jeu-politique

A la veille de l’anniversaire du Pacte Fondamental du 10 septembre 1857[1], majorité au pouvoir et opposition se livrent depuis plusieurs mois déjà à un jeu dangereux qui risque de conduire les acteurs à un échec cuisant ; sans qu’ils aient le courage de le reconnaître, spéculant chacun sur sa propre stratégie, à un moment où tous les indicateurs du tableau de bord du baromètre socio-économique, stratégique et politique virent au rouge.

Existe-t-il une réelle communication qui permette de rendre lisible la feuille de route de la majorité, lisibilité qui requiert en même temps la coopération de l’opposition ? Autrement dit, est-ce que le consensualisme est la seule clef pour ouvrir la boite du sauvetage tant vanté par l’opposition ? Quelle est la nature de la crise que connaît le pays ? Et quelle est la place de l’opposition dans cette situation de crise ?

C’est dans ce contexte que nous allons tenter de comprendre et d’analyser le comportement cognitif des acteurs politiques, considérés ici comme étant les joueurs, à la lumière de la théorie des jeux [2], qui jusque là est appliquée plus particulièrement dans les sciences humaines et à l’économie [3], pour conclure, enfin, sur la nature des jeux et des enjeux visés par nos joueurs respectifs.

L’information des joueurs : Acte 1 – Egalité devant le jeu

Nul parmi les joueurs ne peut contester qu’à la veille des élections du 23 octobre 2011, et plusieurs mois avant qu’elles n’aient lieu, les chebabs de la révolution attendent de ces élections qu’elles aboutissent à une Assemblée nationale constituante homogène capable de conduire le pays, pendant cette période transitoire, vers une vraie démocratie, où les droits seront réaffirmés et respectés, les fruits de la nations mieux partagés entre tous les citoyens et toutes les régions, sans se soustraire à l’obligation d’équité, à mettre fin au drame des chômeurs de longue durée parmi les diplômés universitaires, et à mieux respecter la séparation des pouvoirs, dans un Etat de droit où personne n’est au-dessus des lois, garanti par une constitution qui doit prendre en compte les acquis historiques réalisés par le peuple [4] depuis l’empire de Carthage jusqu’au 14 janvier 2011, en passant par la période contemporaine de lutte pour l’indépendance et l’édification du nouvel Etat postcolonial.

Le premier gouvernement de rupture avec le RCD fut celui constitué par Maître Béji Caïd-Essebsi, sous la pression des chebabs, de la société civile et des petits enfants de Ali Ben Gdahem venus de tout le pays pour investir la place de la Kasba, pendant plusieurs jours. Le premier ministre de Ben Ali, Monsieur Mohamed Ghannouchi, fut donc démis de ses fonctions, avec toutes les figures dites « rcédistes ». Et ce fut ainsi le premier gouvernement à tomber sous la pression de la rue, après la destitution de Ben Ali par le peuple révolté.

Monsieur Béji Caïd Essebsi, dès son arrivée à la tête du gouvernement, avait mis en évidence sa feuille de route, avec tant de transparence et de loyauté à l’égard de la rue comme à l’égard de l’establishment qui était en train de se reconstituer :

• Le Premier ministre ainsi que tous les membres de son gouvernement renoncent à se porter candidats lors des prochaines élections de l’ANC, pour éviter les conflits d’intérêts à l’avenir, qui risquent de rendre inefficace l’action du gouvernement. C’est une sorte de neutralité positive, permettant à un gouvernement de transition de rester au-dessus de la mêlée, et un jeu politique ouvert à tous les acteurs, pour épuiser leurs armes et définir leur stratégie électorale dans un climat serein, dépourvu de suspicion et de traficotage des élections attendues.

• L’action du gouvernement fut orientée vers la continuité de l’Etat et des services publics régaliens, comme la justice, la sécurité des citoyens et du pays, les relations diplomatiques, la santé, la protection du territoire, etc.

• Mieux encore, pendant cette période de transition, en attendant les élections, la Tunisie a pu revoir plusieurs milliers de réfugiés de toute nationalités, ayant fuit la guerre civile en Libye, sans constater le moins du monde une quelconque défaillance dans le fonctionnement des services publics vitaux comme l’eau, le gaz, l’électricité, ou encore les produits de consommation, dont les prix étaient à la fois bas et transparents.

