exiger de moi, d’un point de vue professionnel, c’est que je fasse mon travail correctement : que je tende vers l’objectivité, que je donne à entendre tous les points de vue, que je vérifie la véracité des faits que j’avance… chose que j’ai tenté de faire en essayant, en vain, de recueillir sa parole, celle de M. Kazdaghli ou de n’importe quelle personne en charge de la communication au sein du Premier Ministère, en vain. Entre réunion et congé personne n’était disponible et pendant une semaine, mes coups de téléphone ont sonné dans le vide.

Ce que moi, en tant que journaliste et en tant que citoyenne, je peux exiger de ce monsieur, ministre, représentant du peuple, travaillant pour l’intérêt de la nation, c’est qu’il donne des réponses et des justifications quant à son action et à celle du ministère pour lequel il travaille. Oui M. Zitoun vous nous êtes redevable, ce sont les règles du jeu démocratique. Et si elles ne vous conviennent pas nous sommes en droit de nous demander ce que vous faites assis sur cette chaise.

Monsieur, vous avez exigé que je parle arabe. Moi je n’ai pas exigé de vous que vous parliez français, que vous soyez poli ou bienveillant, que vous parliez au lieu d’hurler. Vous êtes libre de répondre dans la langue qui vous convient.

Je vais même aller plus loin : Je comprends tout à fait qu’un responsable du gouvernement tunisien n’accepte de répondre à un média local qu’en arabe, langue officielle du gouvernement. Il aurait suffit que M. Zitoun me le notifie poliment. J’ai d’ailleurs pris la peine de lui faire envoyer un fax en arabe, preuve que la langue n’est pas pour moi une question centrale.

M. Zitoun a choisi l’attaque personnelle en remettant en cause ma tunisianité, pour ce qui semble être une tentative, pour le moins malhonnête de ne pas répondre à mes questions et celles de Nawaat.org. La preuve en est qu’en s’adressant à notre rédacteur en chef, M. Zitoun a invoqué à tour de rôle quatre raisons pour ne pas répondre à nos questions.

De la question de la langue, il est passé à celle de la manière d’obtenir le rendez-vous, estimant que lui seul était à même de décider si le rendez-vous méritait d’être pris, puis il s’est déchargé sur ses collègues, et notamment sur le porte parole du gouvernement, pour finir par invoquer de supposées attaques personnelles que notre site aurait proféré contre lui. Bien évidemment aucune de ces raisons n’est valable.

En plus de son obligation de répondre à nos questions, obligation à laquelle il ne s’est pas plié, M. Zitoun, officieusement en charge de la question des médias, et qui ne rate pas une occasion pour se montrer dans les médias pour dire tout le mal qu’il pense d’eux et insister sur la nécessité de les réformer, a fini par se défiler en nous renvoyant vers le porte-parole du gouvernement.

J’ai tenté de faire mon travail et donc d’écrire un article qui soit équitable. Votre mutisme me contraint à rédiger un article à charge. Ce fait ne dépend pas de ma volonté, mais de la vôtre. Je n’accepterai donc aucune critique déclarant que mon article sur la HAICA, à paraître prochainement, est contre le gouvernement et que les journalistes ne savent pas faire leur travail.

Monsieur, si par le plus grand des hasards vous changez de position et décidez de répondre à mes questions, afin de me permettre de faire mon travail correctement : vous avez mon numéro, appelez-moi ou appelez n’importe quel journaliste de notre site ! Et si par coquetterie vous refusez de m’adresser la parole, sachez, Monsieur, que je continuerai tout de même à faire mon travail de journaliste et mon devoir de citoyenne : je continuerai d’exiger des comptes de votre part.

Nawaat.org étant un média ouvert à tous et à toutes les langues, vous pouvez donc bénéficier d’un droit de réponse, rédigé à votre convenance en arabe littéraire, en tunisien, en français, en anglais, en berbere (je ne fais là que reprendre les langues que vous déclarez connaître sur votre page facebook)… comme bon vous semble. Une précision toutefois : la langue de bois n’est pas autorisée.

Bien à vous,

Sana Sbouai ( et oui : je m’appelle Sana Sbouai et je ne parle pas l’arabe ).

PS : nous sommes un peuple “migrateur” et environ un million de nos compatriotes vivent hors de nos frontières. L’été arrivant nos compatriotes rentrent « à la maison » pour passer leurs vacances. Certains, comme moi, ne parlent pas l’arabe, ils parlent d’autres langues et n’en sont pas moins riches de connaissance ou dignes d’intérêt. Je vous souhaite donc, Monsieur, de passer un été sans vous étouffer, on ne sait jamais la réaction que peut provoquer chez vous le fait de côtoyer autant de Tunisiens ne parlant pas forcement l’arabe.