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Photo par Callum Francis Hugh, Nawaat.

Lors du dernier recensement effectué par l’Institut National des Statistiques pour l’année 2014, plusieurs données intéressantes ont émaillé. Mises en ligne progressivement, ces données ont été l’objet de contestations de la part de l’UGTT qui a mis en doute les résultats. Une des dernières données apparues sur le site de l’Institut National des Statistiques est celui de la Pyramide des âges de 2014. Que révèle-t-elle ?

La notion de Pyramide des âges

La Pyramide des âges est un graphique représentant la structure et la composition d’une population selon l’âge et le sexe. S’il s’agit d’un cliché instantané d’un moment donné, elle permet de faire des hypothèses sur l’histoire présent et avenir d’une population. Ainsi selon les données d’une Pyramide, un Etat peut se projeter afin de mener des programmes économiques et sociaux adéquats. Ainsi, par exemple si la base de la Pyramide qui représente les 0-4 ans est large, cela veut dire qu’il y’aura 5 ans plus tard plus de jeunes à scolariser; 20 ans plus tard, plus de chercheurs d’emplois et 60 ans plus tard plus de retraités.

La forme de la Pyramide des âges dépend de trois facteurs principaux : la natalité, la mortalité et la migration. En fonction de ces facteurs, la Pyramide peut prendre plusieurs formes :

La Pyramide en parasol : Base large, donc beaucoup de jeunes. Sommet effilé, donc peu de vieux. Population jeune à croissance rapide

La Pyramide en toit de pagode : Il y a moins d’enfants de 0-5 ans que de 10-15 ans, traduisant une diminution des naissances. Le milieu est large, donc beaucoup d’adultes.

La Pyramide en As de pique : Il y’a là un rélargissement de la base qui montre une reprise de la natalité et un rajeunissement de la population.

La Pyramide en feuille de chêne : Rétrécissement de la base et plusieurs variations, démontrant une population vieillissante.

La Pyramide en ogive : Base étroite, donc peu de jeunes. Le milieu et le sommet sont équivalents. Ainsi la population adulte et la population âgée sont au même niveau. Cela démontre que la population est déjà vieille.

La Pyramide en champignon : la base est très étroite et le sommet très large dénote d’une population vieillie.

La Pyramide des âges en Tunisie

Lors du dernier recensement de 2004, la structure de la Pyramide des âges en Tunisie avait la forme dite « parasol ». Ainsi il y’avait une base très large et donc un pays jeune. Mais en dix ans, la Pyramide a pris la forme de l’As de Pique avec un ralentissement de la natalité et un vieillissement de la population.

Ainsi entre 2004 et 2014 :

● Nous sommes passés de 8,1% de Tunisiens à 8,9% ayant entre 0 et 4 ans. Ainsi cela démontre une reprise, bien que timide de la natalité.
● Nous sommes passés de 18,6% à 14,9% de Tunisiens entre 5 et 14 ans.
● Nous sommes passés de 64% à 64,5% de Tunisiens entre 15 et 59 ans.
● Nous sommes passés de 9,3% à 11,7% de Tunisiens ayant 60 ans et plus.

En fonction des trois facteurs cités plus haut et de ces chiffres, l’on peut se rendre compte qu’il y’ a en Tunisie aujourd’hui une large population adulte, qui dans les années à venir constituera une population âgée de 60 et plus. Or, au vu du ralentissement des naissances et donc de la population entre 5 et 14 ans, cela risquera de peser lourd sur l’avenir socio-économique de la Tunisie.

Ce constat a été partagé par l’ensemble des présents lors du colloque organisé le 20 mai par l’Office Nationale de la Famille et de la Population. Tirant le signal d’alarme, plusieurs experts et démographes urgent le gouvernement actuel à se pencher dès à présent sur ce vieillissement de la population qui pourra, dans les 20 prochaines années, avoir de lourdes conséquences sur le système social actuellement mis en place.

