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Par Safa Bannani et Bader Lejmi.

Nous sommes en 2015 après Jésus-Christ. Le monde entier admire la Tunisie berceau des révolutions arabes, son espoir le plus prometteur et exportateur de brillants intellectuels… Le monde entier ? Non ! Car d’irréductibles médias français résistent encore et toujours à la marche de l’Histoire. Et la vie n’est pas facile pour la diaspora tunisienne des banlieues reléguées de Paris, Lyon ou Marseille…

Dès lors qu’une actualité en Tunisie lève un vent de solidarité mondiale pour ce petit pays, les médias français semblent se lever comme un seul homme pour y faire barrage. L’on se rappelle par exemple de ce légendaire reportage sur la Tunisie qui la montrait comme au bord de tomber sous l’escarcelle de barbares fanatiques1. Funeste oracle.

L’attaque terroriste du 18 mars qui a frappé le musée du Bardo en faisant 23 morts est une tragique illustration du phénomène.

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« C’est fini la Tunisie, c’est fini le tourisme »

Ce titre de Libération du 18 mars suffirait à lui seul pour décrire le bourbier duquel les médias français ne parviennent plus à sortir. Un seul attentat terroriste et la Tunisie toute entière est condamnée. Tout un pays réduit au sacro-saint tourisme. 10% du PIB qui focalise quasi-exclusivement l’attention des terroristes que des médias français.

Osons pousser la réflexion plus loin. Et si, c’était justement la fixation médiatique qui attirait l’organisation terroriste EI et non le tourisme en soi ? Une organisation connue pour mettre le show et le buzz au centre de sa propagande morbide. D’ailleurs selon les témoins sur place l’attaque ciblait initialement l’Assemblée des Représentants du Peuple du palais du Bardo avant de se rabattre sur le Musée du Bardo tout proche. Vu sous cet angle, l’hypothèse érigée en certitude par les médias français d’un terrorisme visant le tourisme n’est plus qu’une théorie comme une autre.

Paradoxalement, le fond de l’article d’Elodie Auffray n’est pas inintéressant. Mais tel un mauvais génie, la rédaction de ce journal semble ne pas vouloir gâché une si belle occasion de réaffirmer ce qui semble être une règle déontologique implicite : saper les révolutions arabes et en premier lieu la plus proche, la Tunisie. Faisant fi des conséquences dramatiques de ce travail de sape sur l’économie, le politique, le spirituel. Faire mine d’ignorer que c’est de ce désespoir que se nourrissent terroristes et autres contre-révolutionnaires. Tout celà est soit irresponsable soit prémédité. En parlant de contre-révolutionnaires, il y a bien pire que le titre de Libération.

Quand TF1 se fait le porte-voix de la contre-révolution

tf1-tunisie-secretAu JT de 20h de TF1 du 19 mars, on ne s’embarrasse plus de déontologie journalistique. Le site Web calomnieux « Tunisie Secret » du benaliste contre-révolutionnaire Mezri Haddad2 est cité comme une source sérieuse. L’information citée ? Un mensonge alléguant qu’un des 2 terroristes serait membre de Nahdha, proche d’Abdelfattah Mourou, en se basant d’une photo de Saber Khachnaoui dont le seul crime est de partager le même nom de famille que Hatem Khachnaoui.

Le JT d’Arte du même soir s’annonce un peu mieux en posant le défi : lutter contre le terrorisme en respectant les droits humains. Après le reportage, la parole est donnée à des personnalités publiques tunisiennes pour commenter l’attentat terroriste contre le Bardo. C’est à ce moment là, qu’à la manière de Libération, il retombe rapidement dans ses anciens travers. Pensiez-vous que c’est aux représentants légitimes du peuple tunisien tels que des députés des Tunisiens de l’Etranger, l’ambassadeur, des figures reconnues de la société tunisienne qu’ils tendraient le micro ? Que nenni. Nadia al-Fani, Sophie Bessis pour Arte. Serge Moati et Michel Boudjenah pour TF1. Bertrand Delanoé pour Envoyé Spécial sur France 2. Bref le gratin de personnalités françaises adoubé par un microcosme médiatique français dont leur lien plus ou moins tenu avec la Tunisie suffit à leur donner le droit de parler à la place des Tunisiens. Mis au même niveau que ces personnalités mondaines, seul le président Essebsi présenté comme un laïc (sic) est autorisé à parler pour son peuple…

« Nous n’avons pas peur » ou « Je suis Charlie » ?

Enfin la fatidique comparaison aux attaques contre Charlie Hebdo. Comme si cet attentat était devenu l’étalon universel de mesure du terrorisme. Comme si l’attaque du Bardo de 2015 ne s’inscrivait pas dans une histoire tunisienne. Comme si elle n’était pas le sommet d’une vingtaine d’attaques terroristes et leurs cinquantaines de victimes en Tunisie. Une succession d’attentats qui a commencé par l’assassinat du colonel Taher Ayari en 2011. Colonel martyr dont le fils Yassine Ayari, blogueur et militant révolutionnaire, croupit aujourd’hui dans les prisons tunisiennes.

Ne dit-on pas que nier l’histoire, c’est se condamner à la répéter ? Alors que devrions-nous dire tente de supplanter notre propre histoire par le mythe de la guerre contre le terrorisme façon #JeSuisCharlie ? Ne voyons-nous pas que cette grille de lecture médiatique façon guerre-des-mondes n’a besoin que d’être renversée pour servir de propagande apocalyptique aux terroristes ?

Pour vivre, le débat public en Tunisie comme en France a besoin de contradictions. Certes les médias tunisiens eux-mêmes ne sont pas en reste en terme de son de cloche unique. Mais au moins, là-bas des TV d’opposition accessibles au grand public se battent pour faire exister une ligne éditoriale divergente. Avec l’espoir qu’ici et là-bas, la révolution digitale du journalisme fasse émerger ces médias alternatifs du Web, porte-voix de visions du monde alternatives encore réservée à un public d’initiés. Et à ce jour, seuls ces espaces médiatiques autonomes le permettent… Nous n’avons pas peur.

Notes

1. La Tunisie caricaturée par Envoyé spécial.

2. Le seul « secret » de Mezri Haddad est d’avoir été un propagandiste acharné du régime de Ben Ali qui, jusqu’au 13 janvier 2011, qualifiait les révolutionnaires de horde fanatisée (déjà) défendant l’idée que Ben Ali se maintienne au pouvoir.