Des visages, des ONGs et des enjeux : Regard subjectif sur la 6e édition du Forum de la presse arabe

Le 26 novembre 2013 s’est achevée la dernière édition du Forum WAN-IFRA de la presse Arabe. Nawaat, partenaire également du Forum, était présente par la personne de Sami Ben Gharbia, Malek Khadhraoui et moi-même pour plaider ce qui nous semblait utile.

Au-delà de l’objet même du Forum, c’est l’une de ces rares occasions durant lesquelles se réunissent de toute la région arabe quelques-uns parmi ceux qui ont à cœur le devenir de la profession ainsi que son indépendance. Derrière ce combat pour la liberté de la presse, il y a d’abord des femmes et des hommes, mais également des ONGs qui font un travail forçant le respect depuis des années. Et pour une fois, nous n’avons pas envie de dénoncer (quoique…), mais de rendre hommage, par des regards subjectifs, sur des visages et, à travers eux, sur des ONGs (I). Ce regard sur la 6e édition du forum WAN-IFRA portera également sur des enjeux que nous considérons comme prioritaires (II), tant au niveau des aspects économiques que juridiques.

I.— Des visages et des ONGs…

Comment ne pas commencer par évoquer ce visage quasi iconique d’Om Zied à la vivacité toujours aussi incisive et à la plume si tranchante ; excellant dans cet art de la dérision décapante malgré les inquiétudes. Et c’est toujours avec bonheur que l’on échange avec Madame Rjiba.

En marge des panels de discussion, ce fut également l’occasion d’échanger avec Kamel Laabidi toujours aussi battant, et non moins souriant, malgré les coups et les embuches de plusieurs décennies de luttes pour une presse indépendante. Et c’est avec une attention particulière que nous l’avons écouté échanger avec d’autres de ses confrères à la carrure aussi impressionnante que celle d’Omar Belhouchet, un de ces baroudeurs de la presse maghrébine à la tête d’El-Watan… à l’insolent tirage de 150 000 exemplaires ! C’est dire à quel point l’exemple du même El-Watan pourrait être intéressant dans un contexte caractérisé par une presse écrite sous perfusion (nous y reviendrons plus bas).

Ce fut aussi l’occasion pour nous de découvrir Riadh Ferjani, tantôt dans son costume d’universitaire modérateur de panel, tantôt dans celui de l’universitaire engagé, à la lucidité singulièrement aiguisée par deux décennies de pouvoir Benalien. Nos longs échanges, y compris avec d’autres amis, furent des plus instructifs.

Toujours aussi surprenant de croiser en Tunisie — car nous nous y habituons toujours pas — celui qui fut l’un des plus honnis par Ben Ali, Nicolas Beau, auteur cinglant de « Notre ami Ben Ali » et de la « Régente de Carthage », et dont la plume glisse toujours avec la même aisance de « l’ami ben Ali » à celle de « Papa Hollande au Mali ».

Et puis il y a ces émotions que l’on éprouve en figeant ces sourires de Sami et de notre Ami Fahem Boukadous, ce journaliste qui fut à l’origine des premiers ferments de la révolution du 14 janvier, en rapportant au monde entier les images de la répression sanglante de 2008 dans le bassin minier. Figer ces sourires après tant d’années d’exil pour Sami et après ces images de Fahem, arrivant à peine à respirer sur un lit d’hôpital, avec, de surcroît, les sbires de Ben Ali le guettant menottes aux mains, pousse à l’espoir, malgré le pessimisme ambiant.

De même, c’est durant de telles occasions que l’on a la chance de découvrir des personnalités remarquables comme David Hoffman à l’approche et aux opinions d’une rare pertinence. Et puis, il y a ces visages de cette nouvelle génération, lucide, tout en étant attentive à leurs aînés, à leurs craintes et à leurs interrogations.

Et puis, c’est toujours avec bonheur que l’on croise tous(tes) nos ami(e)s de ces ONGs, lesquelles couvraient inlassablement par des communiqués sans concession les arrestations iniques et les harcèlements des militants tunisiens et arabes. Certaines sont toujours aussi rares devant les objectifs -comme Virginie Jouan- mais demeurent, quoiqu’il arrive, d’une efficacité brillante. De même, le sourire, la patience et la combativité de Kristina continue toujours à incarner cet espoir, à défaut de mieux, d’une liberté qui tarde à venir pour tant de nos amis.

S’agissant des ONGs avec lesquelles nous avons eu le plaisir d’échanger, nous voudrions aussi rendre hommage à tout le travail accompli par ces organisations à l’instar de l’IFEX, qui faisaient déjà un travail remarquable du temps de Ben Ali. À la Free Press Unlimited qui déploie un trésor d’ingéniosité pour développer des outils mettant entre les mains des citoyens des moyens sécurisés pour rapporter l’information. À l’IMS engageant des efforts conséquents pour soutenir des initiatives ô combien judicieuses, comme celles, entre autres, du Centre de Tunis pour la Liberté de la presse ou les cycles de formation engagés avec le CAPJC.

Enfin, on n’oubliera pas ce qui a été entrepris par la WAN-IFRA pour réussir ce forum. Il est vrai que pour les ONGs occidentales, la marge de manœuvre demeure toujours très délicate. Comment apporter son aide sans pour autant interférer avec les affaires locales ? Comment contribuer à la défense de la liberté de la presse dans le monde sans être taxées d’une quelconque volonté d’hégémonie, voire d’ingérence… tant ce qui relève du support aux médias locaux est susceptible d’être interprété comme une volonté pour les contraindre à une certaine vision.

Et à cet égard, nous voudrions témoigner en tant que partenaire de l’organisation de ce forum du fait que notre participation le fut dans une liberté totale durant le processus préparatoire, tant en terme de suggestion des sujets des panels que des participants invités à s’exprimer. Et ce n’est pas sans satisfaction que nous avons relevé que nos avis et suggestions ont été pris en compte. Aussi, on ne peut que féliciter Alison Meston et Andrew Heslop de la WAN-IFRA d’avoir chapeauté une organisation du Forum, le moins que l’on puisse dire, remarquablement réussie.

Enfin, sans doute que le fait de citer des noms est un exercice hautement périlleux. Beaucoup de personnes auxquelles nous portons tant d’estime pour leur travail et leurs apports n’ont pas été citées. Qu’elles nous pardonnent notre maladresse.

II.— Les enjeux prioritaires

Parmi les enjeux qui incarnent des priorités à nos yeux et qui nous tenaient à cœur d’en parler durant ce Forum, ce sont, d’une part, les incidences de la situation économique désastreuse de la presse arabe et, d’autre part, le cadre juridique porteur de cette menace permanente, de droit, qui pèse sur les journalistes. Ces derniers pouvant être, à tout moment, privés de leurs libertés sans jamais avoir été définitivement condamnés par un tribunal compétent.

A.- La situation économique agonisante de la presse arabe

Du contexte économique dépendent beaucoup d’aspects telles que la rigueur professionnelle, l’éthique, l’indépendance, les règles de fonctionnement des rédactions, l’autonomie des journalistes, etc.

Si ces derniers aspects sont fréquemment discutés et à juste titre d’ailleurs, hélas, ils le sont souvent coupés des réalités économiques si spécifiques aux marchés de la presse arabe. L’exiguïté de ces marchés dont plus de la moitié ne dépasse guère les 10 millions d’habitants — le tiers des pays dépasse à peine les 4 millions d’habitants — pose un problème de rentabilité économique particulièrement aigu.

 

Les chiffres des populations par pays.
Les chiffres des populations par pays.


 

Si le modèle économique dominant de la « presse traditionnelle » des pays occidentaux s’en tire tant bien que mal en terme de rentabilité, la situation est quelque peu différente dans la région arabe, aux marchés relativement restreints avec, de surcroît, un pouvoir d’achat limité, hormis les pays du Golfe.

Les difficultés de rentabilité des organes de presse pèsent de plus en plus sur le devenir de leur indépendance. Le symptôme le plus visible de ces difficultés financières se révèle à travers une paupérisation de plus en plus alarmante de la profession de journaliste (avec, certes, quelque exceptions comme celles d'”El-Watan” précité ou, dans une moindre mesure, “Le Maghreb”).

Dans un monde idéal, l’éthique de la profession de journaliste devrait être au-dessus de tout autre considération. Mais, il faudrait se voiler la face pour ne pas réaliser que cette éthique acquière une tout autre signification lorsqu’un patron de presse se retrouve devant le choix du dépôt de bilan ou le glissement vers ces pratiques condamnables consistant, entre autres, à :

— vendre à tout prix, y compris en racolant ;

— compresser les coûts en rognant sur les salaires de misère des journalistes, desquels on exige une éthique « devant être sans faille » ;

— se compromettre avec les puissants et les milieux des affaires qui finissent par devenir les patrons effectifs des rédactions.

