village-tunisie-terre

Photo par Callum Francis Hugh, Nawaat.

Par Sisyphe,

Pardon, je n’étais pas là.

Je renonce à ta succession mais ton héritage est ailleurs, intact.

Tu hésitais à rédiger tes mémoires. Trop de choses à faire, de plaisirs hédonistes à satisfaire, trop tard. Désolé, je ne peux pas le faire pour toi ; je me contenterai donc de ces quelques lignes en ta mémoire, d’un coup de gueule au passage. Je t’ai emprunté quelques-unes des tes expressions favorites. « Les propos sont durs, mais justes ».

Tu l’aimais ce pays. Oubliez la carte postale : soleil, plages de sable fin, hôtels des luxe ; pas grand intérêt à tes yeux. Mais pour ses couleurs, son parfum, sa terre qui te faisaient dire « je me sens bien ici, je suis chez moi » dès la sortie de l’aéroport.

Tu as arpenté la plupart de ses routes, quelques-unes de ses pistes (j’entends encore le ronronnement du moteur), traversé ses villes, ses villages, ses collines, ses vallées, ses oasis, discuté avec ses habitants à la terrasse des cafés et découvert beaucoup de ses richesses (certaines bien cachées). Son terroir n’avait plus beaucoup de secrets pour toi, ni plus d’ailleurs que ses us et costumes.

Tu appréciais l’hospitalité des anciens, la jeunesse de son peuple, ses femmes (« bien souvent plus intelligentes et progressistes que leurs crétins de maris ») dont tu répétais souvent qu’« elles sont l’avenir de ce pays »…autant de piliers pour un futur plus clément, une possible démocratie.

Bien sûr, tu connaissais ses travers : escroquerie et corruption à tous les étages, vision politique réduite à peau de chagrin, instrumentalisation de la religion, lacunes éducatives (l’incivisme et la violence qui vont avec).

Mais tu étais optimiste. Ils ont réussi leur révolution. Un seul slogan (dégage), une violence finalement contenue. «  Ça prendra du temps. la liberté, ça s’apprend. le plus dur reste à faire mais ils devraient y arriver (il n’y a pas de problème sans solution) ».  Et puis ça sent bon le jasmin.

Tu aimais la Tunisie.

Pas moi. Pas aujourd’hui.

callum-francis-hugh-tunisia-woman

Photo par Callum Francis Hugh, Nawaat.

• La corruption est une culture, l’arnaque un leitmotiv et même une fierté lorsqu’elle est dirigée contre des non musulmans (les infidèles ?).

• Ces flics qui t’arrêtent à chaque coin de rue pour te demander si tu vas bien (Labes ?) avant d’essayer de te soutirer quelques Dinars.

• Ces chauffeurs de taxi qui guettent les touristes à la sortie des hôtels pour leur proposer une course qu’ils factureront 10 fois son prix.

• Ces commerçants qui te demandent 2 ou 3 dinars pour le jus d’orange alors que le prix affiché n’est que de 1,50.

• Ce serveur qui ne rend pas correctement la monnaie, fier d’avoir piqué 500 millims à des touristes alors qu’il vient en réalité de perdre le montant de la tournée suivante, le pourboire… » tout, tout de suite, aucune vision à long terme, aucune éthique, quitte mettre en péril la réputation de la société ou de l’établissement qui les emploie et les font vivre ».

• Tous ces imbéciles qui passent devant tout le monde au guichet des administrations persuadés qu’ils sont d’être des VIPs.

• Ces billets glissés dans 95% des dossiers confiés aux fonctionnaires comme seul garantie de succès.

• Ces gens qui préfèrent balancer leurs poubelles, faute d’incinérateurs ou autres unités de traitement des déchets dignes de ce nom. dans le champ du voisin plutôt que de faire 100 m de plus pour déposer dans les bennes à ordures ; ordures qui finiront de toute façon par bruler en plein champs, faute d’incinérateurs ou autres unités de traitement des déchets dignes de ce nom.

• Jusqu’aux islamistes d’Ennahda et autres successeurs de Ben Ali (qui, pendant ce temps-là coule des jours paisibles chez ses copains Wahhabistes ) qui n’ont rien trouvé de mieux que se partager les richesses du clan précédent et de dilapider les subventions accordées par les états étrangers ( des centaines de millions d’Euros, faut-il le rappeler) dans la construction de villas, aussi inutiles que désuètes et péremptoires.

