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Dessin sur le mur de la prison Abu Salim, à Tripoli, en Libye, le 15 mars 2014. © Amnesty International.

La délinquance religieuse équivaudrait-elle et légitimerait-elle la délinquance loyale, étatique, ou celle du système juridique ?

Etrange recul que vient de faire la justice de notre pays en votant une loi qui ne fait et ne fera jamais l’équilibre entre la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent, et le respect des droits de l’homme et des libertés constitutionnelles.

 

Contradiction et difficile aplomb entre une constitution tunisienne jugée jusque-là si moderne et si progressiste pour le monde arabe, dans notre dite jeune démocratie avec l’adoption de cette loi anti terrorisme, qui devrait plutôt se nommer « loi de l’éloge à la peine de mort ». Après une furtive escapade vers l’abolitionnisme de tout ce qui nous rappelle l’époque de la guillotine, la Tunisie perd de sa verticalité, de son assurance, de son effronterie et de son sang-froid.

L’on se demande si les représentants du peuple pensent que notre pays va combattre le terrorisme par des moyens civilisés, ou parce qu’il combat la barbarie, doit tremper dans les mêmes mouvances. Doit-il, pour ce faire, symboliser l’anéantissement de tous fondements culturels et éducatifs, sans parler de ceux législatifs et sécuritaires ? Oui, nous parlons de terroristes, oui nous parlons de néo-barbares, oui nous parlons d’individus qui nous portent en haine, mais est-ce une raison pour se résoudre à adopter une des clauses qui reste et restera à jamais en contradiction totale et absolue avec l’essence même des Etats de Droit ?

Pourquoi nous sentons nous obligés de juger par la mort même les pires des criminels, à savoir ces assassins, ces égorgeurs, ces violeurs du corps et de l’âme ? Est-ce pour contenter la majorité de l’opinion publique tunisienne qui, quoi que l’on pense et quoi que l’on veuille, se positionnera toujours dans l’esprit de l’ « œil pour œil, dent pour dent » ?

Est-ce impossible à la justice de faire la part des choses ? Et d’abord de quelle justice parlons-nous ? Y a-t-il enfin une justice impartiale et non corrompue en Tunisie ? Y a-t-il une justice qui ne fait pas le « deux poids deux mesures » ? Lorsque l’on réfléchit la loi anti terroriste truffée de peine de mort, il est difficile, extrêmement difficile de se positionner dans ce désir de persistance de respect du droit, dont celui à la vie.

La situation est critique. Encore une fois, l’ensemble des défenseurs des droits de l’homme, les véridiques, les authentiques, non pas les reconvertis postrévolutionnaires, se retrouvent dos au mur. Pire, quand ils se positionnent contre la peine de mort même à l’encontre des terroristes, parce qu’ils expriment une opinion différente de la majorité, sont jugés défenseurs du terrorisme, voir même terroristes en leur fond intérieur.

Par ailleurs, quand les députés d’Ennahdha défendent l’adoption de la peine de mort comme moyen de lutte, cela ne présage rien de bon. De quel moyen de base parlent-ils ? La peine capitale est-elle une sanction comme une autre ?

Entre le désir de justice, d’application de la loi (laquelle ? celle des hommes, celle de Dieu, ou celle du droit ?) et de la nécessité de demeurer, après une timide pénétration dans la démocratie, donc l’Etat de droit, la Tunisie se perd à nouveau dans l’impossibilité d’y perdurer, avec une justice débouchant, encore, sur des peines de mort, même pour des terroristes, voleurs de vie humaines, machines arriérées et surannées aux antipodes de la vie et de l’innocence.

Et puis, comment faire peur ou dissuader ces derniers avec la mort, alors qu’ils la recherchent pour mourir en martyres ? Ces individus se moquent de la mort. Ils jouent même avec elle. Ils la narguent et la séduisent. Ils l’appellent sans arrêt. Leur prévoir un emprisonnement à perpétuité sans remise de peine et une stricte interdiction de relaxe, quelle que soit la raison, et à n’importe quel âge, dans la plus infecte des prisons tunisiennes (elles le sont toutes…), voilà le pire des châtiments. Mais capturer les terroristes pour les tuer, c’est vraiment trop facile.

Combattre le mal à la racine est en effet beaucoup plus complexe et engageant. Batailler contre les causes mêmes du terrorisme, comme l’ignorance ou l’injustice sociale et régionale demanderait effectivement d’avantage d’investissement à nos politiques. Ils préfèrent l’expéditif. Arracher le mal, pour qu’il repousse ailleurs.

Rappelons-nous l’épisode de la criminalisation du « Takfirisme » à l’ARP. Quand ce terme « Takfir », on ne peut plus laid, divisait les députés, à savoir si l’on devait le criminaliser ou pas. Se souciait-on alors de savoir si tous les « takfiristes » étaient des terroristes en puissance ? Certains l’ont secrètement avancé, ils l’ont même appuyé : le « Takfir » crime terroriste. Faudrait-il donc tuer l’ensemble des «  takfiristes », qui profèrent des paroles, même non pesées, des paroles par habitude ou par tradition, inconsciemment sans intention de nuire. Il y a une réelle confusion de sens et d’idées.

Les personnes qui nous gouvernent sont tellement loin de la réalité. Leurs théories et leur approche des choses resteront en suspend par rapport au peuple et sa vitale nécessité à y voir plus clair, afin de vivre dans une patrie juste et cohérente.

Nos droits se retrouvent bafoués car leur principe l’est. Aujourd’hui, la peine de mort pour les terroristes, et demain pour qui ?

La loi pour le terrorisme et le blanchiment d’argent est aussi odieuse et indue que le terrorisme lui-même. Certes, ce dernier nie les droits humains, mais la lutte que la Tunisie prévoit contre ces crimes est aussi arriérée. Pourquoi répondre à l’ignorance par l’ignorance au lieu de préserver et de défendre la sacralité du droit à la vie ?

Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine. Partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne, disait Victor Hugo.

Qu’est-ce que la peine capitale sinon une preuve de régression, de médiocrité et de dégradation éthique ? Elle ne dissuadera en rien les terroristes ou n’importe lequel des criminels. Elle ne fera qu’enliser d’avantage la violence dans toutes ses formes.

Au lieu de combattre le mal en cherchant son point de départ avant d’être là à son point d’arrivée, au lieu de résister au féroce désir de vindicte et de vengeance, l’on adopte la pire des lois, celle du talion.

Hkeya-logoChronique à paraître une fois par semaine, « Hkeya » se propose de discourir d’un événement national et/ou international servant de « prétexte » pour soulever des questionnements autour d’une réalité socio, politico ou médiatico-culturelle.

Précisément, il ne s’agit pas ici de couvrir une actualité de manière « classique », mais de soulever des interrogations actuelles tout en invitant tout un chacun à la réflexion et à la discussion.

Sans tomber dans le billet d’humeur narcissique et unilatérale, « Hkeya » veut attrouper et convoquer des histoires pour faire avancer le débat citoyen.