Et c’est pour ne pas sombrer dans telles pratiques condamnables que certains ont tout bonnement préféré jeter l’éponge.

Or, la nature ayant horreur du vide, et pour les mêmes raisons citées, nous assistons dans le monde arabe à cette tendance où ce sont les milieux d’affaires qui sont en train progressivement de s’emparer des médias. Et cela est d’autant plus vrai concernant des structures aux coûts de fonctionnement relativement élevés, comme celles des chaînes satellitaires. La courbe de croissance des médias financés à fonds perdu, tout support confondu, est de plus en plus inquiétante.

Il ne s’agit pas ici de faire de la démagogie. L’injection de capitaux dans le monde de la presse est vitale. Et s’agissant de la presse écrite qui est dans la situation la plus délabrée, sans ces capitaux, elle est tout simplement vouée à l’agonie.

Aussi, la question n’est pas de trancher s’il faut ou non injecter des capitaux, mais dans quelles conditions, avec quels garde-fous et selon quel degrés de transparence ? Par ailleurs, s’il est acquis que parce que le pluralisme de la presse incarne cette condition nécessaire à l’exercice de la démocratie, les subventions publiques reçues à ce titre, sont-elles vraiment attribuées selon les efforts consentis par chaque publication ? Quand l’argent du contribuable ne sert pas, en 2013, à valoriser efficacement ce qui est subventionné y compris sur un site web, source non négligeable de revenus, l’on est en droit de s’interroger si ces subventions ne continuent-elles toujours pas à incarner cette sorte de rente héritée de l’époque de la presse de propagande. Et quand un quotidien comme EL-Watan qui fait des efforts considérables pour réussir, sans bénéficier des mêmes aides que ses confrères proches du pouvoir, il y a forcément des pratiques à modifier. Et de ce point de vue, nous avons hâte, pour le cas tunisien, que la Cour des comptes se penche sur l’état des finances des organes de presses au sein desquels l’État détient des participations ; pour découvrir, non pas tant le montant des aides, mais surtout le pourcentage de ce que représente ces aides par numéro vendu.

Par ailleurs, outre le pluralisme de l’information à considérer en tant que tel , il y a aussi le pluralisme des structures qui produise de l’information à garantir. La prise en compte de l’émergence de la « presse citoyenne » aux contraintes économiques différentes nous semble nécessaire. Considérer un média citoyen comme celui de « Canal du Dialogue Tunisien » dont la ligne « rentabilité économique » est absente de son agenda, au même titre qu’un média qui a une vocation commerciale ne nous semble pas judicieux. À ce jour, les réflexions vont bon train, et le tâtonnement pour trouver des modèles viables est perceptible. Ceci a, du reste, été fort bien reflété par mon ami Sami Ben Gharbia co-fondateur de Nawaat lors du panel auquel il a participé ; soulignant en effet que ces médias citoyens sont toujours à la recherche à la fois de cette identité intrinsèquement indépendante et un modèle économique qui garantie à la fois pérennité et indépendance. Ceci, insiste Sami pertinement, sans pour autant que ces nouveaux venus ne se transforment en un « média traditionnel » à la rédaction centralisée et une ligne éditoriale autrement plus contraignante. Nous ne cacherons pas que ce débat au sein de Nawaat est toujours en cours et que les réflexions pour trouver notre voie avec les moyens adéquats occupent régulièrement nos conversations.

L’importance pour un média qui se définit comme citoyen nous semble à Nawaat indétachable du fameux concept “Editor: Myself”, forgé par le doyen des blogueurs iraniens Hossein Derakhshan‎ actuellement emprisonné. C’est ce concept qui a accompagné et moulé l’émergence du phénomène des blogs et des médias citoyens, et ce, depuis le début des années 2000.

Il faut également préciser que cette réflexion sur la spécificité, le rôle et les moyens d’action des médias dits citoyens ne relève pas uniquement des acteurs de ces médias, mais d’une réflexion commune de tous les acteurs de la scène médiatique tant les intérêts de tous, en terme d’éthique, de déontologie et de liberté d’expression, sont étroitement imbriqués.

Car, là encore, la question qui se pose n’est plus de savoir si les médias citoyens sont nécessaires à la démocratie, mais quel type d’organisation, quel modèle économique faut-il penser pour que ces médias puissent contribuer à la consolidation de la liberté d’expression et de la démocratie ?