SDF-Tunis

Photo par Callum Francis Hugh, Nawaat.

Je pourrais m’étaler sur le sujet, cracher tout mon venin. Je m’arrêterai à cette clinique qui rechigne à s’occuper d’une personne en détresse respiratoire parce qu’elle n’a pas pensé à apporter 1000 dinars avant d’arrêter de respirer. La même clinique qui facturera sans remords des prestations inexistantes le lendemain de ton décès alors qu’elle conserve ton cadavre dans une chambre chaude (économie d’énergie oblige).

Il est mort ? «  Mektoub » ….Le destin n’a rien à voir là-dedans ; tes excès, leur incompétence et le manque de moyens médicaux suffisent largement.

Honte à vous….Ceux pour qui corruption et escroquerie sont devenues un mode de vie et aux autres qui savent, n’approuvent pas mais laissent faire.

D’autres menaces pèsent sur l’avenir de la Tunisie. A commencer par une vision court-terme des «  dirigeants », l’absence de perspectives pour les jeunes et l’instrumentalisation grandissante de l’Islam. Il est vrai que ce pays n’est malheureusement pas le seul dans cette situation. Les frères musulmans, les Salafistes et autres fondamentalistes, remplis de frustrations et haine, profitent bien de vos révolutions, merci pour eux.

Et les occidentaux qui s’interrogent parfois sans connaître grand-chose de la situation sur place. Que d’explications de pseudo-spécialistes du monde arabe sur les raisons du succès partiel d’Ennhada à l’issue des premières élections libres, toutes plus alambiquées les unes que les autres ; c’était assez drôle quand on sait que les partis d’opposition avaient été muselés depuis plus de vingt ans, qu’il y avait quelque chose comme 85 listes de candidats inconnus du grand public alors qu’Ennahda était représenté dans la plupart des mosquées.

Tunisiens, où êtes vous ? Nos actes nous définissent, les prières n’y changent rien. Allez-vous continuer sur cette voie (« on était au bord du précipice, on a fait un grand pas en avant  ») ? Ou déciderez-vous enfin d’en changer pour un avenir plus libre, plus juste, plus respectueux, bref, plus démocratique ?

chemin-tunisie

Photo par Callum Francis Hugh, Nawaat.

Les solutions existent. Tu les connaissais. Je vulgarise et leur livre quelques principes de base. Ils en feront ce qu’ils voudront (probablement rien, tu t’en fou, t’es mort).

Maintenant que vous êtes venu à bout de la constitution (combien de temps pour en arriver là ?) ; il est plus que temps de développer et de partager une vision à long terme, des objectifs et un programme politique adéquat (on ne construit pas une démocratie en 6 mois).

1- N’acceptez plus la corruption ; à chacun de balayer devant sa porte, de se révolter devant des pratiques injustes et d’un autre temps. Changer la culture.

2- Investissez (il ne s’agit pas que de pognon) dans les secteurs clés : infrastructures routières, services publics, santé (à part à Tunis, la plupart de vos hôpitaux publics sont dégueulasses ), l’enseignement (l’école, l’université, la formation professionnelle)….

3- Les démocraties sont laïques : La Tunisie est un état musulman ? Ainsi soit-il. Mais aucune religion, ni aucune croyance ne remplacera jamais ni ne devrait s’imposer sur l’éthique et l’état qui sont les garants des valeurs communes, du fonctionnement correct des institutions et du vivre ensemble. Ne vous laissez pas empoisonner par les fondamentalistes qui voient en l’Islam et en la Charia les solutions à tous vos maux (trop simple, extrêmement toxique).

4- Le tourisme : Accueillez avec sincérité et respect. Faites de ce payer un oasis de bien-être. «  Evidement, il y a et il y aura toujours des connards de touristes, profiteurs et égoïstes ; mais des gens bien aussi ».

5- Nettoyer ce payer, maintenez le propre, c’est le vôtre.

Vous n’avez pas beaucoup de pétrole. Et alors ? Vous vivez moins bien que les américains ou les européens ? Pas si sûr. Dans tous les cas, on n’a souvent (pas toujours malheureusement) que ce qu’on mérite.

Ma tristesse est sans limite. Elle s’estompera avec le temps. J’ai perdu plus qu’un père, un ami (fais chier putain merde).

PS : Ta petite fille est née…Elle est si belle.