nahdha-tunisie

Le mouvement islamique est né en Tunisie à l’initiative de jeunes de la Médina. Très vite, ils se rassemblèrent autour de Abdelfattah Mourou. Leur objectif était de réformer les mœurs et de ramener les jeunes à la pratique religieuse à une époque où les mosquées étaient devenues le refuge de vieux retraités.

Le retour de Rached Ghannouchi de l’étranger fut un tournant. Il ramenait avec lui une idéologie jusque là inconnue, celle des Frères musulmans.

Et ce fut la première confrontation entre une thèse qui défendait la spécificité et l’ouverture, et une autre plus universaliste et plus rigoureuse.

La bonhomie et le verbe chatoyant de Mourou furent très vite récupérés et dominés par le dogmatisme de Rached. Les talents organisationnels, ses liens avec l’Organisation-mère et son charisme, ont permis à ce dernier de s’imposer.

L’extension du mouvement lui permit de s’entourer de fidèles partisans qui ont supplanté les jeunes de la première heure. La « jama’a islamiyya » devint le cadre du mouvement.
Mais cela ne signifiait pas pour autant la fin de débats internes.

Le triomphe de la révolution iranienne amplifia l’influence du mouvement et influença certaines de ses thèses. L’idéologie des Frères fut ainsi mâtinée d’un discours plus social.

Cette maturation commencée bien avant, aboutit à des dissensions idéologiques qui débouchèrent sur la scission des « islamistes progressistes » groupés autour de Hmida Enneifer et de Slaheddin Jourchi.

Après les évènements dramatiques de janvier 1978 et à la faveur de l’ouverture sous le gouvernement Mzali, la « Jama’a » se constitua en parti sous la dénomination du « Mouvement de la Tendance islamique ». Le mouvement qui était sensé aux yeux du pouvoir servir de contre poids à l’influence syndicale et de Gauche, devint une source d’inquiétude avec l’extension de son influence sur tout le territoire et les troubles secouant l’Université, avec la multiplication de heurts sanglants, opposant étudiants islamistes aux gauchistes.

Le pouvoir usa de la répression (intimidations, arrestations, peines de prison) pour mettre au pas la mouvance islamiste.(1)

Cette épreuve durcit le MTI, donnant raison à son aile dure aux dépens des modérés qui s’opposaient à l’usage de la violence.

Les années de tension entre pouvoir et MTI ne prirent fin qu’avec le coup d’Etat de 1987.
L’accalmie ne dura que deux ans ! Les succès électoraux du FIS algérien et le nombre de voix obtenus par Ennahdha (ex MTI), sous l’étiquette Indépendants, ont effrayé le pouvoir qui réagit par une répression de grande ampleur (2)

De nombreux dirigeants prirent le chemin de l’exil.

Les cadres restés dans le pays, emprisonnés et soumis à la torture, ont noué progressivement des liens avec les autres groupes d’opposition. Ce rapprochement culmina dans la grève de la faim de 2005 qui accoucha d’un document où les signataires s’engageaient à lutter pour un Etat civil et démocratique et à préserver les acquis (notamment le CSP)

Les cadres en exil ont pu quant à eux nouer des relations avec les autres organisations islamistes d’abord, les Etats du Golfe, le Soudan et l’Iran ensuite.

Certaines révisions idéologiques ont été entamées qui, notamment, affirmaient que l’Islam est en symbiose avec la démocratie.

La révolution de Décembre 2010-Janvier 2011 a surpris tous les acteurs politiques, y compris Ennhadha. Mais si la participation des formations de Gauche était d’une certaine manière visible, celle d’Ennahdha était peu perceptible pour ne pas dire marginale.

Les slogans et les mots d’ordre n’étaient pas idéologiquement marqués et la révolution n’avait rien d’islamiste (contrairement à l’iranienne populaire et islamique).

Dès le retour de Rached et des autres cadres de l’exil, et après la libération de tous ses détenus, Ennhadha se réorganisa et mit sa machine électorale en marche.

La campagne fut menée autour d’un discours consensuel réaffirmant l’attachement à la démocratie, à l’Etat civil, aux libertés et aux acquis, notamment le CSP.

Les résultats prouvèrent l’efficacité de l’appareil et des thèmes présentés ainsi que l’assise populaire dont jouissait le parti.

La formation d’un gouvernement de Coalition était un signal positif à la population et aux partenaires occidentaux de la Tunisie.

Les visites du Premier ministre et du Président turcs donnaient l’impression qu’Ennahdha s’engageait sur la voie empruntée par l’AKP.

Des Médias commençaient à parler d’islamo-démocrates et certains allèrent jusqu’à se demander si la Tunisie n’allait pas breveter une démocratie islamique. C’était aller vite en besogne.

Grisés par leur large succès électoral, les dirigeants d’Ennhdha croyaient avoir mis la main sur la poule aux œufs d’or (3)

Profitant de l’atmosphère de liberté, le salafisme a pris des ailes investissant rues et mosquées.
Faisant une démonstration de force, lors de la Rencontre des Ansars al Chari’a à Kairouan, il réclamait l’application de la loi de Dieu. Rencontre qui fut précédée d’une grande manifestation à Tunis et d’un sit in devant le siège de l’Assemblée constituante au nom de « Nosrat al Chari’a ».

Surfant sur la vague, Ennhadha introduisit dans les textes préparatoires de laConstitution la référence à la Chari’a comme source de législation.(4)

Face au tollé de la société civile et des partis d’opposition, la question fut tranchée par Majlis al Choura du parti qui, après débat, se prononça pour ses deux tiers en faveur du retrait. Ceci signifie qu’un tiers de la direction partage le point de vue des Salafistes et du Hizb al Tahrir.

Cet épisode fut suivi d’un autre et qui concernait les rapports entre les deux sexes et leur statut. Ennhadha proposait la complémentarité homme/femme alors que les autres partis et la société civile réclamaient l’égalité homme/femme.

Ces deux incidents montrent que bien que premier parti du pays, Ennhadha ne pouvait passer ses thèses sans rencontrer de résistance.

La conquête des plus hauts postes dans l’Etat se poursuivait par les nominations aux niveaux intermédiaires. Mais elle était également couplée par une conquête par le bas.

La multiplication de visites de prédicateurs venus du Moyen orient est destinée à élargir la base mais également à populariser des thèses qu’Ennahdha ne pouvait assumer. (5)

L’investissement des mosquées et la mobilisation d’Imams qui par leur prêche défendent les thèses soutenues par Ennhadha et encadrent les foules lors de certaines manifestations.

La prolifération des sociétés caritatives qui ont pour rôle d’élargir la base et d’encadrer la population (6)

La poussée de jardins d’enfants sous la houlette de partisans ou de Salafistes avec pour but de préparer les générations futures en les éduquant selon le mode islamiste.

L’utilisation intensive du vecteur médiatique, y compris les réseaux sociaux, avec la multiplication de journaux, de chaînes télévisées et de sites de propagande, d’information et de contre propagande.

Il est évident que pareil programme nécessite de moyens financiers colossaux.

Mais malgré cette stratégie visant à changer le mode de société, la résistance demeure vivace au sein de la population, en particulier dans certains secteurs qui sont victimes de campagnes de dénigrement et d’intimidation.

Il s’agit notamment des syndicats (Echec des tentatives de noyautage et de domestication), des intellectuels, des Universitaires, des artistes, des journalistes, des Etudiants et des femmes.
Mais également, des régions foyers de la révolte, qui réclament toujours leur droit à une vie digne et à un développement digne de ce nom.

Aux récalcitrants, notamment les Médias et les partis d’opposition, les Ligues de protection de la Révolution, bras d’Ennahdha, opposent pressions, intimidations et démonstration de force.

Comme on le voit, Ennhadha dispose de multiples moyens pour faire passer ses thèses et modeler la société conformément à sa vision idéologique.

Mais elle dispose également de soutiens externes, en particulier l’Organisation mondiale des Frères musulmans, l’Union des Savants musulmans, la chaîne Al Jazeera et le Qatar.

Après le 6 février, Ennhadha se trouve face à un dilemme :

Ou bien s’ouvrir à la société tunisienne et revoir en profondeur son idéologie et sa stratégie pour évoluer vers un modèle proche de l’AKP, Ou bien réunir, comme beaucoup de voix de la base le réclament, un large front islamiste qui rassemblerait autour d’elle Salafistes et Hizb al Tahri et dans ce cas tourner le dos à la société tunisienne.

La voie du milieu qui prévalait jusqu’à ce jour n’en est pas une. L’équilibrisme devient lassant à la longue.

Et lorsqu’on se trouve dans une impasse, il vaut mieux faire demi tour que foncer dans le mur.

(1) Au même moment, il levait l’interdiction qui frappait le parti communiste

(2) Des dizaines de milliers d’arrestations, tortures atroces, peines de prison lourdes, contrôle de mosquées…

(3) Rached déclara à une chaîne télévisée arabe : « Auparavant, nous rêvions d’avoir une boutique. Aujourd’hui, le marché entier est à nous »

(4) Le Hizb al Tahrir et les Salfis réclament qu’elle soit l’Unique source de législation

(5) Ces prédicateurs sont en général accueillis et accompagnés par les dirigeants proches des Salafistes.

(6) En Egypte, ce processus a précédé la prise de pouvoir