Face au délabrement économique que vit la presse arabe dans son ensemble, douter du fait qu’un quotidien n’est plus en mesure de publier une enquête susceptible de mettre sérieusement en cause un annonceur important (tel qu’un opérateur télécom) et duquel dépend le versement des salaires des journalistes, c’est nier la réalité économique. Douter de l’efficacité de la presse citoyenne, avec toutes ses imperfections (mais non soumise aux mêmes contraintes économiques) à prendre le relai sur de telles questions, c’est négliger le rôle important que celle-ci est en mesure de jouer. C’est également négliger les frontières poreuses entre ces deux types de médias et les collaborations fructueuses que celles-ci sont en mesure de réaliser. L’exemple de “France 24” et de son réseau d’Observateurs est, à cet égard, très révélateur.

Durant cette 6e édition du forum, tant pendant les panels que lors des discussions en aparté, c’est la nécessité de cette réflexion approfondie que nous avons plaidée sur le devenir du modèle économique de la presse arabe indépendante. Car, sans celle-ci, nous craignons d’aller tout droit vers :

— une dégradation progressive de la profession avec une paupérisation singulièrement préjudiciable à la démocratie ;

— la mainmise des milieux financiers sur les organes de presse ;

— le délitement de la rigueur professionnelle au profit d’une rentabilité financière déjà mise à mal par la taille restreinte des marchés ;

— la transformation du mot indépendance en un simple slogan, car matériellement impossible à réaliser ;

— une situation de précarité des professionnels de plus en plus insoutenable, les poussant dans les bras des plus offrants.

Ce n’est là que certains aspects qui minent le devenir de la profession. Lesquels aspects sont en rapport étroit avec le contexte économique qui a ses spécificités locales, entre autres liées à la rentabilité économique. Aussi, il nous paraît peu efficace de traiter de certaines carences en rapport avec l’éthique, la rigueur, l’indépendance, etc. sans se pencher sérieusement sur les aspects économiques dans un contexte ayant profondément muté depuis l’irruption des nouvelles technologies de l’information.

B.— Cadre juridique et peines privatives de liberté

Outre les aspects économiques, nous avons par ailleurs évoqué la situation juridique relative aux infractions relevant du droit des médias. Celle-ci, quasiment dans tout le monde arabe, nous paraît en 2013 encore plus inacceptable.

Sans rentrer dans des détails techniques —cela fera l’objet d’un long rapport qui sera publié prochainement sur Nawaat—, ce qui est inacceptable en 2013, c’est le fait que n’importe quel journaliste soit, à tout moment, susceptible d’être emprisonné sans jamais avoir été définitivement condamné par un tribunal. Pour le cas tunisien, cet emprisonnement peut s’étaler sur 14 mois, alors que, nous n’insisterons jamais assez, le prévenu n’ayant jamais été définitivement condamné par un tribunal.

On l’aura compris, il s’agit de cette forme de détournement de la procédure de la détention préventive. Et si nous parlons de détournement, c’est parce que les législateurs, conscients de la gravité d’une telle peine privative de liberté sans jugement, ont soumis cette dernière, qualifiée par ailleurs de « mesure exceptionnelle », à des conditions très strictes. Celle-ci, en traduisant le jargon juridique, ne peut se justifier que s’il y a des risques sérieux de destruction de preuve, subornation de témoin, fuite du prévenu, voire, dans des cas extrêmes, pour assurer la sécurité même du prévenu (cf. pour le cas tunisien les art. 84 et 85 du C.P.P.)

Or, en matière d’infraction au droit de la presse, de par sa nature même, nous ne voyons pas comment les preuves pourraient être détruites, quel témoin risquerait d’être suborné et quel journaliste fuirait son pays comme un vulgaire criminel, laissant ainsi sa famille et ses enfants pour se réfugier sous les ponts d’un pays d’exil !

Pourtant, en matière de standard au sein des pays qui respectent l’ordre démocratique, la règle qui veut que l’on ne prive pas préventivement un journaliste de sa liberté est consacrée depuis des années. C’est une règle, certes non écrite, mais validée par des décennies de pratiques démocratiques et jurisprudentielles.

Parmi les urgences destinées à garantir la liberté de la presse dans le monde arabe et à défaut de décennies de pratique de la démocratie et d’un véritable édifice jurisprudentiel protégeant, non pas les journalistes, mais tout citoyen accusé d’une infraction commise via un quelconque média, il est impératif que la règle suivante fasse partie du droit positif des pays en question :

“Nul citoyen ne saurait être détenu préventivement pour une infraction commise par le biais de quelque média que ce soit.”