Cette phase est appelée, dans la théorie des jeux : un jeu à information complète. En effet, rien n’était caché, et le jeu a été fluide, ayant abouti à la création de la Haute autorité pour les élections, la loi électorale, l’amnistie générale, l’actualisation des listes électorales, le paiement normal du traitement des fonctionnaires et des salariés de l’Etat. Les élections se sont déroulées dans des conditions parfaites et furent pour la première fois acceptées par tous comme étant sincères, et traduisant l’état réel du corps électoral à cette époque.

Nouvelles stratégies : Acte 2 – Le jeu de la Troïka

S’il est vrai que la seconde phase résultant des élections du 23 octobre 2011 est aussi transitoire que la première, il n’en demeure pas moins que les nouveaux joueurs avaient adopté de nouvelles stratégies à l’opposé de la première. Là où il y a désormais une majorité qui gouverne, et une opposition qui tente de tester les nouveaux arrivants pour définir leur propre stratégie, il n’y avait pas de majorité et d’opposition dans la première phase transitionnelle. Dès lors, on se trouve confronté à des motivations différentes et à des intérêts qui manquent de transparence et de fluidité. Les enjeux ne sont plus les mêmes.

La Troïka, nouvelle forme de coalition tripartite gouvernementale, haussa le ton, en se cantonnant dans un cadre de légitimité électorale stricto sensu, et décida de sortir des accords consensuels arrêtés à la veille des élections du 23 octobre 2011 :

• Rédiger une constitution pendant un délai préfixé d’un an, répondant aux attentes des Tunisiens et à l’exigence du temps, sans détruire les acquis de la modernité, pour regarder notre avenir ici présent avec les yeux des morts depuis l’Antiquité.

• Faire face aux impératifs de la période intérimaire au plan sécuritaire et économique.

• Maintenir les services vitaux à la portée des Tunisiens, sans accabler le pays de nouveaux endettements.

• Constituer un gouvernement apolitique, qui garde son indépendance et sa neutralité par rapport aux jeux politiques.

• Rétablir le respect des libertés publiques et de la presse, réaffirmer l’indépendance de la justice, et infléchir la montée de la pauvreté et du chômage, et ce notamment dans les régions révoltées et parmi les catégories les plus vulnérables.

La nouvelle stratégie adoptée par la Troïka est celle-ci :

• Faire abstraction de la période transitoire pour un an.

• Nommer un gouvernement politique répondant aux vœux de la coalition devenue majoritaire : la Nahda, le CPR et Ettakatol, et s’inscrire non plus dans le cadre d’un an de transition, mais une phase indéterminée, s’inscrivant dans la durée, et faisant fi des accords conclus,

• Un lien ombilical et non susceptible de rupture, du moins dans cette première phase du pouvoir de la Troïka, est installé de façon mécanique entre la présidence du gouvernement (la Nahda), la présidence de l’ANC (Ettakatol) et la présidence de la République (le CPR).

Ce partage du pouvoir entre les têtes de la coalition fut perçu à juste titre par l’opposition comme étant une déviation dangereuse, car alors qu’elle n’est qu’une modalité de transition, et que l’ANC se doit uniquement de s’atteler à la rédaction de la constitution, la Troïka s’est comportée comme s’il s’agissait d’une élection législative normale, alors qu’il s’agissait d’une constituante qui se doit d’être à la fois brève, conçue et limpide quant aux choix futurs.

Pire encore, la Troïka, en laissant la main libre pour ses milices et ses soutiens s’armer, s’organiser, prendre des positions par la force et exercer une véritable contrainte sur les Tunisiens en forçant les ambassades, en renvoyant des diplomates et en acceptant de recevoir des fidèles d’Al-Qaïda et en laissant transiter des armes lourdes et des munitions et des outils de communication cellulaire hors contrôle de l’Etat [5], a signé la fin de la légitimité des urnes tant vantée.

C’est donc la Troïka qui la première a conduit un véritable coup d’Etat par la force et la contrainte pour se maintenir au-delà du calendrier préfixé,

Cette phase est appelée, dans la théorie des jeux, une situation où l’information est incomplète, car elle devient invérifiable, faute de transparence et en l’absence de connaissance préalable des règles du jeu.

S’il est vrai que tous les nouveaux acteurs avaient fortement critiqué le président Bourguiba lors de la première constituante du 27 mars 1956, qui avait duré près de trois ans, nul doute que l’époque n’est plus la même. Là où l’on sortait d’une période de colonisation de plus de 75 ans qui nécessitait de reconstruire le pays, fonder un Etat moderne, mettre en place les institutions et les services publics indispensables qui faisaient défaut à l’époque coloniale, ce qui demande réellement du temps, ici l’Etat et ses institutions et ses services publics régaliens et accessoires sont là ; debouts, et dans un excellent état de fonctionnement. Rien n’était arrêté, et rien ne s’était arrêté.