Par ailleurs, dans un livre intitulé « Population et développement en Tunisie » (aux éditions l’Harmattan) à paraitre prochainement1, M. Adel Bousnina, chercheur et maître de conférence à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, revient sur les causes et les effets de ce vieillissement de la population :

…La structure par âge sera marquée par l’accroissement de la population de troisième âge (de 60 ans et plus) qui verrait son poids doubler entre 1995 et 2034. Selon l’hypothèse de la baisse modérée de la fécondité, cette proportion atteindrait 19% en 2034, contrairement au poids des enfants de moins de 4 ans qui pourrait diminuer pour ne pas dépasser 5.6%.

Le vieillissement inéluctable de la population tunisienne pourrait être concrétisé par l’importance de l’effectif du groupe d’âge 60 ans et plus, qui pourrait dépasser 2 millions et demi de personnes en 2034 (253.3 mille en 1966), tandis que les proportions des enfants (0-4 ans et 5-14 ans) pourraient connaître un recul irréversible (en passant respectivement de 11 % et 23.8 en 1995 à 5.6% et à 12.3% en 2034). »

A. Bousnina, « Population et développement en Tunisie », éditions l’Harmattan.

Si la croissance démographique continue dans ce sens, avec une population de 15-60 ans très forte qui basculera inéluctablement vers les plus 60 ans dans les années à venir, et un taux de fécondité bas expliquant le faible taux des 0-4 ans, le renouvellement démographique n’aura pas lieu. Selon plusieurs experts, cela s’explique par deux facteurs principaux : la baisse du nombre des mariages mais aussi le recul de l’âge du mariage qui conditionne à n’avoir qu’un ou deux enfants ; lorsque dans les années 1960, un couple faisait entre 3 et 4 enfants.

Ainsi, la structure de la Pyramide des âges passera d’une pyramide à base large se rétrécissant au fur et mesure qu’on avance dans l’âge, à une pyramide d’une population vieille avec un sommet aussi large que la base.

Parmi les conséquences de ce vieillissement de la population sera la création de charges sociales supplémentaires pour l’Etat. Comme mentionné par M. Bousnina :

… le problème des charges sociales supplémentaires se pose avec acuité et le coût de la couverture sociale devient de plus en plus lourd… À ce titre, plusieurs indicateurs montrent les difficultés financières que connaissent les différentes caisses sociales en Tunisie. En fait, le déficit de ces caisses (CNRPS, CNSS, CNAM) qui continue de se creuser, nécessite des solutions urgentes de la part de l’État…

Ainsi, les difficultés que connaissent les différentes caisses sociales (CNRPS, CNSS et CNAM) pourraient augmenter. Comme affirmé par M. Youmbai, ministre des Affaires Sociales, les caisses sociales ont connu un déficit estimé à 280 millions de dinars (MD) en 2013, de 400 MD en 2014 et 700 MD en 2015 et pourraient s’élever à 1000 MD en 2016.

Comme l’affirme M. Bousnina, le rapport vieux/actif ne cesse d’augmenter entre 1980 et 2010 passant de 4,3% à 15%. Mais là où le bât blesse, c’est que ce rapport connaitra une hausse nettement plus rapide dans les décennies à venir : « Dans les prochaines décennies, ce rapport serait en hausse d’une manière beaucoup plus rapide, et ce en faveur de la population vieille et aux dépens des actifs, puisqu’il pourrait atteindre 28% en 2029 et même dépasser 31% en 2034… »

⬇︎ PDF

Ainsi face à ce constat alarmant, une prise en main gouvernementale doit avoir lieu. Si des solutions existent – modification de l’assiette des cotisations sociales ou du taux de cotisations, modification de l’âge de départ à la retraite et donc allongement de la durée de cotisation – il ne tient qu’à nos dirigeants de prendre dès à présent les mesures nécessaires avant qu’il ne soit trop tard.

Notes

1. Le livre « Population et développement en Tunisie » de M. Adel Bousnina paraitra prochainement aux éditions L’Hermattan. Nous le remercions d’avoir partager avec nous en avant première certains passages.