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Terre agricole, lac de Bizerte. Photo par Sami Ben Gharbia, Nawaat

Parent pauvre de cette révolution, le secteur agricole n’a pas été la priorité des différents gouvernements qui se sont succédés. Il n’y a pas si longtemps, Nawaat en faisait déjà le diagnostic. Même si, comme l’affirme Mr. Leith Ben Becher, président de la SYNAGRI, syndicat agricole en plein essor ; l’état du secteur agricole aujourd’hui n’est que le résultat d’une mauvaise gestion étatique, qui se prolonge depuis l’indépendance. En effet la mainmise de l’Etat sur le secteur agricole, avec ses différentes institutions, n’a fait qu’accroitre l’appauvrissement d’un secteur économique et social clé dont l’avenir parait sombre.

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Indépendamment de la vision générale sur la situation du secteur, livrée par Mr. Ben Becher, il était important de recueillir l’avis des petits agriculteurs eux-mêmes. Nous sommes donc allées à la rencontre des agriculteurs de la région du Fahs et de Bouaarada. Plusieurs d’entre eux ont refusé d’être filmés, préférant rester anonymes, par peur de représailles des organes étatiques agricoles auxquels ils sont affiliés, et ont exprimés en « off » leur craintes d’une mort lente et douloureuse d’un héritage générationnel qui ne se renouvellera pas. La plupart des agriculteurs de la région s’endettent, en effet, de plus en plus afin de pouvoir produire dans de bonnes conditions.

Face à l’explosion des prix de gazoil (le prix ayant augmenté mais les subventions étatiques inchangées), des pesticides, de l’ammonitrate, des engrais (comme le DAP dont le prix est passé de 47 dinars le quintal en 2011 à 60 dinars aujourd’hui), sans compter la pénurie de certains produits et l’existence d’un marché parallèle parfois plus fort que l’Etat lui-même, l’agriculteur est à l’agonie. L’augmentation des dépenses et la stabilité des revenus entraînant, ainsi, petit à petit, un ras le bol général caractérisé par la vente des terres à de « grands agriculteurs » ou à des sociétés spécialisées.

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Tahar Berrebah, agriculteur dans la région depuis des décennies nous livre brièvement son point de vue.

L’absence de considération de l’Etat est décriée. Certes l’Etat agit en aidant les agriculteurs, cependant la politique agricole dans son ensemble est à revoir : « Bien sur que l’Etat nous aide. Il nous aide comme il peut, mais ne nous protège pas. Nous n’avons pas ou alors très peu de garanties en cas de mauvaises récoltes, et parfois on fait face à 4 ou 5 ans de vaches maigres. Les consommateurs nous pointent du doigt comme étant à l’origine de la hausse des prix des denrées alimentaires, alors qu’en tant que principaux producteurs, nous ne décidons pas du prix de vente. Si ça continue, il n’y aura plus de diversité agricole. Une poignée de sociétés auront à l’avenir une situation de quasi monopole. Ce ne sera qu’à ce moment là que l’Etat se rendra compte de notre valeur, mais il sera malheureusement trop tard». Un autre fléau a vu le jour à l’orée de la révolution, l’insécurité :

Les braquages se sont multipliés dans les fermes. C’est devenu une réalité concrète. L’exception est quand nous passons des jours paisibles. Hier encore, un de mes voisins s’est fait voler 3 veaux, sans compter les détournements de camions lors des récoltes. Même entre agriculteurs, il n’y a plus de respect, certains agissent en tout impunité pour vous faire dégouter de votre travail afin que vous leurs vendiez vos terres ou votre production à des prix dérisoirs.

Pour certains, seul subsiste la passion de la terre inculquée par les ancêtres :

Dans ma génération, la quarantaine approchant, il faut être fou ou vraiment passionné pour investir dans l’agriculture. Elle ne fait plus vivre. Pire, on produit à perte. Le renouvellement générationnel ne sera pas assuré. J’ai 3 enfants et aucun ne s’intéresse à la terre. On le voit tout autour de nous, ce sont les mêmes personnes qui depuis des années cultivent les mêmes terres, et dés qu’un ascendant perd la vie, celle-ci est directement vendue.

Le renouvellement d’une jeune génération d’agriculteurs peine à éclore. La faute en incombe aussi à l’Etat :

Que fait l’Etat pour encourager les jeunes à investir ?! Rien du tout ! On nous accorde de moins en moins de crédits, nos revenus couvrent à peine nos sorties d’argent. Regardez autour de vous, la plupart des terres, n’ont ni eau, ni électricité. Comment voulez-vous qu’un jeune s’installe ici dans ces conditions ?! On leur vend un modèle de société basé sur les services et l’industrie, la consommation et le confort… sur l’argent facile. La valeur de la terre, du travail et de labeur n’est plus inculquée.

La dureté du travail est aussi un autre facteur non négligeable pour des jeunes habitués à l’oisiveté :

Indépendamment du coté technique qui s’apprends avec une bonne dose de volonté, être agriculteur c’est être avant tout prêt à des sacrifices. Se réveiller aux aurores en plein hiver dans des températures négatives pour les semailles et faire la récolte à 40 degrés sous un soleil de plomb en été, qui serait prêt à le faire ? On a trompé nos jeunes avec leurs diplômes sans aucunes valeurs au détriment du travail, du vrai.

La main d’œuvre dans le secteur s’est aussi appauvrie. Plusieurs facteurs peuvent l’exprimer surtout dans une région où l’ancien régime à fait main basse sur une partie des terres : « On ne trouve plus de saisonniers. C’était déjà le cas sous Ben Ali, parce qu’ils venaient chercher la main d’œuvre environnante à des salaires horaires sur lesquels aucun d’entre nous ne pouvait s’aligner. Aujourd’hui, ces mêmes saisonniers préfèrent s’installer au café que de travailler pour une quinzaine de dinars par jour » . Il en ressort que la plupart des agriculteurs sont aujourd’hui livrés à eux même, effectuant seuls ou presque leurs besognes dans des conditions difficiles et dans l’indifférence la plus totale.

Face au modèle agricole hérité de la décolonisation, bien qu’ayant connu quelques évolutions, la colère couve sans jamais éclater au grand jour : « On ne peut pas se révolter !! Contre qui voulez vous qu’on se soulève ?! Que l’on soit d’accord ou pas avec la gestion des institutions étatiques, ils sont aujourd’hui nos seuls interlocuteurs. Certes, la corruption, le manque de transparence, les coups bas et les magouilles existent, mais ils sont aussi les seuls à nous écouter et à nous prêter attention. C’est loin d’être parfait, mais on s’en contente. »

Ces rencontres nous imprègnent d’un infini sentiment d’amertume. La noblesse que représentait le monde agricole s’effrite. De querelles intestines en querelles économiques et sociales, le monde agricole se meurt en silence. Pire encore, l’autocensure pratiquée dans ce microcosme est omniprésente. Les mêmes réflexes pré-révolutionnaires n’ont pas disparus. Les agriculteurs ont peur de s’exprimer par peur des représailles. Les représentants des institutions délocalisées ne veulent pas s’exprimer sans l’aval de l’autorité centrale. L’autorité centrale se fait désirer et tarde à se prononcer sur ce mal être. Il est temps que l’agriculture reprenne sa place et son rang. Cela ne se fera que par un changement de mentalités et un vent de fraicheur qui viendra secouer un secteur, pour l’heure, paralysé.