Nouvelles stratégies : Acte 3 – Le jeu de l’opposition

Face à un engouement pour le pouvoir, et un désengagement vis-à-vis des accords consensuels entre tous les acteurs, cumulés avec un dépassement du calendrier et des revendications du peuple révolté, cachés par une campagne haineuse et de diabolisation de l’opposition, avec exécution physique en plein jour d’opposants politiques, Me. Chokri Belaid, Hadj Mohamed Brahmi, menaces de morts à l’égard d’hommes politiques, d’hommes de pensée et de journalistes, l’opposition s’est trouvée mise en quarantaine, et c’est par la voix de Me. Béji Caïd Essebsi, qui le premier avait soulevé la fin de la légitimité de la constituante, le 23 octobre 2012. La réaction de l’opposition opportuniste fut à la fois molle et parfois même désordonnée. La Troïka devait brandir le drapeau de la « légitimité » électorale, qui lui a donné une majorité, et qu’elle était maître du temps et de l’espace.

C’est ainsi, et alors que l’opposition se tire dans ses jambes à blanc, que la Troïka en général et la Nahda en particulier s’activent à réveiller leurs clans endormis et leurs milices réarmées et entraînées à occuper mètre par mètre le territoire du pays en y plantant leurs pions, comme s’il s’agissait d’un pouvoir permanent et non simplement transitoire.

En cela elle n’a pas mieux innové que la France en 1881, qui était chargée d’un protectorat par les Nations unies sur la Tunisie, et qui avait fini par se transformer en une administration directe du pays, en engageant les Tunisiens dans des décisions et accords devenus irrévocables, notamment au sujet de l’endettement public vis-à-vis de l’étranger et du tracé des frontières avec nos voisins algériens.

C’est cet état de fait qui inquiète de plus en plus les Tunisiens [6], qui luttent pour un pouvoir d’achat devenu inaccessible, une envolée des impôts indirects, des prix à la consommation et du droit d’accès à des services publics payants. En Un mot, le consommateur est devenu la poule aux œufs d’or, dans laquelle puise l’Etat d’exception que vivent en ces temps nos compatriotes..

Pendant ce temps, la Nahda arrose ses militants et achète la dignité des Tunisiens pour sortir dans la rue, comme l’a dit le chef du gouvernement rue contre rue, à l’adresse de l’opposition qui manifeste depuis des mois ; et en dépit de la médiation du syndicat patronal et ouvrier, de l’Ordre national des avocats et de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, la Nahda et ses partenaire n’ont pas bougé d’un iota, gagnent du temps et misent sur la lassitude de l’opposition, tout en continuant les nominations de leurs fidèles à des postes clés au sein de l’Etat.

Acte 4 : Défaut de coopération

D’après l’opposition, il est clair que la Troïka, par une telle prise en main des clés de l’Etat, envisage à long terme de trafiquer le suffrage des Tunisiens. D’ailleurs le chef de file de la Nahda au sein de l’ANC n’avait pas hésité un seul instant à menacer de faire couler le sang dans les rues. C’est dire le degré d’arrogance de ceux qui ont transformé une phase transitoire d’un an en une matrice de pouvoir permanent.

Face à une opposition conduite par Nidaa Tounès et ses partenaires politiques, le Front populaire et ses partenaires, de nouveaux partis politiques qui viennent de naître font des appels du pied en direction de la Troïka, et tirent à blanc en direction du Bardo.

Cette phase où la communication entre les joueurs est rompue est de nature à supprimer tout effort de coopération, car, pour jouer, il faut être au moins deux, et parce que le monologue est généralement le prélude d’une amnésie ou d’une folie endémique, ce que nous ne souhaitons pas à nos champions de la realpolitik tunisienne. Elle correspond aussi, dans la théorie des jeux, à un jeu à information imparfaite, c’est-à-dire à un temps de guerre, où la communication est souvent censurée par les états-majors militaires respectifs, lesquels, pour tromper l’adversaire, se livrent à diffuser de fausses informations sur leur état de préparation logistique et psychologique.

Pour justifier son action de protestation tendant à obliger le gouvernement à démissionner, et l’ANC à ne s’occuper que de la rédaction de ce qui reste de la constitution, elle se fonde sur la fin de la « légitimité » pour avoir dépassé le calendrier préfixé et ignoré les revendications essentielles des Tunisiens. La Nahda s’étant occupé principalement, selon elle, uniquement de ses militants et de ses adhérents en les plaçant dans des postes clés au cœur de l’Etat.

L’on pourrait supposer, à ce stade de l’incommunicabilité entre majorité et opposition, que les experts de celle-ci, au sens de conseillers en droit public et constitutionnel, se sont fondés sur la théorie du mandat impératif. D’ailleurs, plusieurs députés de la constituante et des chefs de partis politiques avaient évoqué, à mauvais escient, la théorie du mandat en droit civil, pour dire que la Troïka avait outrepassé les limites du mandat que le peuple lui avait confié.

Cette théorie fut développée plus particulièrement par le philosophe Jean-Jacques Rousseau, qui l’associe à la souveraineté populaire en ce sens :

« La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. […] Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. »

Dès lors, les députés sont considérés comme de simples mandataires, et par conséquent leur mandat est susceptible de révocation par le mandant. Cette théorie s’oppose au principe de la souveraineté nationale, où le peuple souverain est pris au sens d’une entité abstraite, où les députés représentent toute la nation et non pas leurs propres électeurs simplement. D’ailleurs, le mandat impératif est interdit par la constitution française. En effet, l’article 27 de celle-ci dispose très clairement que :

« Tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel. La loi organique peut autoriser exceptionnellement la délégation de vote. Dans ce cas nul ne peut recevoir délégation de plus d’un mandat. »

Le dilemme de l’opposition est tel que celui du prisonnier dans la théorie des jeux. Si elle refuse tout, elle risque d’être mal regardée par une partie de l’opinion, qui ne souhaite pas une confrontation avec la Nahda. D’un autre coté, si la majorité refuse toute concession, elle risque d’être rejetée par “monsieur tout le monde”. Ainsi, en cas de refus irrévocable de s’entendre, les joueurs seront placés dans un jeu à somme nulle, en sortant tous les deux perdants.

Par contre, la moindre concession peut rétablir le dialogue et instaurer une nouvelle coopération. Les uns et les autres en sortiront gagnants, sans trop s’atteler à chercher qui a tort et qui a raison ; car la politique est l’un des domaines où la raison est la moins affirmée.

========= Notes de bas de page =========

[1] Le Pacte fondamental est un acte majeur dans ce qui devait être par la suite l’Etat tunisien, soumis à des lois de nature constitutionnelle, permettant le respect des libertés publiques au sens moderne du terme. Il fut promulgué par le Mouchir Mohamed Pacha Bey, de la régence de Tunis, le 10 septembre 1857. (Cité In, Le nouvel espace politique et l’avenir de la démocratie en Tunisie, Thèse d’Etat de Mansour SOUIBGUI, Université Jean Moulin Lyon3 – Annexe 17 – p. 936-937 – 6 fév. 1995, France.

[2] La théorie des jeux est une pluralité d’outils mathématiques, qui permet à un joueur A d’anticiper le comportement cognitif, et donc la stratégie, du joueur B, pour optimiser ses gains et éviter un résultat à somme nulle.

[3] Lire l’article de Mansour SOUIBGUI : « Les relations USA et les Pays Arabes : de la théorie des jeux à la logique des enjeux », In L’Observateur, p.10 – 13 février 2002.

[4] Le peuple d’aujourd’hui est pris ici au sens historique du terme, c’est-à-dire un « segment » , une « séquence historique » de continuité par rapport aux peuples connus et successifs depuis la fondation de Carthage jusqu’à nos jours ; faute de quoi, les peuples qui renoncent à leurs patrimoines ainsi définis seront considérés comme étant des peuples sans mémoire ni histoire, nés de nulle part. C’est ce à quoi tendent le salafisme et l’islamisme politique, qui ne reconnaissent que la période post-islamique comme point de départ de notre identité collective.

[5] Lire l’article de Mansour SOUIBGUI (In ; الــصـــحـــافـــة 01 جوان 2012 intitulé : حــرب الإحصائيات و موقع الجريمة ما بعد الثورة – « La guerre des statistiques et la place de la criminalité postrévolutionnaire »

[6] Cf. Mansour SOUIBGUI In Liste Al Yasamine – Réunion publique Vidéo 22/10/2011.

[7] Cf. Code administratif français, p. 6 – Dalloz, 1996.