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Photo d’archive. De gauche à droite : Tarak Ben Ammar, Nébil Karoui et Silvio Berlusconi.

Des médias privés qui se berlusconisent, un service public en repli qui dérape, une ISIE qui méconnait la nature des médias, degré zéro du journalisme et degré zéro de la politique, tous les éléments du décor sont plantés. Ainsi, les résultats du monitoring de la première semaine de la campagne présidentielle ( du 1er au 7 novembre) publiés par la Haica, ont battu le record des législatives, en matière de bipolarisation. Et les détails de l’observation liée à l’actualité électorale en disent long sur les arcanes de l’instant politique.

La quantité n’est pas la visibilité

Paradoxalement, et malgré le décalage entre ces deux candidats, il apparaît que Hechmi Hamdi (36 heures) et Kalthoum Kannou (15 heures) ont enregistré les taux le plus élevés de couverture télévisuelle. Pour Hamdi, ce chiffre s’explique par l’autopromotion qu’il a menée sur sa propre chaîne, Al-Mustaquilla, basée à Londres. Appliquant à la lettre le vieil adage , « on n’est jamais mieux servi que par soi-même », le chef de Tayyar al Mahabba s’est réservé 72.97% du temps d’antenne total accordé à une dizaine de candidats seulement, notamment Kalthoum Kannou (en 2éme position avec plus de 2 heures, soit 4.44%) dont l’interview, déjà diffusée par Hannibal TV, a été récupérée sur Youtube, et Béji Caid Essebsi qui arrive en dernière position (un peu plus d’une minute, soit 0.05%).

Pourtant, en juillet dernier, le patron d’Al-Mustaquilla avait promis de ne pas instrumentaliser sa chaîne pour la propagande politique, tout en utilisant le thème récurrent de l’« embargo médiatique » subi par son parti. Devenu maître du double langage et du revirement, Hamdi choisit de ne pas couvrir la campagne des législatives, annonce son retrait de la course vers le palais de Carthage, se rétracte et mobilise son porte-voix, au mépris de toutes les règles déontologiques et du dispositif juridique concernant la couverture médiatique des élections. L’article 73 de la loi électorale de 2014 interdit aux candidats de faire campagne à travers les supports médiatiques étrangers. Informée par la Haica, l’Isie a la latitude de prendre des mesures contre Hechmi Hamdi. Contacté par Nawaat, M. Lassad Ben Ahmed, attaché de presse de l’Isie, nous a indiqué, ce mercredi, que le conseil de l’Instance devait se réunir, incessamment, pour examiner ce dossier, avant de le transférer à la justice. Or, le lendemain, Radio Express FM rapporte que « le ministère public n’avait reçu aucune plainte de la part de l’ISIE concernant les candidatures à la présidentielle ».

Pour Kannou, en revanche, il semble que son classement soit le fait d’un engouement pour la première femme candidate dans l’histoire de la Tunisie. Mais, cet avantage quantitatif  fausse, en réalité, la logique de la visibilité politique. Propulsée aux premières loges, lors de la première semaine, Mme Kannou semble susciter moins d’intérêt médiatique, au niveau national, au fur et à mesure que la campagne prend son rythme de croisière. La polémique avec l’animateur de l’émission « liman yajrou faqat » qui l’a invitée, puis s’est rétracté, à quelques jours de la fin de la campagne, est un indice des rapports de pouvoir qui président à la logique de la programmation des différents candidats.

Le slogan évocateur « Yes We Kannou » n’a donc rien suggéré de spécifique aux médias et aux journalistes. Pourtant, la question de la femme a été l’un des arguments de la bipolarisation, qui accapare la scène politique, depuis trois ans. Même si la prétendue ligne de partage entre « sécularistes » et « islamistes » occulte le fait que le genre est absent des programmes officiels des différents candidats et partis en compétition. Ce que confirme le silence troublant sur le cas de Meriem Ben Mohamed, violée, en 2012, par deux policiers, et dont le procès vient de s’achever avec une condamnation en-deçà du crime commis par ses agresseurs. Ainsi, aucun média, à notre connaissance, n’a jugé utile d’interpeler la candidate, autrefois malmenée par le régime de Ben Ali, à propos de la violence basée sur le genre, laquelle appelle, inéluctablement, à la réforme des lois scélérates. Dès lors, est-il étonnant que la présence de la femme, en période électorale, soit très faible par rapport aux hommes! Dans le dernier rapport de la Haica, le taux global de la présence des femmes politiques, à la radio, atteint à peine 12 %, voire un peu moins à la télévision avec 10,5%.

Une cascade de sanctions !

Par ailleurs, au-delà des inégalités flagrantes en matière de pluralisme, la Haica a infligé une série d’amendes qui constituent une rupture par rapport à la relative discipline observée, lors des législatives.

Ainsi, une amende de 20.000 dinars a été infligée à Nessma TV, Zitouna TV et la Radio Nationale pour avoir enfreint l’article 70 qui « interdit de diffuser ou publier pendant la campagne électorale ou pour le référendum ainsi que pendant la période de silence électoral, les résultats de sondages directement ou indirectement liés aux élections et aux référendums, ainsi que les études et commentaires journalistiques relatifs au sondage d’opinions par différents médias ». Alors que RTCI a écopé de 5 mille dinars pour avoir enfreint l’article 69 qui « n’autorise aucune propagande électorale ou pour le référendum durant la période du silence électoral » lors des législatives. Enfin, plus grave que tout, les coups-bas, les appels à la haine et les approximations qui ont été proférés par des candidats et leurs partisans, et alimentés par des animateurs-vedettes, parachevant le spectacle de cette « démocratie du talk-show » qui grève nos horizons.

Trois heures avant la fin de la campagne électorale, Albert Camus revient pour nous rappeler la nécessité de « libérer » les médias « de l’argent et leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui ».