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La bourde de Béji Caid Essebsi sur la radio française RMC est une preuve supplémentaire que ni lui ni son parti ne peuvent être considérés comme foncièrement démocratiques. Comment peuvent-ils l’être alors que l’épine dorsale de Nidaa est formée par des ex-RCD qui, en intégrant ce parti, ont ramené avec eux tout leur « savoir faire » antidémocratique acquis durant des décennies au service de la dictature : le culte du leader unique, la monopolisation du patriotisme et des symboles de la patrie, une supériorité maladive vis-à-vis de l’opposition, le dénigrement systématique des opposants et de ceux qui votent pour eux et j’en passe.

Selon Béji Caid Essebsi, ceux qui votent pour Marzougui sont tous des salafistes-jihadistes, des LPRistes et des extrémistes. Ce lapsus révélateur nous donne un avant-goût de ce que risque d’arriver à l’opposition et à son électorat une fois que ce premier s’installe à Carthage. Mais cette bourde nous éclaire aussi sur les vraies valeurs dont est imprégné Essebsi. Face à ce profilage absurde et dangereux de la base électorale de Marzouki, je propose une lecture de l’électorat du camp adverse et des raisons qui poussent des centaines de milliers de gens à voter pour Nidaa et pour Caid Essebsi.

Il y a essentiellement trois groupes qui votent pour Nidaa et pour Béji Caid Essebsi : les ex-RCD, ceux qui souffrent d’une phobie maladive de l’islam politique et enfin la bourgeoisie nostalgique de « la belle vie » sous ZABA.

Les ex-RCD (l’essentiel de la base électorale de Nidaa)

C’est vrai que ZABA « hrab » (s’est enfoui), mais ses sbires et son instrument de pouvoir (l’RCD) sont restés en Tunisie. Donc, il faut vraiment être naïf pour croire que la dissolution de ce parti est venue à bout de cette machine infernale. D’ailleurs, cette dernière a rapidement repris conscience et s’est très vite remise en marche de son propre chef et après un bref moment d’hésitation, l’RCD s’est habilement recyclé dans la nouvelle scène politique.

Bien sûr Nidaa est la machine qui a le plus servi pour « blanchir » les « compétences » RCDistes même s’il y a d’autres partis qui ont joué aussi le rôle de cheval de Troie pour ce parti. Il y a eu la tentative de Hamed El-Karoui pour rassembler les RCDistes sous la bannière du « Destour » mais sa démarche était beaucoup trop directe pour être tolérée par l’opinion publique et par conséquent elle s’est soldée par un échec cuisant.

Après cette tentative infructueuse, les RCDistes ont compris que désormais aucune figure de l’ex-RCD n’est capable de ressusciter la machine et c’est précisément pour ça que Béji Caid Essebsi est devenu extrêmement utile. Malgré les années passées au service de la dictature, ce dernier nous est présenté comme l’homme de la situation qui est soi-disant capable de sauver le pays des « LPRistes » qui sont, apparemment, très présents dans la Tunisie profonde. Il faut dire que Béji Caid Essebsi joue très bien son rôle en usurpant le discours, le gestuel et l’allure de Bourguiba afin de faire croire que la bataille est en fait un combat entre le bourguibisme patriotique et l’obscurantisme dangereux. L’engagement des RCDistes dans cette démarche pour la création d’un personnage central (en l’occurrence BCE) autour duquel va graviter toute l’histoire était tel que même des « champions » de l’ancien régime, notamment Mondher Zneidi et Kamel Morjene, ont essuyé une défaite cinglante lors du premier tour des présidentielles.

La manœuvre des RCDistes était tellement habile, je parie que ZABA a dansé « la queuleuleu » avec Leila en voyant son « anneau de pouvoir » (l’RCD) et ses « orqus » (les RCDistes) rafler les législatives et, dans une ultime poussée anti-révolutionnaire, s’apprêtent à placer leur marionnette à Carthage.

La phobie maladive de l’islam politique :

Nidaa et BCE ont bénéficié de l’existence de cette phobie maladive dont souffre une bonne partie des Tunisiens. Cette phobie est le résultat de décennies de martèlement systématique par l’ancien régime de l’idée que l’islam politique est le mal absolu. La diabolisation de l’opposition, et en particulier celle ayant un background islamique, était une stratégie efficace utilisée par l’ancien régime pour décrédibiliser toute tentative de contestation de son hégémonie.

Il faut dire que le contexte géopolitique post 11-septembre a donné encore plus de légitimité à cette démarche et ZABA, comme tous les dictateurs de la région, a surfé sur cette vague pour enfoncer encore plus le clou. L’ampleur et l’intensité de la compagne anti islam-politique a indéniablement laissé des séquelles irréversibles dans notre perception de tout courant politique qui se décrit comme islamique.

Je dirais même que ceci nous a appris à regarder ceux qui se déclarent comme islamiques avec beaucoup de méfiance, voir même avec beaucoup de mépris. Cette méfiance et ce mépris proviennent du fait que l’image de ces derniers était délibérément associée aux prisons, au rejet par la société, à la violence, à l’ignorance, à l’obscurantisme, à la polygamie, au voile intégrale, etc. Bref, on faisait comme si ces gens avaient attrapé la peste et que l’on devait éviter à tout prix.

Nidaa a exploité à l’excès cette peur qui est même devenue la toile de fond de sa compagne électorale. En effet, ce premier s’est acharné pour se présenter comme le parti « sauveur » qui est capable de nous débarrasser de cette « vermine » qui vient de sortir des prisons. Et c’est justement pour ça que les Emiratis se sont jetés avec toute leur force de frappe financière derrière Nidaa en espérant contrer le projet des frères musulmans en Tunisie. Même Néjib Sawiris, le Tycoon égyptien qui a financé le coup militaire en Egypte, est venu saluer l’effort des Nidaiistes pour remettre l’islam politique à sa place naturelle. C’est-à-dire dans les prisons.

La bourgeoisie nostalgique de « la belle vie » sous ZABA

La bourgeoisie est une inévitabilité de toute société humaine. Donc, même si nous commençons au même niveau, pour diverses raisons, il y aura toujours des personnes qui finiront la course plus riches que les autres. Ceci par ce qu’elles sont plus intelligentes, ou plus fortes, ou plus méchantes, ou plus chanceuses, etc.

La bourgeoisie tunisienne, qui est essentiellement concentrée sur la partie Nord et Nord-Est du littorale était, par définition, isolée et inconsciente des supplices économiques dont souffraient la majorité des régions de l’intérieur. Donc, techniquement, cette bourgeoisie n’a pas souffert de l’ancien régime. Bien au contraire. ZABA lui assurait la stabilité et la sécurité nécessaires pour s’épanouir, pour prospérer et pour profiter de ses avantages économiques et financiers.

Pour cette catégorie sociale, il n’y a pas de doute que la révolution est venue perturber l’équilibre instable qui était artificiellement maintenu depuis des décennies. La rupture de cet équilibre s’est accompagnée par une dégradation importante de la qualité de vie de cette bourgeoisie. Ceci non pas parce qu’elle a été dépossédée de ses biens et de ses privilèges, mais tout simplement parce qu’il lui était difficile de profiter des joies de la vie comme au temps de ZABA à cause de la montée de l’insécurité. Ainsi, cette catégorie sociale vote Nidaa et BCE en espérant tourner définitivement la page de la révolution afin de retrouver la stabilité et la sécurité même si cela signifie le retour de la dictature.

Bien sûr ceux qui votent pour Nidaa ne vont pas admettre ouvertement que leur démarche est motivée par l’une des raisons que je viens de décrire. Ils vont plutôt dire que leur décision est le résultat d’une réflexion approfondie qui les a amenés à voir Nidaa et BCE comme le choix optimal pour soulever les défis économiques et sécuritaires que connait le pays. Dans ce cas, il suffit de les secouer un peu pour qu’ils admettent, directement ou indirectement, que les questions économiques et sécuritaires ne sont qu’un prétexte. En tout cas c’est ce qui m’est arrivé à chaque fois que j’ai eu un débat de fond avec un Nidaaiste.