Et il n’y a pas que le détournement de la procédure de la détention préventive. Il y a aussi le détournement de tout un arsenal juridique qui n’a strictement rien à voir avec les infractions aux codes de la presse, tel celui relatif au terrorisme, mais lequel arsenal est pourtant détourné pour sanctionner des journalistes « insolents ». Là encore, sans inclure des dispositions dans le droit positif protégeant expressément contre de tels abus, les cas comme celui de notre confère marocain Ali Anouzla, se perpétueront encore durant des années.

De même, en matière de standards internationaux relatifs à la liberté d’expression, il faut reconnaître que le monde arabe est devenu « friand » du terme « standard ». Pourtant, à y regarder de plus près, l’on s’aperçoit que cela est fait d’une manière fort peu judicieuse. En effet, l’on a recours très souvent à ce qualificatif de « standard international » pour faire référence aux dispositions des conventions internationales en la matière et, notamment, à l’article 19 de la DUDH.

Or, nous avons toujours soutenu qu’il n’est pas évident de qualifier en 2013 les dispositions des conventions internationales de standards internationaux, tant ceux élaborés par les pays respectant l’ordre démocratique les ont dépassés. L’article 19, pour ne citer que celui-là, fut certainement une formidable base de départ. Mais les véritables standards démocratiques en matière de liberté d’expression sont ceux qui ont été élaborés des décennies durant par les Cours suprêmes, Cours constitutionnelles, Cours de cassation, Conseils d’Etat et, surtout, la Cour européenne des droits de l’Homme. C’est au sein de ces jurisprudences que figurent en 2013 les véritables standards des ordres démocratiques protégeant la liberté d’expression. Encore une fois, l’article 19 fut une formidable base de départ, mais s’appuyer sur un tel article est insuffisant pour protéger la liberté d’expression. Si l’on désire véritablement parler de standards, l’on y gagnerait tellement en excipant des standards des ordres démocratiques, comme ceux formulés par des positions jurisprudentielles littéralement magistrales de la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Et pourquoi ne pas dire, comme nous n’avons cessé de le rappeler depuis le début du printemps arabe à nos amis, toute réforme de la législation arabe relative à la liberté de la presse ne peut s’offrir le luxe de faire l’impasse sur les leçons à tirer de la jurisprudence des ordres démocratiques. Et cela est si vrai, tant il suffit pour l’illustrer, de mentionner le cas de cette bonne vieille loi, ce « menhir gaulois » par sa longévité qu’est la loi française de 1881 et à laquelle nos amis français tiennent tant. Celle-ci, tellement imitée par les pays francophones au niveau de ses dispositions, alors que le juge français se contorsionne pourtant depuis des années pour contourner ses disposions surannées. Ceci afin d’éviter les condamnations de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme pour atteinte, justement, aux nécessités de l’ordre démocratique.

De même, l’on ne peut manquer de mentionner une autre tare qui est spécifique au contexte arabe, en l’occurrence la notion « d’ordre public », justifiant tous les excès en terme de répression de la liberté d’expression. Si, en effet, ce concept « d’ordre public » est fréquemment mentionné dans les législations occidentales, celui-ci n’a plus rien de commun avec ce qui se pratique dans le monde arabe. Au sein des ordres démocratiques occidentaux, des corpus jurisprudentiels centenaires n’ont eu de cesse à ciseler, remouler et adapter cette notion « d’ordre public » aux impératifs de la pratique de la démocratie politique. Dans le monde arabe, cette même notion d’ordre public sert à contourner l’un des principes les plus fondamentaux du droit pénal : le principe de légalité des délits et des peines « Nullum crimen, nulla pœna sine lege ». En effet, pour contourner l’absence d’une infraction pénale précisément caractérisée au sein des codes pénaux ou des codes de la presse, quoi de plus facile que de s’en remettre à celle, fourre-tout, de l’atteinte à l’ordre public. Et si l’arme de l’atteinte à l’ordre public n’est pas suffisante, on pourra toujours sortir la grosse artillerie relative à l’atteinte à la morale publique.

Manifestement, l’ « ordre et la morale publics » de Khomeini ou de Marzouki à Paris, de Ghannouchi à Londres n’ont plus rien à voir avec ceux de Tunis, Téhéran, Le Caire ou Alger. À Tunis, et depuis le palais de Carthage, ce sont désormais ces “ordre et morale publics” qui ont « empêché » Marzouki, ex-chantre des droits de l’Homme, de gracier Jabeur Mejri.

Aussi longtemps que la notion d’« ordre démocratique » sera délaissée au profit de cet ersatz arabe «d’ordre public» et aussi longtemps que la notion de morale publique s’interposera à la consécration des nécessités de l’ordre démocratique arabe, alors le chemin risquera d’être encore long vers la libération de la presse et de la parole tout court. Car avec cette tendance manifeste à la terrible confusion entre droit et morale par la pénalisation de ce qui déplait à la conception de ladite morale de certains, nous craignons également pour l’avenir de cette démocratie naissante dans les pays du “Printemps arabe”.

De même, aussi longtemps que la dépénalisation des infractions d’injure et de diffamation n’aura pas lieu, alors les sanctions prévues pour ces infractions continueront davantage à servir des motivations autres que celles destinées à l’origine à protéger les réelles victimes de tels actes (à titre de précision pour les non-juristes, avec cette dernière affirmation, il ne s’agit pas de prôner l’impunité pour ces infractions, mais de faire en sorte qu’elles ne relèvent plus du contentieux pénal, mais civil. J’aurai l’occasion de revenir plus en détail sur ces aspects.)

Pour conclure, et s’agissant toujours du monde arabe, nous continuons encore à agir dans ce schéma absurde au sein duquel la communauté des journalistes et de gens des médias s’est enfermée dans la position de la “quémandeuse”. Cherchant ainsi régulièrement la bonne grâce, voire l’aumône, d’un juge d’instruction ou d’un exécutif aux velléités liberticides afin de ne pas jeter en prison préventivement un citoyen pour s’être exprimé. Continuer ainsi, c’est demeurer sous l’emprise de ce que nous qualifions de « syndrome de Stockholm du journaliste »… syndrome qui fait que les victimes, à force de ne plus voir l’une des racines du mal, finissent presque par s’y attacher. Pour nous, le principal problème en matière d’emprisonnement des journalistes ne réside plus, en 2013, tant du côté d’un juge d’instruction aux ordres comme du côté d’un exécutif vicieux. Le problème réside davantage dans cette forme de passivité des journalistes —que je n’arrive toujours pas à m’expliquer— en n’agissant pas pour tordre le cou au moyen juridique dont dispose ledit juge d’instruction pour emprisonner préventivement des journalistes.

Aussi, nous estimons que nous devons vigoureusement agir pour que le standard coutumier des ordres démocratiques disposant que : « Nul citoyen ne saurait être détenu préventivement pour une infraction commise par le biais de quelque média que ce soit » soit inscrit dans le droit positif des pays arabes. Cela garantirait-il une meilleure protection des journalistes ? Peut-être pas systématiquement. Mais le cas échéant, ce ne sera plus le journaliste qui serait accusé d’être hors la loi, mais, indiscutablement, celui qui l’aura mis en prison. Et il devra payer un jour ou l’autre pour cela.

Riadh Guerfali (@Astrubaal)
http://nawaat.org/
Le jeudi, 5 décembre 2013.

PS : Sur ce lien, pour accéder à toutes les photos prises durant ce Forum.

 

Sur ce lien le programme du Forum
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Le 6ème Forum de la Presse Arabe Indépendante a été organisé en collaboration avec l’UNESCO et avec l’appui de l’Organisation de Soutien International aux Medias (IMS), Canal France International (CFI), la Presse Indépendante Illimitée, le Réseau de Journalisme Ethique, le Programme de Développement des Médias d’Égypte, Google Égypte, Association « Yakadha » (Vigilance) pour la démocratie et l’État civique, NAWAAT.org (blog collectif indépendant animé par des Tunisiens), Le Centre de Tunis pour la Liberté de la Presse, Centre Africaine de Perfectionnement des Journalistes et Communicateurs (CAPJC) et le journal An-Nahar de Beyrouth.

WAN-IFRA, basée à Paris, France, et Darmstadt, Allemagne, avec des filiales à Singapore et en Inde, est l’Association Mondiale des Journaux et des Éditeurs de Médias d’Information. Elle représente plus de 18,000 publications, 15,000 sites en ligne et plus de 3,000 entreprises dans plus de 120 pays. Sa mission fondamentale est de défendre et de promouvoir la liberté de la presse, la qualité du journalisme et l’intégrité de l’éditorial et le développement d’entreprises prospères.



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